Archives de La Revue : Quand l’Amérique fournissait à Saddam Hussein ses armes de destruction massive

Ce texte a été publié dans le numéro 68 de la Revue pour l’Intelligence du Monde, en novembre 2016.

Il est signé Jihâd Gillon.

« Le monde entier se porte mieux sans Saddam Hussein au pouvoir. » Près de dix ans après la mort de l’ancien président irakien, George W. Bush n’en démord pas : neutraliser la menace Saddam en 2003 était nécessaire. C’est pourtant l’Amérique qui a fourni à l’ancien raïs une partie de son effrayant arsenal.

5 février 2003, New York. Deux mois avant de lancer leurs premières attaques contre l’Irak, les états-Unis tiennent enfin les « preuves » que Saddam Hussein possède des armes de destruction massive. C’est Colin Powell, le secrétaire d’état américain, qui a été envoyé à l’ONU pour les présenter. Missiles longue portée, armement chimique, développement du nucléaire militaire : Saddam Hussein disposerait d’un arsenal effrayant, qui rendrait la chute de son régime impérieuse. Colin Powell fait du zèle, et présente devant un Conseil de sécurité qui hésite entre incrédulité et consternation, ce qu’il prétend être un échantillon d’anthrax. Le raïs irakien disposerait de stocks importants de cet agent infectieux du charbon, et serait donc en mesure de mener des opérations de bioterrorisme.

Si la suite a démontré qu’il n’y avait pas grand-chose à craindre de l’armée irakienne, et certainement pas de menace de grande ampleur, Colin Powell n’a pas pour autant créé ces « preuves » de toutes pièces. L’Irak a bien développé un arsenal chimique important durant les années 1970-1980. Le secrétaire d’État américain ne pouvait l’ignorer, et pour cause : les états-Unis ont largement permis à l’homme fort de Bagdad de se procurer ces dangereux jouets durant la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Une connivence ancienne

Avant les années 1990 et 2000 pendant lesquelles il devient la bête noire de l’Amérique, Saddam Hussein n’a pas que des ennemis à Washington. Personne ne se fait d’illusions sur ce personnage brutal et paranoïaque. Baasiste, il n’éprouve a priori aucune sympathie pour l’impérialisme américain. Mais il sait jouer habilement de la rivalité entre Ouest et Est, et devient courtisé des uns et des autres dans le contexte de la guerre froide.

Sa relation « contre-nature » avec les états-Unis commence en 1960 au Caire, où Saddam Hussein s’est exilé après avoir participé, un an plus tôt, à un attentat raté contre le président irakien Qassem, favorable à l’URSS. Dans la capitale égyptienne, Saddam, encore simple militant baasiste, devient l’agent informel de la CIA pour les questions irakiennes. à l’heure où l’antisoviétisme est la seule véritable ligne américaine en matière de politique étrangère, les états-Unis surveillent de près la situation de ce pays riche en pétrole, susceptible de tomber dans l’escarcelle soviétique. Et agissent dans l’ombre pour faire chuter le régime du général Qassem. C’est chose faite le 8 février 1963. Le général Aref et un groupe d’officiers s’emparent en trois jours des points névralgiques de la capitale irakienne et exécutent Qassem, dont le cadavre est exhibé à la télévision. Les diplomates de l’ambassade américaine à Bagdad débouchent le champagne : le spectre soviétique s’éloigne des rives du Tigre. Saddam Hussein, qui a 24 ans, peut rentrer à Bagdad, prendre la tête des services de sécurité du parti Baas et devenir le tortionnaire en chef du nouveau régime. Mais son heure n’a pas encore sonné.

Arrivé au pouvoir avec l’aide américaine, Aref, le nouveau président irakien, décide pourtant de se tourner vers les soviétiques et signe en 1964 de nouveaux accords de coopération avec l’URSS. Les relations diplomatiques avec Washington sont rompues après la guerre des Six-Jours contre Israël en 1967. Il est temps pour la CIA de réactiver ses réseaux irakiens. Saddam Hussein entre de nouveau dans la danse. Le 17 juillet 1968, le jeune baasiste encercle le palais présidentiel avec une troupe d’officiers dirigée par son oncle par alliance Ahmad Hassan al-Bakr. Le président Aref est déposé.

