En partenariat avec le Cérium : Pétrole, les nuages s’accumulent pour le Big Oil

Par Yvan Cliche, fellow, Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM)


Les temps sont durs pour l’industrie pétrolière. La pandémie a fait passer la production d’environ 100 millions de barils/jour à moins de 90 millions, en mai 2020. Quant au prix, on n’avait jamais vu cela : en territoire négatif (-38 dollars) à la fin avril 2020, alors qu’il oscillait autour de 65 dollars le baril avant la pandémie.

Comme un coup dur ne vient jamais seul, trois autres événements sont venus bousculer davantage l’industrie en 2021. D’abord, chez l’américaine ExxonMobil : un fonds d’investissement activiste pro-climat, Engine 1, est parvenu à faire élire deux représentants au sein de son conseil d’administration. Cela après avoir été déchue en 2020 de l’indice de référence Dow Jones. Elle y était sans interruption depuis 1928.

Ensuite, chez Chevron, américaine elle aussi : ses actionnaires ont voté majoritairement pour que l’entreprise réduise les émissions de carbone qui découlent de l’utilisation de ses produits, notamment la combustion de son essence dans les voitures.

Enfin, l’européenne Shell : un tribunal néerlandais a ordonné à l’entreprise de réduire ses émissions de 45 % d’ici la fin de 2030 par rapport au niveau de 2019.

Au Canada, quatrième producteur mondial de pétrole, on a dû se résigner à l’annulation par la présidence américaine en janvier 2021 du projet de pipeline Keystone XL (environ 2 000 km) devant acheminer plus de 800 000 barils de pétrole par jour entre l’Alberta et le Nebraska.

Bien sûr, les produits vendus par les pétrolières sont encore en forte demande, pour la mobilité et les besoins de l’industrie pétrochimique, surtout. Les pays en développement ne consomment qu’une fraction du pétrole qu’un niveau de vie plus élevé leur fera éventuellement consommer. Bref, le pétrole ne disparaîtra pas de sitôt.

C’est sur le plan financier que les investisseurs se sont mis à s’inquiéter. Selon une étude du Imperial College de Londres et de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) menée en 2020, les actions des entreprises pétrolières au cours de la dernière décennie ont affiché un rendement nettement inférieur sur tous les marchés que celui de leurs homologues des énergies renouvelables. Et, au surplus, plus volatil.

Les investisseurs se sont mis à l’heure de l’enjeu climatique. En décembre 2020, le plus important fonds d’investissement au monde, l’américaine BlackRock, avec des deniers sous gestion s’élevant à 7000 milliards de dollars, a fait parvenir une lettre aux dirigeants d’entreprises les encourageant à préparer des stratégies pour affronter l’urgence climatique.

Dans un rapport très attendu sur les stratégies nécessaires à l’atteinte des objectifs climatiques de l’Accord de Paris, l’AIE a déclaré en juin que l’exploration du brut devait cesser dès maintenant. (Dire que l’agence est née, dans les années 1970, de la nécessité de sécuriser les approvisionnements de pétrole des pays riches…)

Devant ces lourds défis liés à l’enjeu du climat, les pétrolières européennes (BP, Shell, Total) ont décidé de répondre à l’appel et de prendre le train de la transition : investissements dans les énergies renouvelables, électrification des transports, développement de l’hydrogène.

Les acteurs disposent de vastes ressources pour gérer cette transition

Ces pétrolières ont des atouts, et non les moindres : de vastes ressources (une entreprise comme la française Total dispose de revenus annuels prépandémie de quelque 200 milliards de dollars et compte plus de 100 000 employés), une expérience avérée en gestion de grands projets à l’échelle mondiale, un large bassin d’expertise qui peut être utilisé dans des plateformes de production éolienne en mer, et une expertise de pointe dans la production et le transport sécuritaire d’hydrocarbures pouvant être utilisée dans la filière de l’hydrogène.

Ces pétrolières se présentent désormais comme des conglomérats de l’énergie. Elles changent même de nom! La française Total, par exemple, vient d’être rebaptisée TotalEnergies.

Du côté américain, cette sensibilité climatique ne semble pas encore les faire dévier de leur rôle historique, malgré l’inconfort accru de certains de leurs actionnaires. Chevron et ExxonMobil s’en tiennent en effet pour le moment à leurs plans de match habituels : produire du pétrole. Avec des efforts pour décarboniser leurs activités et intégrer la technologie de capture du carbone, certes, mais pour la transition et les énergies décarbonisées, on botte en touche. Il faut dire que la présidence Trump ne les a guère incitées à se réinventer.

Notons enfin que les pétrolières nationales du Moyen-Orient, de Chine, de Russie et d’Amérique latine, qui représentent pourtant près de la moitié de la production mondiale de pétrole, sont complètement absentes de ces enjeux. Propriétés de l’État, elles n’ont ni actionnaires ni ONG qui leur demandent de rendre des comptes sur les enjeux climatiques. Malgré la recommandation de l’AIE de cesser toute exploration, elles comptent bien investir à coup de centaines de milliards dans des projets pétroliers afin de combler les énormes besoins énergétiques du monde émergent. Bref, d’exploiter à fond leurs réserves d’hydrocarbures, jusqu’à la dernière goutte.

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Emission spéciale RFI-La Revue en hommage à Béchir Ben Yahmed.  Avec les participations de Lakhdar Brahimi (diplomate et homme politique algérien), François Soudan (directeur de la rédaction de Jeune Afrique), Joséphine Dedet (rédactrice en chef adjointe de Jeune Afrique) et Jean-Louis Gouraud (conseiller éditorial de La Revue). 
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