Un intellectuel dans le feu de l'action
Béchir Ben Yahmed, directeur et rédacteur en chefEn riposte à cet acte insensé, le géant humilié déclencha deux guerres contre deux pays musulmans, non conclues à ce jour.
Et obligea le monde entier à modifier son mode de vie pour participer à une fumeuse et interminable « guerre mondiale contre le terrorisme ».
Inventé et mis en ?uvre par le président George W. Bush, qui occupait alors la Maison Blanche, le concept a été relégué aux oubliettes par son successeur, Barack Hussein Obama. Mais nous continuons à en subir en 2010 les séquelles : exemple entre mille, le camp de Guantánamo, symbole de cette époque, est encore ouvert et toujours utilisé...
Le 11 septembre 2001, Barack Obama n'est qu'un modeste politicien de province, pas même encore sénateur des États-Unis. Mais il a 40 ans et c'est un homme cultivé, un intellectuel brillant et réfléchi. Comment réagit-il alors à l'événement qui frappe son pays au c?ur et stupéfie le monde ?
D'une manière extraordinairement perspicace. Lisez ce texte de lui, bien pensé et courageux. N'ayant été publié, le 19 septembre 2001, que dans un petit journal de faible audience, le Hyde Park Herald de Chicago, il est passé inaperçu :
« Je souhaite la paix et le réconfort aux personnes touchées par cet acte et je souhaite en même temps à notre nation de réagir à cette tragédie avec sagesse.
Les leçons à tirer sont claires et nous devons agir avec fermeté : meilleure sécurité aux aéroports, services de renseignements plus efficaces. Avec la plus grande détermination, nous devons identifier les auteurs de ces actes haineux et démanteler leurs organisations destructrices.
Mais il nous faut, simultanément, nous atteler à une tâche beaucoup plus difficile : comprendre ce qui a conduit à cet acte de folie. À mon sens, la tragédie vient de ce que ceux qui nous ont agressés n'éprouvaient aucune empathie pour nous, mais de la haine. Totalement insensibles aux souffrances des autres, ils ne peuvent ni imaginer ni sentir leur humanité.
L'Histoire nous apprend qu'une telle insensibilité au chagrin d'un enfant ou à la peine des parents n'est particulière à aucune culture, à aucune religion ou ethnie.
Elle peut se manifester sous la forme d'une violence inouïe, être nourrie par des démagogues ou des fanatiques. Mais le plus souvent, elle trouve un terrain facile dans l'ignorance et la pauvreté, l'impuissance et le désespoir.
En dépit de notre grande colère, nous devons nous assurer que nos actions militaires hors des États-Unis ne mettent pas en danger la vie d'innocents. Nous devons veiller à ne pas renier nos voisins et amis d'origine moyen-orientale, de ne pas les traiter en ennemis. Et, par-dessus tout, nous aurons la tâche monumentale de ne pas décevoir les espoirs des enfants du Moyen-Orient, mais aussi d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine. »
Tout Obama est dans cette analyse, qui n'a pas pris une ride. Au sujet de l'invasion de l'Irak, décidée dès 2002 par George W. Bush et déclenchée en mars 2003, le même Obama déclarera tout aussi lucidement ceci :
« Je ne suis pas contre toute guerre mais contre les guerres stupides, décidées à la hâte, subjectivement et pour des raisons politiciennes.
Saddam Hussein est un homme brutal et impitoyable, qui a martyrisé son propre peuple. Il a défié l'ONU et ses résolutions, mené en bateau ses inspecteurs. Il s'est doté d'armes chimiques et biologiques, a voulu le nucléaire militaire. C'est un homme mauvais : les Irakiens et le monde se porteraient mieux sans lui.
Mais ce que je sais avec certitude, c'est qu'il ne constitue une menace immédiate et directe ni pour les États-Unis ni pour les voisins de l'Irak. Son économie est dans un piètre état et son armée est l'ombre de ce qu'elle a été. Avec la communauté internationale, nous pouvons donc le ?contenir?, attendre qu'il tombe, comme sont tombés d'autres dictateurs.
Je sais qu'une guerre contre l'Irak, même victorieuse, entraînera une occupation de ce pays, longue, coûteuse et aux conséquences imprévisibles.
Je sais aussi qu'une invasion de l'Irak sans soutien international et sans légitimité enflammera le Moyen-Orient, fera naître et prospérer ce qu'il y a de pire dans le monde arabe et fournira de nouvelles recrues à Al-Qaïda.
Je ne suis pas contre les guerres. Je suis opposé aux guerres stupides. »
Ce discours prophétique n'a été que modérément applaudi lorsqu'il a été prononcé. À l'époque, la ferveur patriotique américaine rejoignait l'activisme belliciste de George W. Bush...
Chacun d'entre nous aurait voulu écrire les deux magnifiques analyses citées ci-dessus. Leur auteur a été élu président des États-Unis à la fin de 2008. À la Maison Blanche depuis près de vingt mois, il s'efforce d'appliquer son programme, de tenir ses promesses et de réparer les dégâts causés par son prédécesseur.
Mais la guerre d'Afghanistan, qu'il a faite sienne et où il a jeté de nouvelles forces, n'est-elle pas en train de devenir aussi stupide que celle d'Irak - et tout aussi ingagnable ?
L'un de ses compatriotes vient de lui faire observer ceci, que je trouve fort juste : « Inflation déduite, vous êtes, monsieur le président, en train de consacrer, chaque année, au militaire plus d'argent que les États-Unis n'en ont dépensé pendant la guerre froide, la guerre de Corée ou celle du Viêt Nam.
Ce que nous dépensons chaque année en Afghanistan pour un seul de nos soldats équivaut à ce qu'il faut pour construire et ouvrir vingt écoles dans ce pays. S'il était consacré à l'éducation, le coût annuel de 250 de nos soldats envoyés en mission là-bas couvrirait les besoins scolaires du pays.
Dépenser tant d'argent pour former des militaires afghans ne garantit pas qu'ils nous seront loyaux ou même qu'ils le seront à leur gouvernement. Le même argent affecté à l'éducation transformerait le pays. »
Mais le soutien quasi inconditionnel que Barack Obama vient donner nolens volens au chef de la droite israélienne Benyamin Netanyahou, allié de l'extrême droite, en quoi diffère-t il de celui que son prédécesseur a prodigué au général Ariel Sharon, sans aucun résultat tangible pour la paix ?
Et qui peut croire que l'actuel Premier ministre d'Israël est ce que Barack Obama a dit de lui : « Un homme qui prendra des risques pour la paix » ?
Intellectuel accompli, Barack Obama est devenu le premier responsable de son pays, l'homme qui prend les décisions en dernier ressort. Celui qui conçoit, décide, fait faire et contrôle.
S'il lisait ces lignes, l'homme d'action qu'il est devenu pourrait me rétorquer : « La critique est aisée, l'art est difficile. »






