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Tirez-en la leçon

 

L’une des grandes affaires de cette année 2011, le changement de pouvoir en Libye, s’est conclue en septembre par un beau succès de ceux qui l’ont osée.

Par sa superficie – plus de trois fois la France et sept fois le Royaume-Uni –, la Libye est un grand pays. Par son niveau de développement – moyen, voire faible – et sa population – quelque 6 millions d’habitants –, c’est un petit pays, même s’il est situé sur la rive sud de la Méditerranée, est limitrophe d’une demi-douzaine d’États du sud et du nord du Sahara, et exporte du pétrole et du gaz.

La part de cet exportateur de pétrole et de gaz dans les échanges mondiaux d’hydrocarbures n’est que de 2 %. Il y a un an, il produisait 1,5 million de barils par jour et avait accumulé 100 milliards de dollars de réserves de change ; on pense qu’il pourra produire et exporter le double d’ici cinq à sept ans.

C’était là, pour les Euro-Américains, une bonne raison de s’intéresser à son présent et à son avenir.

Mais pourquoi son régime a-t-il attiré et concentré sur lui, au cours des trois dernières décennies, successivement, tant d’honneur et tant d’indignité ? Pourquoi a-t-on pu constituer si facilement et dès les premiers appels des insurgés libyens une formidable coalition décidée à l’abattre ?

La question est dans les esprits ; elle appelle une recherche d’explication.

En mars dernier, juste après la chute des dictatures tunisienne et égyptienne, l’ONU d’abord, l’Otan ensuite, avec à sa tête les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Turquie, ses quatre principales puissances militaires, ont pris la décision stratégique d’aider les insurgés libyens à abattre Mouammar Kaddafi et son régime pour installer un nouveau pouvoir à sa place.

Fort de sa chaîne d’information, la célèbre Al-Jazira, érigée en arme de destruction politique, le Qatar, l’État arabe le plus riche, s’est mobilisé pour renforcer leurs rangs.

Ces coalisés ont rassemblé et utilisé des moyens considérables et fait preuve, six mois durant, d’une grande ténacité. Leur entreprise vient d’aboutir à l’élimination de Kaddafi et de sa dictature.

La France et son président, Nicolas Sarkozy, se sont distingués, aux yeux des Libyens et du monde, par leur zèle à la tête de cette entreprise.

Auparavant, les prédécesseurs des dirigeants actuels des mêmes pays et de quelques autres ont pratiqué à l’endroit de Kaddafi des politiques opposées : Sadate et Giscard ont voulu le faire assassiner ; Reagan a bombardé sa capitale et abattu ses avions, tandis que ses successeurs immédiats obtenaient la sanction de l’ONU pour l’isoler derrière un cordon sanitaire qui a été maintenu autour de la Libye pendant onze ans (d’avril 1992 à septembre 2003).

Avec l’irruption du djihadisme au XXIe siècle et l’invasion américaine de l’Irak, changement total de braquet. Comme s’ils s’étaient donné le mot, les dirigeants des pays occidentaux se sont mis à cajoler Mouammar Kaddafi à qui mieux mieux : George W. Bush lui enverra sa secrétaire d’État, Condoleezza Rice ; Tony Blair, Silvio Berlusconi, José Maria Aznar (puis José Luis Rodriguez Zapatero) et Nicolas Sarkozy lui ont rendu visite et l’ont reçu en grande pompe dans leurs capitales, lui permettant même d’y planter sa tente.

Entre 2002 et 2010, une bonne cinquantaine de personnalités américaines et européennes ont fait le déplacement de Tripoli. Ministres des Affaires étrangères ou de la Défense, mais aussi Premiers ministres, voire présidents (Jacques Chirac en 2004) ou rois (Juan Carlos Ier en 2009). 

Si les Français ont été les plus nombreux (entre autres, Dominique de Villepin, Philippe Douste-Blazy, Bernard Kouchner, Michèle Alliot-Marie, Hervé Morin, Michel Barnier et, déjà, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, en 2005), le plus assidu a été sans conteste le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi, dont on sait les liens très personnels qu’il avait noués avec le numéro un libyen.

Tous ont ainsi accepté de se compromettre avec Mouammar Kaddafi aux yeux du monde entier.

Un autre dictateur arabe, qui a détenu lui aussi et pendant plus de trente ans un pouvoir absolu à la tête d’un autre pays exportateur de pétrole, Saddam Hussein, a fait l’objet du même comportement heurté et contradictoire de la part des mêmes pays.

Dans les années 1970, la France de Valéry Giscard d’Estaing, avec Jacques Chirac et Raymond Barre pour Premiers ministres, l’a armé et lui a même fourni un réacteur atomique.

Celle de Mitterrand des années 1980 et les États-Unis de Reagan l’ont laissé envahir l’Iran, l’ont même encouragé à « y aller » ; ils l’ont ensuite financé et armé pour l’empêcher d’être battu.

Peu après, les mêmes dirigeants occidentaux et leurs successeurs lui ont fait la guerre pour l’obliger à quitter le Koweït, qu’il avait eu l’impudence d’occuper en août 1990.

Avec la bénédiction de l’ONU, ils l’ont ensuite isolé, comme ils l’ont fait pour Kaddafi. En 2003, ils ont fini par décider de le détruire, sans même se soucier cette fois d’obtenir la caution de l’ONU.

Le parallèle est saisissant : les grandes démocraties euro-américaines se sont trouvées, à partir des années 1970 et pendant plus de trente ans, face à deux dictateurs arabes solidement installés à la tête de deux pays exportateurs de pétrole.

Que faire ? Quelle attitude adopter avec un dictateur qui dispose d’un pouvoir absolu, ainsi que de ressources financières importantes, transformées en moyens militaires et en capacité de subversion ?

À cette question, les dirigeants des démocraties n’ont pas trouvé la bonne réponse. Ils ont donc erré, lamentablement.

On les a vus tout d’abord appeler le dictateur « Monsieur », traiter avec lui, tenter de le contenir, d’éloigner de leur pays le mal qu’il peut faire, et lui désigner au besoin d’autres cibles.

De fil en aiguille, ils en sont venus ensuite à vouloir acheter ses bonnes grâces, à essayer de le circonvenir pour lui vendre ce dont il a besoin ou envie et qui est souvent militaire (ou superflu) : « Votre argent nous intéresse. »

Mais il n’est pas rationnel, ne joue pas le jeu ou n’en observe pas les règles : la ligne jaune, il ne connaît pas.

Arrive immanquablement, mais bien tard, le moment où son côté « infréquentable » domine et prévaut : « Trop c’est trop. »

C’est alors, et alors seulement, que les dirigeants des démocraties se résolvent à saisir ou à provoquer l’occasion de favoriser son remplacement.

Les exemples de Saddam Hussein et de Mouammar Kaddafi illustrent, sur plus de trente ans, la valse hésitation des dirigeants des démocraties européennes face à la dictature.

Leur parcours, heurté et peu glorieux, rappelle celui de leurs aînés face à Hitler : ils n’ont rien gagné et ont même perdu leur âme à vouloir le caresser dans le sens du poil.

La leçon à tirer à chaud de la relation entre Kaddafi et les Euro-Américains est que ces derniers auraient dû éviter – et nous épargner – une aussi longue compromission avec lui. D’emblée, ils auraient dû se placer dans le camp de ceux qui voulaient en libérer la Libye et l’Afrique.

 

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