à moins de 30 ans, Saddam devient le numéro deux du régime. Nouveau ouf de soulagement au sein de l’administration américaine. Le gouvernement baasiste ne se comporte pas pour autant en affidé des états-Unis, use et abuse de rhétorique antiimpériale et antisioniste, sans pour autant se tourner résolument vers Moscou. Nationalisation de l’industrie pétrolière, répression anticommuniste, traité d’amitié signé avec l’URSS, marché irakien ouvert aux sociétés occidentales… Saddam Hussein, l’homme fort du régime bien qu’il ne soit « que » vice-président, souffle le chaud et le froid avec une science consommée du louvoiement politique. Populaire, il lance une vaste entreprise de modernisation du pays tout au long des années 1970, dont profitent bien des compagnies occidentales.

Symbole de cette entente relativement cordiale avec l’Ouest, Saddam accepte en 1975 d’abandonner ses prétentions sur la rivière du Chatt al-Arab, et signe en ce sens un accord de frontière fluviale avec l’Iran du shah, tête de pont de l’Amérique au Moyen-Orient. En contrepartie, le shah s’engage à cesser de soutenir la rébellion kurde de Moustafa-Barzani dans le Nord de l’Irak.

En juillet 1979, Saddam décide d’assumer pleinement son statut. Son oncle Hassan al-Bakr quitte la présidence pour « raisons de santé ». Saddam Hussein devient un mal nécessaire à la politique de containment anti-soviétique des Américains.

Chez le voisin iranien, jusqu’alors le plus solide allié des états-Unis dans le Golfe, les événements se précipitent. En janvier 1979, le shah d’Iran doit fuir Téhéran. Il est renversé par un soulèvement sur lequel des religieux méconnus en Occident ont mis la main. Son règne grand-guignolesque a vu le fossé entre l’establishment et l’immense majorité des Iraniens se creuser encore. Il a surtout assuré à l’Amérique un appui crucial pour contenir l’expansionnisme soviétique hors du Moyen-Orient et sécuriser ses approvisionnements pétroliers. Sa chute laisse les Américains désemparés. L’administration Carter accepte d’accueillir le shah et sa famille. Colère de la rue iranienne. Des manifestations sont organisées devant l’ambassade des états-Unis à Téhéran, et une cinquantaine de diplomates américains sont pris en otages. Le nouvel homme fort de Téhéran, l’ayatollah Rouhollah Mousavi Khomeini, un temps réfugié en Irak, ne semble pas se contenter du pouvoir en Iran : la révolution islamique doit s’étendre à tout le monde musulman, à commencer par le voisin irakien, à majorité chiite mais dirigé depuis son indépendance en 1932 par les élites sunnites.

Sous Saddam Hussein la marginalisation des chiites s’est faite persécution. Sans cesse traités de « faux Arabes » et exclus du jeu politique depuis la chute du général Qassem et la purge du parti communiste où ils étaient surreprésentés, les chiites irakiens voient, à la fin des années 1970, les autorités s’en prendre à leur clergé. En 1979 l’ayatollah Mohammed Baqer al-Sadr émet une fatwa interdisant l’adhésion au parti Baas. Le défi de trop pour Saddam, qui voit derrière cette provocation la patte du clergé iranien. Le 9 avril 1980, au lendemain d’un attentat raté contre son vice-Premier ministre Tarek Aziz, le raïs fait pendre Baqer al-Sadr, dont le cadavre est traîné à travers les rues de la ville sainte de Najaf. Très proche du clerc irakien, Khomeini réagit en appelant les sous-officiers et les soldats irakiens à « se soulever contre l’oppression. »

