Les ingénieurs du jihad

C’est entendu : seuls des ignorants obscurantistes peuvent être attirés par les thèses islamistes et l’action violente. Cette analyse – pour le moins confortable – ne peut plus être reçue. L’actualité le prouve dramatiquement : savoir résoudre des équations complexes et se livrer aux massacres les plus barbares ne sont pas incompatibles.

Après les attentats de Paris en novembre 2015, experts et spécialistes en « radicalité » se sont relayés sur les plateaux des chaînes d’info en continu pour dresser le portrait-type des terroristes. Délinquants, jeunes désœuvrés déscolarisés, fumeurs de cannabis peu au fait de la religion qu’ils prétendent défendre : voilà le profil de ceux qui se sont offerts au jihadisme global. Le drame semblait confirmer une des analyses les plus répandues qui soit en matière de « profiling » terroriste : le jihadisme prospère sur le terreau de l’illettrisme et du déclassement social. Au Moyen-Orient, la difficulté d’accès aux études arrive régulièrement en première position des causes citées de la radicalisation des jeunes.

Toutefois, s’il ne faut pas minimiser l’importance de ces facteurs, ils n’expliquent pas comment et pourquoi le rigorisme attire également de nombreux jeunes parfaitement socialisés et ayant parfois mené de brillantes études. Bien plus, cette corrélation entre faible scolarisation et radicalisme est en passe de devenir une antienne usée. Contrairement aux idées reçues, les différents gouvernements du Moyen-Orient affectent près de 20 % de leur budget à l’éducation. C’est considérable, et c’est en tout cas supérieur à la moyenne mondiale. L’Arabie saoudite, qui fournit de nombreux contingents de jeunes jihadistes à Daech, jouit d’un taux de scolarisation de 80 %. Le rigorisme n’est pas nécessairement l’apanage des sociétés « arriérées » et des marginaux.

Dès 2007, le sociologue Diego Gambetta, de l’université d’Oxford, notait d’ailleurs que près de 50 % des jihadistes recrutés au Moyen-Orient et au Maghreb avaient eu accès à des études supérieures ou apparentées, battant en brèche l’idée selon laquelle Al-Qaïda recrutait essentiellement parmi les marginalisés des grandes villes, en quête d’un combat qui donnerait sens à leur vie. Les CV de l’ingénieur en gestion Oussama Ben Laden, de son successeur, le médecin Ayman al-Zawahiri ou encore de l’urbaniste Mohammed Atta – cerveau des attentats du 11-Septembre – peuvent en témoigner. Plus récemment, on pourrait citer le tueur de Sousse, Seifeddine Rezgui, qui avait rejoint l’Institut supérieur des études technologiques de Kairouan après avoir obtenu un baccalauréat scientifique.

La surreprésentation d’islamistes issus des filières scientifiques et techniques est frappante. Mathématiques, médecine, électronique, autant de domaines dans lesquels excellent certains jihadistes. Et de fait, l’étude de Diego Gambetta – « Les ingénieurs du jihad » – affirme que 45 % des jihadistes ayant suivi des cours à l’université l’ont fait dans le domaine de l’ingénierie. Cette proportion atteint même 60 % chez les jihadistes occidentaux diplômés. À l’inverse, on trouve assez peu d’islamistes sociologues, anthropologues, historiens, économistes ou même spécialistes en théologie islamique.

Al-Baghdadi a fait état des « besoins du califat en docteurs et en ingénieurs ». Sur le terrain, il est vrai que des connaissances même basiques en médecine ou en artillerie sont d’un plus grand secours que les œuvres complètes d’Ibn Khaldoun. On songe au départ pour « l’État islamique » de ces dizaines d’étudiants en médecine soudanais, une filière organisée par les recruteurs de Daech.

Manichéisme scientifique

À un moindre niveau, faire tourner les raffineries de pétrole du « califat », concevoir et fabriquer les explosifs qu’utilisent ses jihadistes, cela nécessite une main-d’œuvre qualifiée, d’ailleurs ciblée par la propagande de « l’État islamique ». Mais l’explication, qui n’éclaire qu’un aspect actuel du problème, ne permet pas de comprendre l’attirance qu’exercent les thèses islamistes dans certaines filières spécifiques.

