Frédéric Mitterrand : « vaccinons, c’est la seule solution ! »

Membre du conseil éditorial de La Revue pour intelligence du monde, Frédéric Mitterrand, ancien ministre de la Culture était l’invité ce matin la matinale de Radio Classique.

Lui a qui a eu à surmonter la covid pendant trois semaines dans les services spécialisées de la Pitié Salpétrière, – son frère a été gravement touché également- défend le vaccin, seule arme pour en finir avec cette pandémie sanitaire. « La maladie n’est pas une liberté c’est une atteinte à la liberté. »…

Autre phrase choc : « transmettre la maladie à d’autres, c’est attenter à leur liberté. »

Voir son intervention

Frédéric Mitterrand avait accordé dans le numéro 93 de la Revue une interview à Anne-Cécile Huprelle que nous republions.

Culture

Effets secondaires indésirables

Ayant eu personnellement à affronter le virus, l’ancien ministre français de la Culture (et actuel membre du conseil éditorial de La Revue) a dit à Anne-Cécile Huprelle son inquiétude devant l’ampleur des dégâts provoqués par la pandémie, non seulement dans la vie culturelle, mais aussi sur le civisme et la morale.

Anne-Cécile Huprelle : Une fermeture prolongée des lieux culturels en Europe va-t-elle laisser des traces ?

Frédéric mitterrand : Elle laissera des blessures. Des choses auront été détruites sur le plan matériel : des films ne seront pas réalisés, des pièces de théâtre ne seront pas montées, des moments de musique n’auront pu être vécus… La crise économique, sociale et morale qui nous attend sera d’autant plus intense si la confusion des idées et la vulgarité l’emportent en profitant des dégâts de la pandémie. Beaucoup d’études américaines, que l’on peut appliquer en Europe, nous apprennent que, contrairement à ce que tout le monde dit, les acteurs qui diffusent de l’information et du divertissement sortent renforcés de cette crise. Ces mêmes acteurs, les géants du net, sont porteurs d’une idéologie capitaliste et libérale. Ce ne sont donc pas les forces sociales qui gagneront à l’issue de ce combat. À partir de novembre prochain, quand les salles de cinéma auront 400 films à sortir, qui se bousculeront, Netflix sera en face, plus fort que jamais.

Les cultures nationales en Europe, voire, les exceptions culturelles sont-elles menacées par l’hégémonie mondiale de ces offres de divertissement ?

En tout cas, le succès de ces nouveaux acteurs liés à la mondialisation provoque indirectement l’appauvrissement des personnes qui vivaient de l’activité et des professions de la culture. On voit en Angleterre d’ex-acteurs de théâtre prendre des petits boulots pour survivre. En France, les moyens mis en œuvre ont permis d’assurer un soutien particulier de base, comme le régime des intermittents du spectacle, mais cela reste très fragile.

Depuis un an, Internet remplace les musées, les salles de cinéma, les concerts : sortirons-nous indemnes de ce pis-aller ?

Je ne vis pas Internet comme une blessure. Je le vis comme quelque chose en plus. Je ne suis pas prisonnier des réseaux sociaux, je m’en sers. Vous savez, la culture ne peut être appréciée sans moralité. Et dans la morale, il y a l’éducation. Le grand drame, c’est l’abaissement du niveau de l’édu-
cation. Les enfants qui sortent de l’école
sans instruction, cela ne peut être sans conséquence. Avec, à côté de cela, une consommation effrénée de biens qui pourraient servir la culture, mais qui ne la servent pas : ordinateur, portable, etc. L’idée que consommer de l’Internet ou du portable est un acte culturel est fausse. La morale citoyenne et l’éducation sont indispensables pour essayer, sur ce champ de bataille vague, sans frontières et acharné qu’est la culture, de se frayer un chemin au milieu de tout cela.

En limitant l’accès à l’art, dont on ne peut ignorer la dimension cathartique, tue-t-on ce qui donne envie de vivre ?

On a assisté à des phénomènes compensatoires. Il y a deux ans, Netflix était considéré comme médiocre ; aujourd’hui, c’est quasiment le nouvel Hollywood. Mais d’autres, c’est-à-dire tous ceux qui avaient une pratique culturelle exigeante et qui ne pouvaient se déplacer, se sont reportés sur les livres ou la musique. Dès que les musées et théâtres vont rouvrir, ce sera plein. En revanche, il y aura des morts au champ d’honneur, les petits films et les films d’auteur, par exemple, qui seront écrasés dans la bousculade.

Auriez-vous imaginé que l’on puisse dire un jour que la culture est un bien « non essentiel » ?

La culture est un bien absolument essentiel. À telle enseigne que je n’aime pas que l’on manipule le concept de culture en y fourrant des choses qui nous éloignent du concept. Plus que jamais, le terme « culture » est devenu politique. Il renferme une lutte d’influences et d’intérêts qui nous éloigne du fait même de l’art et de la création. C’est devenu un champ de bataille privilégié. Il y a des raisons historiques à cela : en France, la culture est massivement soutenue par l’État. Les gouvernements qui exercent le pouvoir ont donc une attitude condescendante : ils savent que c’est un devoir régalien de l’État, mais le soutien à la culture ne fait pas vraiment partie de leur programme. Ce n’est pas la même chose. Et de l’autre côté, on a les syndicats et les revendications de tous ordres. Ceux qui ne peuvent déclencher une grève dans les hôpitaux ni dans les transports, car elle ne serait pas acceptée par l’opinion. Donc, dans le milieu culturel, se montrer offensif, c’est plus facile.