La nouvelle république islamique iranienne, que son anti-américanisme ne rapproche pas pour autant de Moscou, semble à Saddam Hussein une cible tentante, tant personne sur la scène internationale ne parie sur la réussite à moyen terme de la révolution. Isolé, l’Iran ne saurait résister longtemps aux offensives de ce qui est alors la plus importante armée arabe. L’armée iranienne, purgée de ses officiers jugés trop proches du shah, paraît gravement affaiblie. Surtout, le raïs irakien est certain d’obtenir le soutien logistique des puissances occidentales pour qui l’Iran khomeiniste constitue le croquemitaine du moment. Seule ombre au tableau, l’URSS ne prend pas résolument parti pour l’Irak, et se déclare neutre. Côté iranien, on peut s’appuyer sur l’équipement américain de pointe vendu à l’époque du shah. Mais sans le soutien logistique américain et sans les pièces de rechange qui viendront à manquer à mesure que la guerre s’intensifiera, les experts ne donnent pas cher de la peau de la république islamique.

Tout au long de l’année 1980, les escarmouches se multiplient sur la frontière irako-iranienne. Prétextant une violation iranienne de l’accord signé à Alger en 1975 pour solder le contentieux sur le statut du Chatt al-Arab, Saddam Hussein le déclare nul et non avenu.

Le 22 septembre 1980, des milliers de tanks et de blindés irakiens franchissent la frontière. Tout le monde croit à une issue rapide. En fait de guerre éclair, les hostilités dureront huit ans et causeront près d’un million de morts de part et d’autre.

Sauver le soldat Saddam

Dans un premier temps, l’Amérique se montre plutôt prudente dans son appréciation du conflit. L’Irak est encore classé par le département d’état parmi les pays soutenant des groupes terroristes, et des otages américains sont toujours retenus à Téhéran. Zbigniew Brzezinski, alors conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, affirme dans ses mémoires que les états-Unis imaginaient eux aussi une guerre courte. Washington cherche essentiellement à empêcher le conflit de gagner les autres pays de la région, afin d’éviter davantage de remous dans la production et la livraison du pétrole moyen-oriental.

Sur le front, alors que la guerre n’a débuté que depuis une semaine, on pressent déjà qu’il n’y aura pas d’issue rapide. L’armée iranienne réplique -farouchement à son voisin et envoie des salves d’obus sur Fao, principal terminal et port pétrolier d’Irak. Divisés avant la guerre, notamment sur la question du modèle étatique à instaurer après la révolution, les Iraniens se rangent comme un seul homme derrière Khomeini, et défendent pied à pied leurs positions. Les Gardiens de la révolution, qui comptent dans leurs rangs nombre de jeunes exaltés inexpérimentés, prennent le relais d’une armée affaiblie par les purges post-révolutionnaires. L’avancée irakienne sur le territoire iranien se fait au rythme d’un escargot asmathique, tandis que l’URSS interrompt ses livraisons d’armes à Bagdad.

à partir de 1982, l’armée irakienne doit même reculer face aux vagues de jeunes kamikazes iraniens qui s’abattent sur elle. L’Irak est sur le point de perdre la guerre. Au printemps de la même année, les troupes iraniennes découvrent une faille sur la frontière, qui leur permettrait de couper la route entre Bagdad et Bassora, ce qui signerait, à n’en pas douter, la déroute finale de l’armée irakienne. Ronald Reagan, arrivé au pouvoir en janvier 1981, veut à tout prix éviter un triomphe iranien. Il décide d’intervenir plus résolument en faveur de l’Irak. La CIA transmet à l’état-major irakien l’image satellite de la faille et des troupes iraniennes amassées autour. Les Irakiens bouchent la faille, la guerre peut continuer.

Le programme « Bear Spares » entre alors en jeu. Conçu par la CIA, il doit permettre aux états souhaitant réduire leur dépendance vis-à-vis de l’URSS de continuer à faire fonctionner leur arsenal soviétique sans recourir à Moscou. Par l’intermédiaire de pays tiers, l’égypte dans le cas irakien, les états-Unis peuvent ainsi faire livrer de l’armement soviétique sans intervenir directement. Howard Teicher, membre du Conseil national de sécurité américain de 1982 à 1986, déclare sous serment à la cour fédéral (district de Floride) le 31 janvier 1995 que le programme a été utilisé pour soutenir l’Irak contre l’Iran : « Le directeur de la CIA William Casey s’est personnellement impliqué afin de s’assurer que l’Irak ait suffisamment d’armement, de munitions et de blindés pour ne pas perdre la guerre. Les états-Unis ont activement soutenu l’effort de guerre irakien en consentant des prêts financiers à hauteur de plusieurs milliards de dollars, en fournissant des renseignements et des conseils militaires et en pilotant la vente d’armements par des pays tiers. »

