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"J’étais goûteuse pour Hitler"

"J’étais goûteuse pour Hitler"

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« Vous êtes française ? Ach, mein Gott ! C’est quand même fou ! Hier, c’est une équipe de CNN qui est venue d’Amérique ! À mon âge ! J’ai 95 ans et quatre mois exactement aujourd’hui et ma vie est publiée aux ­quatre coins du monde ! Il y a quelques mois encore, personne ne me connaissait… »

C’est vrai : si un journaliste berlinois n’était venu l’interroger, dans le cadre d’une enquête sur les plus anciens locataires de la capitale allemande, personne n’aurait peut-être jamais entendu parler de Margot Woelk. 

« Il m’a demandé depuis quand j’habitais cet appartement. Je lui ai répondu : depuis quatre-vingt-quinze ans. Forcément : je suis née ici ! Je n’ai jamais vécu ailleurs.  Sauf entre 1942 et 1945. J’étais alors en Prusse orientale. Chez ma belle-mère à Gross-Partsch 1. J’avais 25 ans et j’étais goûteuse pour Adolf Hitler. » 

Aujourd’hui, soixante et onze ans plus tard, Margot Woelk ne veut plus se réveiller chaque nuit, hantée par le poids de ces souvenirs ­qu’elle a enfouis au fond de sa mémoire pendant des années. « En un instant, j’ai pris la décision de tout raconter. Avant, j’avais peur que mon passé ne se retourne contre moi. Pourtant, je n’ai jamais été nazie. La carrière de mon père a été brisée net lorsqu’il a refusé d’adhérer au Parti nazi. Quant à moi, je n’ai pas voulu intégrer la BDM [Bund Deutscher Mädel, ligue des jeunes filles allemandes, ­mouvement nazi pour les jeunes filles]. Ce que je pense de Hitler ? Ein Schwein ! Hitler était un porc. Ein widerlicher Kerl ! Un homme ­répugnant ! » 

Quand Margot Woelk quitte Berlin en plein hiver 1941-1942, la jeune femme ignore si elle reviendra jamais chez elle. L’appartement de ses parents dans le quartier de Schmargendorf a été bombardé. Elle décide donc d’aller ­s’installer pour un temps chez ses beaux-­parents à Gross-Partsch. 

« Au moins, explique-t-elle, là-bas, j’avais un toit, un lit à moi. Sans nouvelles de mon mari, Karl, parti au front, je me rapprochais un peu de lui en étant dans sa famille. »

Dès le lendemain de son arrivée, un officier SS sonne à la grille. « Mon nom lui avait été ­communiqué par le maire, un vieux nazi, qui voulait m’inscrire sur les listes du service ­civique. Il m’a juste dit : « Tu viens avec nous, on a besoin de toi au FHQ. »Le FHQ (Führer­hauptquartiere), c’est la Wolfsschanze, la « ­Tanière du loup », ensemble de bunkers, block­haus et cabanons au milieu des bois, près de Rastenburg 2, qui fut le principal quartier général d’Adolf Hitler qui y passa huit cents jours entre 1941 et 1944.

« J’ai été enrôlée pour le service civique. J’étais  jeune et en bonne santé. Jung und gesund. C’est tout ce qui comptait.  À l’époque, on n’avait pas le choix. C’est comme cela que j’ai commencé à travailler pour Hitler. La Wolfsschanze n’était pas loin de chez nous. Un peu plus de deux ­kilomètres. Le lendemain matin, il sont venus me chercher. Je ne savais pas encore ce qu’on attendait de moi. Comme j’avais été secrétaire à la chancellerie à Berlin, j’imaginais un emploi administratif similaire. » 

 

« Nous étions les cobayes de Hitler »

Le doute ne dure pas. À son arrivée à Kraußendorf 3, où se trouvent les baraquements de ­l’intendance, Margot fait la connaissance des quatorze autres jeunes femmes, toutes des filles du coin, âgées de 28 à 32 ans, qui ­partageront désormais avec elle un curieux travail : goûter les plats du Führer. 

« Ce que mangeait Hitler ? Il était strictement végétarien ! Il y avait des asperges, des petits pois, des carottes, des champignons, des ­poivrons, des endives… Beaucoup de nouilles, du riz et des céréales aussi et, surtout, plein de fruits exotiques. C’était rare à l’époque ! Peu de soupes. Mais des poêlées, des cassolettes. Il aimait bien le Leipziger Allerlei, un mélange de petits légumes de saison et de morilles fraîches. Tout était léger, raffiné. Souvent frugal, un peu spartiate même, mais toujours délicieux. Nous avions même du beurre, un vrai luxe pour l’époque. Pendant la guerre, vous savez, la plupart des gens s’estimaient contents de pouvoir tartiner un peu de margarine et de farine sur leur pain. Les plats étaient exquis mais… nous ne pouvions pas en profiter. Hitler était obsédé par la peur d’être empoisonné par les Anglais. Les gardes nous ont dit que « des officiers de haut rang, des prêtres, ou des espions  voulaient l’empoisonner. Nous savions donc très bien pourquoi nous étions là et cela gâchait tout. Chaque bouchée pouvait être mortelle. » La vieille femme marque une pause. « Nous étions les cobayes de laboratoire de Hitler. » 

Malgré son grand âge, Margot Woelk, qui dit fièrement être en possession de ses capacités intellectuelles à « 150 % », se souvient de tout. La diction est rapide, le rythme légèrement haché – le célèbre staccato de l’accent ­berlinois – mais les mots sont précis, jamais hésitants. « Au début je faisais l’aller retour quotidien jusqu’à Kraussendorf. On venait me chercher : un SS hurlait “debout Margot” sous ma fenêtre à 8 heures pile du matin et je ­prenais le bus de ramassage des filles jusqu’à l’intendance. Nous avions une grande séance ­quotidienne : entre 11 heures et 12 heures. Nous goûtions pour tous les menus de la journée. » 

Les plats testés par chacune des filles étaient ensuite transférés par une navette dans les autres ­cuisines à l’intérieur du complexe. Là-bas, ils étaient réchauffés ou préparés pour le déjeuner et le dîner. « Hitler dînait très tard, parfois au milieu de la nuit. Les cuisiniers savaient que cela pouvait s’éterniser… » 

Il s’écoulait toujours au moins une heure entre la séance et le moment où Hitler commençait à manger. Le temps nécessaire pour déceler un empoisonnement. 

