à quand la rupture ?
Béchir Ben Yahmed, directeur et rédacteur en chefLe tempérament de Nicolas Sarkozy et le fait qu´il avait souhaité être nommé à Matignon par Jacques Chirac sans obtenir cette consécration ont conjugué leurs effets pour qu´il donne l´impression « d´être enfin arrivé à conquérir Matignon, mais en passant par l´élysée... ».
Que François Fillon n´ait jamais disposé des prérogatives d´un Premier ministre est une évidence. Mais il n´est pas le premier à avoir dû accepter de voir son pouvoir écorné par les empiétements de son président : en août 1976, Jacques Chirac n´a-t-il pas démissionné pour ne plus avoir à supporter ceux d´un Giscard d´Estaing qu´il avait pourtant fait élire? Pour mesurer le pouvoir réel d´un Premier ministre par rapport à celui du chef de l´état qui l´a nommé, il y a une règle connue et qui s´applique en France depuis qu´elle vit sous la Ve République. Elle est tout aussi valable ailleurs, là où le chef de l´état, président ou monarque, est le vrai chef de l´exécutif.
Mais elle cesse de s´appliquer en France lorsqu´il y a cohabitation : élu au suffrage universel, le président a perdu sa majorité à l´Assemblée. Il conserve certes le pouvoir constitutionnel de nommer le Premier ministre, mais, en fait, il ne le choisit pas car il a l´obligation de nommer l´homme ou la femme que lui impose l´arithmétique parlementaire. Pour savoir si un Premier ministre dispose ou non des prérogatives que lui accorde la Constitution, il suffit de chercher la réponse à cette question : au moment de la formation du gouvernement, a-t-il choisi le ministre de l´Intérieur et celui des Finances (on sait que chacun de ces deux ministères est, en France, un état dans l´état) ou bien lui ont-ils été imposés par le président? Ces deux ministres rendent-ils compte au Premier ministre ou bien au président? Celui qui leur fixe leur mission et en contrôle l´exécution siège-t-il à Matignon ou bien à l´élysée?
En France, sous la Ve République, le président est « l´officier traitant » du ministre des Affaires étrangères. Si, en plus, le chef de l´état a la haute main sur l´Intérieur et les Finances, qui dépendent nominalement du Premier ministre, ce dernier n´a gardé des prérogatives que lui donne la Constitution que des miettes et des apparences : ce n´est pas un vrai Premier ministre.
C´est d´ailleurs pour ne pas se trouver dans cette désagréable situation que Raymond Barre, qui ne disposait en 1976, lorsqu´il a été « inventé » par Giscard d´Estaing, que du « pouvoir de dire non », a exigé d´être lui-même ministre de l´économie et des Finances. Et qu´il a, de surcroît, demandé à Giscard que le ministère de l´Intérieur soit retiré à Michel Poniatowski, homme du président s´il en fut.
En mai 2007, François Fillon n´a pas obtenu de Nicolas Sarkozy d´avoir barre sur l´Intérieur et les Finances. Ces deux ministères clés ont été confiés à des femmes et des hommes qui savaient qu´ils devaient en référer à l´élysée et non à Matignon.
François Fillon a gardé le nom de Premier ministre et en a occupé le siège : l´hôtel Matignon, guère plus.
Contre mauvaise fortune il a fait bon c?ur, et il a patiemment attendu que le vent tourne...
Le vent a tourné le 21 mars, au soir du second tour des élections régionales, perdues par la droite, dont le chef proclamé était Nicolas Sarkozy. Ce dernier est, par conséquent, le grand perdant. Et celui qui apparaît, aujourd´hui, comme le garant de la droite et son possible sauveur pour 2012 s´appelle François Fillon.
Situation inédite en France depuis un demi-siècle, et qui ne peut évidemment pas durer.
Quoi qu´on en dise et même si ce n´est pas leur intérêt, Sarkozy et Fillon vont à la rupture. Et, à mon avis, plus tôt que prévu.