Osons alors la question : y a t-il des éléments dans l’esprit scientifique et technique qui prédisposent au rigorisme, voire à l’extrémisme violent ? Pour provoquante qu’elle paraisse, la question mérite d’être posée. Certains avancent des explications liées au statut dominant des médecins dans les sociétés arabo-musulmanes. Le spécialiste du Moyen-Orient Stephen Shwartz évoque ainsi la relation traditionnelle entre médecine et savoir religieux.

Leaders d’opinion en matière religieuse, les médecins constitueraient une cible de choix pour les idéologues radicaux, et se feraient ensuite les porte-parole efficaces des thèses islamistes auprès de la population. En Égypte, où l’assistance médicale d’État s’est souvent révélée déficiente, les Frères musulmans ont su répondre à la demande grâce aux très nombreux médecins qui composent leurs rangs. Et ainsi gagner en popularité.

Dans l’ouvrage Inside the Brotherhood, le chercheur Hazem Kandel ne manque pas de relever l’omniprésence de vétérinaires, d’agronomes, d’ingénieurs, de géologues et de médecins parmi les cadres des Frères musulmans. Il cite un ancien Frère : « En sciences sociales, on apprend que tout argument appelle une critique. Remettre en question les idées reçues y est nécessaire. En sciences naturelles en revanche, il n’y a pas d’opinions, que des faits. Ce type d’esprit « vrai/faux » est plus susceptible d’être réceptif au discours des Frères musulmans, qui voient tout en noir ou blanc. » Peu compatible avec son antipathie pour toute divergence, l’enseignement du droit, des beaux-arts, de l’archéologie, de la philosophie et des sciences politiques a purement et simplement été supprimé par « l’état islamique ».

 

Idéal techno-social

Dans l’étude « Immunising the mind – Education and extremism », Martin Rose, ancien directeur du British Council dans de nombreux pays arabes, relève cette congruence entre esprit scientifique ou technique et islamisme, et note même que les ingénieurs islamistes sont globalement plus tentés par le passage à l’action violente que les scientifiques séduits par les mêmes thèses. En juin 2015, une étude du syndicat étudiant tunisien Uget concluait que « les étudiants en mathématiques et en technologie connaissaient les plus forts taux de recrutement dans des groupes jihadistes ».

Dans sa charte datant de la fin des années 1980, Al-Qaïda précisait que la recrue idéale se caractérisait par des traits psychologiques spécifiques, qui sont « la vivacité d’esprit, la discipline, l’obéissance, la patience, l’intelligence, la prudence, le sens de l’observation et de l’analyse ». Se pourrait-il que les recruteurs du jihad aient cru trouver ces qualités de rigueur à l’université de technologie de Malaisie ou à celle de Bandung en Indonésie, qui abritent notoirement nombre de sympathisants des causes jihadistes ?

Pour comprendre cette surreprésentation des ingénieurs parmi les jihadistes diplômés, peut-être faut-il se pencher sur ce que l’islamologue allemand Reinhard Schulze appelle « la conception cybernétique du monde », caractérisée par la vision d’un ordre social unitaire et mécaniste. « Les ingénieurs cherchent à former un monde intégralement techno-social. En ce sens, l’ingénierie nie l’histoire, et n’a aucune sympathie pour les conflits, les compromis ou le hasard qui ont fait du monde ce qu’il est aujourd’hui. Toute l’ambition de l’ingénieur est de donner forme à un monde ex nihilo, adapté aux désirs humains », écrit l’historien Ken Alder.

Appliqué à l’islamisme, cet idéal se traduit par le rejet de toute divergence politique et religieuse, la « promesse » d’une société parfaitement ordonnée et clairement organisée selon une division binaire entre hommes et femmes, musulmans et non-musulmans. La hantise de la fitna (la division du corps islamique) et l’idée, chère aux théoriciens islamistes, qu’à tout problème existentiel existe une solution simple et univoque, feraient ainsi écho aux préoccupations des étudiants en ingénierie.