Premières utilisations du gaz

Malgré ce soutien précieux, Saddam est aux abois et n’hésite plus à employer ses stocks d’armement chimique, développés dans les années 1970 avec l’aide d’entreprises allemandes. Dès 1980, l’administration américaine est informée par un rapport du Pentagone de l’existence de ce stock. Ce qui n’empêche pas Ronald Reagan de faire retirer l’Irak de la liste des pays soutenant le terrorisme en 1982, et ce, sans consulter le Congrès. Mesure symbolique ? Voire. Elle ouvre la voie à des ventes d’équipements américains à l’Irak. L’astuce pour vendre des armes sans en avoir l’air ? Ne céder que des équipements à « double usage » (civil et militaire). Le président américain, contre l’avis de son Conseil national de sécurité, approuve ainsi la vente de 60 hélicoptères Hughes et 10 hélicoptères Bell à l’Irak, officiellement destinés à la pulvérisation de pesticides sur les champs agricoles. Des modèles dont les experts assurent qu’il peuvent être armés en l’espace de quelques heures… En 1993, un rapport du Sénat américain sur « la politique d’export américaine vers l’Irak avant l’invasion du Koweït » établit que les employés du département du Commerce ont « changé l’intitulé de 68 équipements vendus et supprimé toute allusion à leurs fins militaires ». Les camions militaires deviennent de simples « poids lourds ». Pour des ventes qui atteignent le milliard de dollars…

Autre possibilité : passer par des intermédiaires peu recommandables, comme ce trafiquant d’armes chilien, Carlos Cardoen. Howard Teicher, encore lui, affirme avoir assisté à des réunions avec les dirigeants de la CIA William Casey et Robert Gates lors desquelles ces derniers ont fait état des besoins de l’Irak en bombes à sous-munitions et en munitions anti-armure, afin de faire face aux vagues humaines iraniennes. Leur fabrication et leur acheminement vers l’Irak sont confiés à Cardoen, avec l’assentiment et le soutien de la CIA, comme le déclare sous serment Howard Teicher.

Il est temps pour les états-Unis de rétablir des relations ouvertes avec celui qu’ils n’ont jusqu’alors que discrètement soutenu. Donald Rumsfeld – qui une quinzaine d’années plus tard vouera aux gémonies Saddam Hussein – se rend à Bagdad en décembre 1983 et, tout sourire, échange avec le raïs une franche poignée de main. L’ambassade américaine en Irak ouvre à nouveau ses portes. Durant la rencontre, le sujet des attaques irakiennes au gaz n’est pas une seule fois abordé. Dès août pourtant, l’Iran accuse l’Irak d’avoir employé du gaz moutarde contre ses troupes à une trentaine de reprises. Ce n’est qu’en mars 1984 que Washington condamne – du bout des lèvres – l’usage par les troupes de Saddam de gaz neurotoxiques. Le 5 avril 1984, une directive présidentielle américaine, classée Top Secret, évoque les attaques chimiques en des termes ambigus : « Notre condamnation de l’usage de gaz toxique par les belligérants [seul l’Irak s’est livré à cette pratique] devrait également insister sur l’urgente nécessité de dissuader l’Iran de poursuivre sa tactique inhumaine et sans pitié

[l’envoi sur le front de jeunes kamikazes]

qui a caractérisé ses récentes offensives. » Dans un communiqué de guerre datant du début de l’année 1984, l’état-major irakien reprend l’argumentaire, en des termes moins policés : « Des nuées d’insectes attaquent la nation arabe par l’Est. Mais nous avons les pesticides pour les éradiquer. » La Defense Intelligence Agency (DIA) continue à fournir aux troupes irakiennes des informations détaillées sur les déploiements iraniens.

