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1943… et le Danemark sauva ses juifs

1943… et le Danemark sauva ses juifs

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Ébranlé par la défaite de Stalingrad en février 1943, le régime hitlérien durcit l’exécution de la Solution finale. Pourtant, dans l’Europe occupée, un pays réussit à sauver 95 % de sa population juive : 7 742 juifs échappent à la Gestapo. C’est l’histoire méconnue de l’extraordinaire sauvetage des juifs danois que l’historien Bo Lidegaard raconte dans Countrymen, un livre aujourd’hui traduit en anglais aux éditions Knopf.

 

«Si les Allemands imposent l’étoile jaune chez nous, je l’épinglerai à mon uniforme et j’ordonnerai à mon entourage d’en faire autant. » L’homme qui, en 1942, prononce ces paroles n’est autre que le roi Christian X du Danemark. Si la légende a embelli l’anecdote, décrivant le bon souverain parcourant les rues de Copenhague à cheval avec l’étoile de David (il n’en fut rien car jamais les Allemands n’imposèrent l’étoile jaune au Danemark), elle n’en reste pas moins emblématique d’une mentalité profondément démocratique, frappée au coin de la solidarité nationale et du partage. 

Une mentalité qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, permit à plus de 95 % des juifs du pays d’échapper à la déportation. Les chiffres sont éloquents : en deux semaines exactement, du 26 septembre au 9 octobre 1943, 7 742 juifs (sur une communauté de 8 200 membres), réussirent à s’enfuir, 190 furent arrêtés et 202 embarqués à Theresienstadt. 

Mais faut-il juger « au résultat » la compassion des peuples ? Les Danois firent-ils preuve de plus de courage que les autres ? Comme, d’ailleurs, les Bulgares et les Italiens qui eux aussi sauvèrent leur population juive de l’extermination ?

C’est l’histoire de cet extraordinaire sauvetage des juifs danois que Bo Lidegaard raconte dans un livre brillant, construit comme un thriller autour des journaux intimes de deux familles fuyant Copenhague. Le titre de l’ouvrage, Countrymen, « compatriotes », donne à lui seul la réponse aux questions précédentes : c’est parce qu’ils furent toujours considérés comme danois avant d’être juifs que les juifs danois eurent la vie sauve. « Il y avait “nous” et “eux”, explique Lidegaard. “Eux”, c’étaient les Allemands, “nous”, c’était le peuple danois, juif ou non. » C’est donc ce « nous » qui, en 1943, se mobilisa pour sauver les siens : fonctionnaires, médecins, prêtres, policiers, instituteurs, fermiers, commerçants, jusqu’aux pêcheurs les plus humbles. 

Pour comprendre l’étendue de l’engagement civil danois, il faut remonter aux années 1930, quand le Parti social-démocrate mène campagne pour le renforcement d’une démocratie forte afin de protéger la nation des idéologies dangereuses : nazisme et communisme. Ainsi, au lendemain de la Nuit de cristal en 1938, le ministre de la Justice, Karl Kristian Steincke, fait promulguer un décret condamnant toute personne ou action contribuant à « répandre de fausses rumeurs ou accusations, incitant la population danoise à la haine, pour des motifs d’ascendance familiale, de confession ou de nationalité ». 

« Vous ne direz pas, menace-t-il, reprenant avec ironie la rhétorique hitlérienne contre la démocratie, que vous n’aurez pas été prévenus ! »

Mais Steincke n’en est pas à sa première bravade. L’année précédente, c’est lui déjà qui a poussé le royaume à fermer ses frontières aux réfugiés juifs étrangers. 

Sans doute le petit nombre de juifs que compte alors le Danemark, tout autant que la proximité d’un pays neutre, la Suède, explique-t-il aussi en partie la rapidité spectaculaire de leur évacuation. Les 140 000 juifs hollandais ou les 3 millions de juifs polonais n’eurent pas cette chance. 

Mais sans pour autant minimiser l’incroyable mobilisation des Danois, il convient de se pencher sur les liens troubles – faut-il les qualifier de coopération ou de collaboration ? – qu’entretenaient alors Copenhague et Berlin. 

Envahi par l’Allemagne en 1940, le Danemark avait été en effet autorisé à un certain degré d’autonomie pendant trois ans. La plupart des institutions continuèrent donc à fonctionner jusqu’à l’été 1943.

Les Allemands n’avaient aucun intérêt stratégique dans ce petit royaume, si ce n’est d’en faire le marche-pied d’une future invasion de la Norvège. Pas question non plus de fâcher ce pays peuplé d’Aryens  dont les richesses agricoles alimentaient l’armée allemande. Et jamais Hitler ne sembla vouloir envenimer les relations avec ce voisin dont il aurait bien fait un protectorat modèle, laboratoire grandeur nature d’une utopique Neuropa. 

En 1943, l’Europe courbe l’échine sous le joug nazi. Le rythme des transports vers les camps de la mort, supervisés par Adolf Eichmann, s’accélère. à Berlin, le plénipotentiaire du Reich au Danemark, Werner Best, promet à Heinrich Himmler de « prendre soin de la question juive au Danemark ». Mais, de retour à Copenhague, il assure les Danois qu’il limitera le nombre de déportations. Double jeu ? Peur du tournant que prend la guerre après la défaite de Stalingrad ?

Toujours est-il que, lorsque l’ordre tombe à l’été 1943 d’arrêter les 8 000 juifs du pays, c’est un diplomate allemand, Georg Duckwitz, qui va en personne prévenir Hans Hedtoft, ancien président du Parti social-démocrate, de l’imminence de la rafle. Information aussitôt transmise à la résistance danoise et aux représentants de la communauté juive. 

Comment d’ailleurs, sans une volonté claire de Berlin, expliquer qu’aucun des quelque 700 bateaux qui firent la navette avec la Suède ne fut inquiété ni par la police côtière ni par la marine allemande ?

Quelques semaines plus tard, la volte-face d’Adolf Eichmann, venu à Copenhague pour comprendre l’échec de la rafle, ne laisse aucun doute sur l’attitude conciliante de Berlin : pas le moindre reproche à la Gestapo – qui a tout de même laissé filer plus de 7 000 juifs ! Eichmann pousse la bienveillance jusqu’à annuler les poursuites à l’encontre des juifs mariés à des Danois...

Alors, courage exceptionnel du peuple danois ? Volonté de Berlin ? « Le fait est que l’immense majorité des juifs danois furent emmenés en Suède, et ce grâce à une opération de sauvetage exceptionnelle dans un pays privé de gouvernement et d’une presse libre, conclut Lidegaard. Et il n’y a pas d’équivalent dans l’histoire européenne. » 

 

 

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