« Sauf que, précise Margot Woelk, il y avait toujours sur la table de Hitler une bouteille remplie d’une sorte de médicament avec des vitamines, des fortifiants et cette potion, à ma connaissance, personne ne l’a jamais ­goûtée ! »

Pour 200 marks par mois – un bon salaire pour l’époque –, la jeune femme travaille aussi ­comme intendante. C’est elle qui gère les ­commandes, vérifie les livraisons, tient les ­livres de comptes et un journal détaillé des séances de « goûtage ». (« Dans votre article, vous n’allez tout de même pas appeler cela “dégustation” ? » s’inquiète Margot Woelk.) 

« Je n’ai jamais rencontré Hitler. Pas une ­seule fois. On voyait juste certains invités ­passer. Eux, ils avaient droit à des rôtis, du gibier ou de la volaille. Qui n’étaient pas ­goûtés. Nous ne goûtions que pour ­Hitler. En revanche, je connaissais bien sa chienne Blondi [berger allemand offert à Hitler en 1942 par Martin Bormann] ! Elle traînait dans les ­cuisines et dans la cour ­devant les baraquements… Hitler l’adorait. Nous bavardions ­beaucoup avec ses gardes SS. Un jour, d’ailleurs, ces derniers nous avaient organisé une séance de cinéma dans une tente dehors pour nous distraire. Et tout à coup, il y a eu une explosion. Et quelle explosion ! Vous ne pouvez même pas imaginer ! Le souffle a renversé les bancs où nous étions assises. Quelqu’un a hurlé que ­Hitler était mort. Mais il a survécu. » 

Ce jour qu’évoque la vieille femme, c’est le 20 juillet 1944 : le colonel Claus Schenk Graf von Stauffenberg a placé une bombe dans le cabanon où se trouve Adolf Hitler. Mais un officier a déplacé la mallette d’explosifs et l’opération Walkyrie échoue. Il n’y aura pas de coup d’État. 

« À la suite de l’attentat, explique Margot Woelk, la sécurité a été renforcée. » Les 15 goûteuses déménagent dans une école abandonnée, plus près de la première ­enceinte de la Wolfs­schanze. Plus question désormais de faire ­l’aller-retour quotidien dans la famille. « Cette époque a été particulièrement dure. Entre filles, nous nous sommes serré les coudes. Vous savez, deux ans et demi, la peur au ventre, c’est terrible! » Une nuit, un soldat SS appuie une échelle contre le mur, s’introduit dans la chambre de Margot et la viole. « Ils étaient tout-puissants, les soldats SS ! Ce porc se ­sentait tellement en sécurité qu’il n’a même pas pris la peine le ­lendemain d’enlever ­l’échelle appuyée contre le mur ! » 

Margot a peur, se tait et garde sa colère en elle. Les mois passent et l’Armée rouge se rapproche.

« En novembre 1944, un des gardes que je connaissais bien m’a dit : “File ! Maintenant ou jamais !” Je suis partie le lendemain dans le train spécial qui ramenait Goebbels à Berlin. Les autres filles ont choisi de rester là-bas ­parce que toute leur famille habitait la région. » Des années plus tard, Margot apprendra qu’elles ont toutes été exécutées par les Russes en 1945. 

« À Berlin, je me suis cachée. Un médecin qui avait autrefois soigné ma mère m’a logée chez lui à Grünewald. Il m’a signé un certificat d’incapacité de travail. Je lui dois la vie. » 

Berlin tombe le 2 mai 1945. Les soldats russes pillent, violent, tuent. ­Découverte par un officier russe, un homme « important qui se disait le maire de Berlin », la jeune femme est enfermée dans un appartement appartenant à un médecin. Elle sera violée quotidiennement pendant quatorze jours. Ses blessures l’empêcheront d’avoir des enfants. « Il m’a détruite. On n’oublie pas des choses comme cela… »

L’histoire finit pourtant bien. Karl, le mari de Margot, prisonnier de guerre, rentre en 1946. Le couple se réinstalle dans l’appartement de Schmargendorf. Son passé, Margot ne l’évoquera qu’une seule et unique fois avec son mari. À mi-mots. « À quoi bon ? Nous savions. »

Aujourd’hui la vieille femme vit seule à Berlin dans son appartement qu’elle ne quitte plus ­depuis huit ans, faute d’ascenseur dans ­l’immeuble. Un quotidien solitaire rompu par les visites des aides-soignantes et de ses nièces, avec lesquelles elle partage le traditionnel Kaffee und Kuchen (café et une part de gâteau). 

« Vous savez, dit la vieille dame avec malice, je sais apprécier et “déguster” les bonnes choses maintenant ! Je ne suis pas du genre à faire des dépressions, j’ai toujours gardé mon humour... Mais toutes ces interviews, remuer le passé, cela m’a fatiguée. J’ai des problèmes cardiaques. D’une certaine façon, j’ai de la chance : je mourrai ici, au même endroit où j’ai vu le jour, il y a quatre-vingt-quinze ans ! » Et quatre jours. 

 

Copyright photo : Bundesarchiv

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