En mars 1984, un rapport des services de renseignement américains souligne que « l’Irak est sur le point d’achever la construction d’usines destinées à produire en masse l’agent chimique ». Les Américains ne peuvent en effet l’ignorer : « Des plans d’usines chimiques ont été fournis par des sous-traitants d’entreprises américaines pour aider les Irakiens à fabriquer leurs propres armes chimiques. Ce qui est intéressant avec les armes chimiques, c’est que la loi interdit de fournir les armes elles-mêmes. Mais vous pouvez la contourner en fournissant les plans », révèle le spécialiste britannique de l’Irak Adel Darwish. L’une de ces usines irakiennes, située près de la frontière syrienne, aux alentours de la ville d’Al-Qaem, est visitée par le journaliste Mohammed Salam. Il livre son témoignage dans La Grande Guerre pour la civilisation, du reporter britannique Robert Fisk : « Un ingénieur originaire du Texas était présent. Je l’ai interviewé et il m’a dit qu’ils fabriquaient des engrais. Mais en réalité, ce qu’ils produisaient, c’était du gaz neurotoxique et du gaz moutarde. […] Mais à l’époque, tout ce qu’ils voulaient, c’était que l’on écrive un article sur cette formidable usine à engrais. »

Plus grave, les « pesticides » évoqués par le communiqué irakien sont, à partir de 1985, en grande partie directement fournis par des entreprises… américaines. Bacillus anthracis, Clostridium botulinum, Histoplasma capsulatum, Brucella melitensis, Clostridium perfringens, Escherichia coli… Cet inventaire à la Prévert n’a rien de poétique : il s’agit de la liste d’agents biologiques expédiés en Irak – notamment par la American Type Culture Collection Company (ATCC) – avec l’approbation du département du Commerce. C’est ce que révèle un rapport intitulé « Les exportations vers l’Irak de produits chimiques et biologiques américains à double usage », publié le 25 mai 1994 par le Sénat américain. Peut-être le lecteur aura-t-il, derrière son intitulé latin, reconnu l’un de ces « produits biologiques » : l’anthrax. La même substance dont Colin Powell présente un échantillon à l’ONU en 2003 pour justifier une intervention militaire en Irak. En mai 1986 par exemple, deux lots de Bacillus anthracis sont envoyés au ministère irakien de l’Enseignement supérieur, ainsi que deux autres lots de Bacterium clostridium botilinium, agent qui provoque le botulisme. C’est à la suite d’une enquête de l’ONU sur les stocks d’armement non-conventionnel irakien, après la première guerre du Golfe en 1991, que l’on découvre l’ampleur du scandale. Donald Riegle, le principal rédacteur du rapport du Sénat note que « les inspecteurs de l’ONU ont identifié nombre d’éléments fabriqués aux états-Unis et exportés à partir des états-Unis avec l’aval du département du Commerce. Ils ont établi que ces éléments ont été utilisés pour développer le programme d’armement chimique et nucléaire de l’Irak. » Pour la seule société ATCC Maryland and Virginia, on estime à près de 70 le nombre de cargaisons d’anthrax expédiées à Bagdad. « Ce matériel biologique n’a pas été appauvri, et était susceptible d’être reproduit. Ces microorganismes exportés par les états-Unis sont les mêmes que ceux identifiés par les inspecteurs de l’ONU et retirés du programme irakien de guerre biologique » conclut le rapport de David Riegle. La Alcolac International et la Nu Kraft Mercantile Corp. of Brooklyn se sont, elles, chargées de fournir l’armée irakienne en thiodiglycol, composant chimique nécessaire à la fabrication du gaz moutarde. Deux cargaisons de salmonelle et d’E.coli ont aussi été expédiées à la société irakienne des industries chimiques le 31 août 1987.