Aussi séduisante soit-elle, cette thèse ne doit pas faire oublier les facteurs plus purement sociologiques, qui éclairent eux aussi l’omniprésence des ingénieurs dans les différents groupes jihadistes.

Les États du Moyen-Orient n’ont pas beaucoup plus favorisé les sciences humaines que « l’État islamique ». Souvent reléguées au rang d’études au rabais, ces disciplines ont systématiquement fait les frais des coupes budgétaires des universités arabes qui, dans leur vision utilitariste, les ont longtemps considérées comme inutiles au développement économique. De nombreux systèmes scolaires arabes réservent les filières scientifiques aux bacheliers ayant obtenu les meilleures notes. Résultat mathématique : les élèves les plus brillants deviennent systématiquement ingénieurs et scientifiques, certes rigoureux et méticuleux, mais peu portés au jugement critique et aux idées nuancées, attitude intellectuelle qui devient de ce fait dévalorisée dans le monde arabe où elle est fréquemment perçue comme une manière de couper les cheveux en quatre.

Sans compter qu’au sein des sociétés arabes, sociologie, ethnologie ou anthropologie passent souvent pour des disciplines occidentales, suspectes de colporter la vision du monde des anciens colons. À l’inverse, sciences et techniques paraissent plus universelles, ou en tout cas moins marquées par l’esprit européen. Une politique de dévalorisation des sciences humaines qui a quelque chose de délibéré au sein de régimes autoritaires ayant besoin pour se maintenir au pouvoir d’un fort consensus national.

 

Une avant-garde déclassée

Cette prépondérance des domaines scientifiques et techniques dans le monde arabe est pour une part héritée des périodes post coloniales, lorsque les États fraîchement indépendants se sont lancés dans de vastes campagnes de modernisation. Durant les années 1960 et 1970, les élites arabes étaient ainsi largement composées d’ingénieurs au service de l’État. Le sociologue algérien Ali el-Kenz parle des « enfants gâtés des nouveaux États ». Mais après un quart de siècle d’économie étatiste, le mouvement de libéralisation économique qui débute dans les années 1980 va faire connaître une précarité inédite à nombre d’ingénieurs. Leur sentiment de déclassement et de frustration en font alors des candidats idéaux à la radicalisation.

Diego Gambetta relève ainsi que l’élection des représentants des étudiants en ingénierie de l’université du Caire a offert 100 % des sièges aux islamistes en 1990-1991. Jusqu’alors bastion des mouvements gauchistes et baasistes, cette faculté symbolise la bascule des sociétés arabes, passées du nationalisme social à l’islamo-conservatisme. Par contraste, les candidats de tendance islamiste n’obtenaient que 13 sièges sur 49 en faculté de sciences politique et économique.

Le rapport de Martin Rose pointe aussi les modes d’enseignement dans le monde arabe, qui privilégient encore trop souvent les arguments d’autorité au détriment de l’exercice critique. Phénomène que le philosophe marocain Mohammed Abed el-Jabri décrivait en ces termes : « L’enseignement dans le monde arabe se fait aujourd’hui sur deux modes : une instruction purement technique, coupée de tout questionnement sur le sens, et une instruction par la mythification [comme en histoire]. On ne pose jamais les questions “Comment et pourquoi ?” Tout cela est peu propice au développement de l’esprit critique. »

Le Premier ministre français Manuel Valls, après les attentats de novembre à Paris, assurait qu’« expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Face à cette posture éminemment contre-productive, ces quelques pistes de réflexion sur la corrélation entre islamisme et « esprit technicien » vont dans le bon sens.
Si elles ne sauraient apporter de réponse définitive à la question du fanatisme rigoriste – il ne s’agit évidemment pas de supprimer l’enseignement des sciences dures –, elles permettent toutefois d’offrir d’autres solutions que l’option exclusivement sécuritaire, dont on sait qu’elle ne mène qu’à la perpétuation de la problématique terroriste. Rendre leurs lettres de noblesse aux sciences sociales constituerait déjà un premier pas

Jihâd Gillon

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