L’association de la « culture » et de la « morale » est vraiment d’actualité…

On dit souvent que plus la culture est étendue, plus les gens sont cultivés, moins nous courrons le risque d’avoir des brutes au pouvoir et des politiciens qui nous oppriment. Mais, en fait, non. Il ne faut pas oublier que les nazis avaient une idée très particulière de la culture. Reinhard Heydrich jouait très bien du violon. Et Staline adorait l’opéra. La culture n’adoucit pas forcément les mœurs. Une culture sans morale n’est pas suffisante. La culture n’est pas un rempart contre l’intolérance et les dérives fascisantes. Actuellement, en Russie, il y a un effort extraordinaire fait pour la consommation culturelle. Vladimir Poutine est très attentif à l’opéra, à la musique, mais cela ne l’empêche pas de vouloir couper Internet, outils de communication et de culture. Le Parthénon a aussi été construit par des esclaves. Quand je vois le mélange des revendications auquel on assiste, l’idée que si on laissait la culture s’exprimer, les choses iraient mieux : ce n’est pas si évident…

« La culture, c’est comme le charme.. »

Des transports en commun bondés, des bureaux de tabac ouverts face à des musées fermés : est-ce immoral ?

Les critiques liées à la fermeture des lieux culturels en Europe ne m’ont pas semblé déplacées. Or ni Angela Merkel ni Mario Draghi ne sont des brutes. Le problème de tous ces lieux, ce n’est pas le spectacle lui-même, ce sont tous les déplacements autour de lieux confinés. Il semble que ce soit la raison pour laquelle ces lieux ont été fermés au public. Cette raison est-elle totalement recevable ? Je ne sais pas. En revanche, ce qui est certain, c’est que nos élites politiques européennes ont une vision générale détachée de la culture. Pour elles, ce n’est pas ce qu’il y a de plus important, malgré leurs déclarations. Le problème des théâtres et musées n’a été abordé que d’un simple point de vue médical et pas par rapport au manque profond ressenti par une partie de la société. Manque profond manipulé par une autre partie de la société pour faire avancer ses revendications.

Comment définissez-vous le mot « culture » ?

La culture, c’est comme le charme : c’est une question pour laquelle il y a une infinité de réponses et aucune n’est suffisante. Est-ce le patrimoine ? Une discipline et pas une autre ? Tous les domaines en même temps et ceux qui sont en train de naître ? Est-ce que les jeux vidéo sont culturels ? Sans doute. Est-ce que des émissions grand public pour une chaîne populaire véhiculent une forme de culture ? Je pense que oui. Le mot « culture » est à géométrie variable. Mais la pratique de la culture personnelle est peut-être à resituer dans un rejet des manipulations, de l’immoralisme social, de l’amoralité citoyenne. C’est en tout cas comme cela que je conçois le sujet. Les guerres entre cultures élitaire, populaire ou bourgeoise, je les connais. Dans toutes les agoras qui ont lieu dans les théâtres, il y a des gens en souffrance sociale, il y a des idiots utiles qui crient avec les loups et des manipulateurs. En tant que ministre français de la Culture, entre 2009 et 2012, j’ai été au contact de syndicats extrémistes qui souhaitaient la destruction pure et simple du ministère dans un projet d’utopie révolutionnaire. Et de l’autre côté, celui des acteurs du spectacle vivant, largement subventionné, il y avait une remise en cause permanente du gouvernement, et cela obscurcissait les choix des répertoires dans les théâtres. Nous avions davantage de pièces revendicatrices que de Proust ou de Claudel, considérés comme une culture élitaire ou bourgeoise. Bref, j’ai vécu au contact d’acteurs culturels qui étaient des fonctionnaires d’une idée qu’ils avaient, en quelque sorte, manipulée. La tragique soirée des César, tout récemment, est totalement révélatrice de cette manipulation du concept de culture au service d’une revendication sociale exacerbée. On peut évidemment entendre cette dernière, mais tout était confus, embrouillé, vulgaire. Cela allait à l’encontre de ce que je considère comme de la culture.

Elle y a été prise quasiment « en otage ».

C’est un grand problème. Il y a une perte de confiance très grande face à l’État et aux gouvernants. Même Angela Merkel y est confrontée désormais. Cela entraîne une révision de la vie culturelle et toutes les minorités agissantes prennent une importance considérable. Il y a un effondrement de la morale critique dans la mesure où ces minorités imposent une intolérance à laquelle il est difficile de s’opposer. S’il y a des dommages à voir à la suite de la pandémie, c’est d’abord le renforcement des monopoles culturels pas forcément les mieux intentionnés et, par ailleurs, une montée en puissance de cultures identitaires, légitimes quand elles expriment un malaise, mais illégitimes quand elles souhaitent s’emparer du pouvoir. Exemple : la manière dont on traite les commémorations nationales. La Commune ou le bicentenaire de la mort de Napoléon n’ont pas été traités de manière raisonnable. Aujourd’hui, tout mouvement de revendication ou d’insurrection devient moral, et toute figure ambivalente, immorale. On valorise l’insurrection de la Commune sans prendre en compte les destructions de tous ordres auxquels elle a procédé. Napoléon ne se limite pas au rétablissement de l’esclavage, au million de morts sur les champs de bataille. Les aspects positifs, comme le Code civil ou autres, ne peuvent être balayés. C’est absurde. C’est un chapitre du roman national. Chaque pays a besoin d’un roman national. À manier, bien sûr, avec prudence.

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Emission spéciale RFI-La Revue en hommage à Béchir Ben Yahmed.  Avec les participations de Lakhdar Brahimi (diplomate et homme politique algérien), François Soudan (directeur de la rédaction de Jeune Afrique), Joséphine Dedet (rédactrice en chef adjointe de Jeune Afrique) et Jean-Louis Gouraud (conseiller éditorial de La Revue). 
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