Des cigales et des fourmis
Béchir Ben Yahmed, directeur et rédacteur en chefBeaucoup de choses ont changé depuis qu'elle s'est déclarée. Même, et peut-être surtout, notre perception des réalités.
Avant la crise, les pays du Nord, qui avaient acquis la richesse par la maîtrise de la science et des technologies, n'avaient que condescendance (et un peu de compassion) pour ces pauvres pays du Sud, mal gouvernés et où grouillait une humanité « innombrable et misérable ».
Les premiers faisaient la leçon aux seconds, en permanence et pas seulement sur la question des droits de l'homme, que les gouvernants du Sud avaient tendance à fouler aux pieds : la mauvaise gestion de leurs économies, l'état souvent déplorable de leurs finances et le taux déraisonnable de leur endettement suscitaient préoccupation, critiques, et même quolibets.
Avec la crise, nous sommes en train, me semble-t-il, de passer d'un excès à l'autre : les pays du Nord, en particulier ceux d'Europe, sont désormais la cible préférée des analystes. Qui réservent leurs louanges aux pays du Sud. En cette mi-2010, nous entendons dire en effet, et de plus en plus souvent, que les déficits budgétaires excessifs, l'endettement toujours croissant et la stagnation économique sont au Nord, dans les pays riches et industrialisés, tandis que la croissance économique a émigré au Sud.
On souligne à satiété que les fameuses agences de notation ont dégradé l'Espagne et le Portugal après avoir déclassé l'Irlande et la Grèce. Et que, dans le même temps, elles ont amélioré les notes du Brésil, de l'Indonésie, de la Turquie, du Pérou.
On nous fait observer que l'Afrique du Sud est, désormais, mieux notée que la Grèce. Et, conséquence révolutionnaire de ces extraordinaires mutations, l'un après l'autre, les investisseurs, beaucoup d'entre eux en tout cas, désertent les pays du Nord, où l'on gagne moins d'argent et où l'on court plus de risques, pour s'implanter dans les pays du Sud, devenus plus attrayants.
Ce double mouvement Nord-Sud et Sud-Nord existe, bien sûr. Pour être plus précis, il s'esquisse.
Mais n'exagérons rien et, j'y reviens, ne faisons pas l'erreur de passer d'un excès à l'autre : les pays du Nord n'ont pas glissé, en quelques années, du statut de bons gestionnaires donnés en exemple à celui de mauvais élèves qu'il faut montrer du doigt. Et, à l'inverse, ceux du Sud ne se sont pas transformés, en l'espace d'une crise, en modèles de réussite.
Non, malgré certaines apparences, la rigueur de gestion et la sagesse économique n'ont pas quitté le Nord de la planète pour s'installer au Sud : ceux qui se laisseraient aller à le croire céderaient à une illusion d'optique.
Au Nord comme au Sud, aussi bien pour les pays que pour les entreprises et même pour les particuliers, il n'y a qu'une distinction qui vaille parce qu'elle compte, pèse et fait la différence : celle qu'on peut - et qu'on doit - faire entre les courageux au travail et les... moins courageux.
Il y a ceux qui songent à l'avenir - le leur et celui de leurs enfants -, s'en préoccupent et, pour y faire face, épargnent. Il y a ceux que le seul présent intéresse, qui dépensent et s'endettent.
Il y a les cigales et il y a les fourmis.
Il y a la bonne gouvernance et la mauvaise : pour les personnes, pour les entreprises et pour les pays. Mais la première n'est ni de droite ni de gauche; et si elle a été l'apanage du Nord en lui donnant aisance et richesse, elle ne l'a pas abandonné au profit d'un Sud plus accueillant.
Il suffit de regarder autour de soi pour s'en persuader.
Tout récemment, le Canada, dont Alain Faujas décrit en page 78 l'étonnante performance, a montré la voie à l'Europe. Mais, avant lui, il y a plus de dix ans, un petit pays européen, la Suède, avait réussi la gageure de rééquilibrer ses finances sans diminuer ses dépenses sociales : il s'est astreint, tout simplement, à une grande discipline fiscale, que ses dirigeants ont su faire accepter à la majorité de leurs concitoyens.
En ce moment même, c'est l'Allemagne qui se distingue. Elle a décidé de se mettre à la diète, sauf pour ce qui touche à la sauvegarde de l'avenir : l'éducation, la recherche et les infrastructures. Et de donner ainsi à ses partenaires de la zone euro et, plus largement, de l'Union européenne, France comprise, un exemple de vertu financière...
Qu'elle les somme de suivre. Mais certains avaient déjà pris le chemin de l'austérité et d'un retour à la compétitivité, d'autres leur emboîtent le pas ou vont devoir le faire.
La crise économique et financière que nous traversons ne nous a donc pas apporté que des difficultés et des malheurs. Parmi ses bienfaits, celui d'avoir mis en évidence cette double vérité :
1. Les pays du sud de la planète étaient dans la « mouise » parce qu'ils ont raté, il y a deux siècles, la marche de l'industrialisation et qu'ils sont, depuis, mal gouvernés.
2. Si certains pays du Nord sont aujourd'hui à la peine, c'est parce qu'ils ont eu, ces dernières années, des gouvernants qui ont cédé à la facilité et au laxisme, acheté le présent au prix de l'avenir. Les premiers ont appris, ou sont en train d'apprendre, la bonne gouvernance. Et les seconds s'aperçoivent qu'il leur faut ne jamais oublier l'absolue nécessité de la discipline économique.