Ce n’est pas tout. Dès 1985, le département du Commerce américain donne son aval à la livraison de millions de dollars d’équipements « à double usage » à l’Irak, y compris plusieurs centaine d’ordinateurs destinés au centre de recherche Al-Kindi, consacré au développement de missiles balistiques. Le site est fortement soupçonné d’abriter un programme de recherche nucléaire. Le rapport du Sénat met notamment en cause le géant de l’informatique Hewlett-Packard qui y a envoyé plusieurs centaines d’ordinateurs et de logiciels indispensables à la conception d’armement nucléaire et de missiles longue portée. Les ordinateurs jouent un rôle clé dans le développement d’un programme nucléaire, dans la mesure où ils permettent de simuler des essais et de préserver le secret. Robert Finney, le président de la société Electronic Associates qui a également livré au site ce type de matériel informatique, joue franc jeu lorsqu’il est interrogé par le Wall Street Journal : « Quand vous vendez à certains pays, vous êtes obligé de vous poser des questions sur l’utilisation qui sera faite de votre équipement. Mais ce n’est pas à nous de définir la politique étrangère américaine. »

Ces exportations s’avèrent décisives. Les troupes irakiennes reprennent peu à peu le dessus, et le front se fixe grosso modo sur la frontière. En mars 1988, elles reprennent Halabja, au prix d’un massacre terrible des populations kurdes, accusées d’avoir collaboré avec l’occupant iranien. La ville est arrosée de gaz neurotoxique au moyen des hélicoptères Hughes et Bell vendus par les états-Unis, et censés être utilisés à des fins agricoles. C’est la première phase de l’opération Anfal, qui provoque la mort de dizaines de milliers de Kurdes. L’ONU se contente d’un commentaire laconique : « Des armes chimiques ont de nouveau été employées tant en Iran qu’en Irak. Le nombre de victimes civiles augmente. » Les livraisons américaines ne cessent pas pour autant : le département de biologie de l’université de Bassora reçoit des stocks d’agents biochimiques jusqu’en novembre 1989.

Lorsque l’armée irakienne reprend Fao en avril 1988, le lieutenant-colonel Rick Francona, officier de la DIA se rend sur place. Aucun doute n’est permis, les troupes irakiennes ont encore allègrement aspergé les soldats iraniens de gaz toxiques pour s’emparer de la ville. Ce qui n’empêche pas le colonel Walter Lang de déclarer au New York Times que « sur le plan stratégique, l’utilisation de gaz toxique par les Irakiens sur le champ de bataille n’est pas une inquiétude. » Et pour cause : c’est cet usage du gaz qui a assuré le succès de la contre-offensive irakienne.

Le 18 juillet 1988, les deux pays, exsangues après huit ans de conflit, s’accordent sur un cessez-le-feu. Un million et demi de morts de part et d’autre n’ont rien changé à la situation territoriale d’avant-guerre. La politique américaine a largement contribué à son inutile prolongation, d’autant que l’administration Reagan a également livré des armements à l’Iran dans ce qui constitue le scandale de l’Irangate. Une guerre pour rien, somme toute, au cours de laquelle les états-Unis se sont montrés sous leur jour le plus cynique.

En 2003, à l’heure où Georges W. Bush s’apprête à mener sa croisade contre l’Irak, c’est au tour de Saddam Hussein d’endosser le costume du bad guy dans les médias américains qui font alors preuve d’une amnésie effarante. Cet épisode peu glorieux de la collaboration entre Saddam et l’Amérique, qui a vu la première puissance mondiale soutenir à bout de bras et en connaissance de cause un criminel de guerre, ne cadre pas avec le story-telling de la Maison-Blanche. Les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein, dont il ne reste plus grand-chose en 2003 après le passage des inspecteurs de l’ONU, constituent désormais une menace existentielle pour l’Amérique. Devant le monde, Colin Powell le jure.

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Emission spéciale RFI-La Revue en hommage à Béchir Ben Yahmed.  Avec les participations de Lakhdar Brahimi (diplomate et homme politique algérien), François Soudan (directeur de la rédaction de Jeune Afrique), Joséphine Dedet (rédactrice en chef adjointe de Jeune Afrique) et Jean-Louis Gouraud (conseiller éditorial de La Revue). 
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