La stratégie de Sarkozy pour 2012
Béchir Ben Yahmed, directeur et rédacteur en chefSi elle se tient à la date prévue, la prochaine élection présidentielle française aura lieu dans dix-neuf mois. Mais, d'ores et déjà, le pays, sa classe politique et ses médias sont tournés vers cette échéance.
Pour ce qu'ils valent à ce stade, les sondages d'opinion laissent à penser qu'une victoire de la candidate (ou du candidat) du Parti socialiste (et de la gauche) est non seulement possible, mais probable. Cependant, au lieu de « gauchiser » son discours et ses actes pour retenir ou attirer les voix du centre, l'actuel président, Nicolas Sarkozy, dont nul ne doute qu'il sera, en 2012, le principal candidat de la droite, fait le contraire : c'est qu'il pense profondément, et de plus en plus, que la société française est très majoritairement de droite.
Il est tout à fait persuadé, en outre, que la crise a fortement accentué cette caractéristique. Cela s'est vérifié au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Italie, en Allemagne, en Israël et dans bien d'autres pays dits développés.
La France va dans la même direction et, pour gagner, il lui faut donc, pense-t il, aller résolument vers la droite et même vers la droite extrême. C'est la voie qu'il a choisie depuis des mois et dont il ne s'écartera pas jusqu'au scrutin.
On ne peut comprendre sa démarche que si l'on entre dans cette logique, et tout s'éclaire dès qu'on la prend pour fil conducteur.
Je vous propose de suivre ce fil pour expliquer le passé récent et tenter de prévoir le proche avenir.
En mai dernier, La revue écrivait : « Même si ce n'est pas leur intérêt, Sarkozy et Fillon vont à la rupture. Et, à notre avis, plus tôt que prévu. » Le processus s'est engagé dès le mois d'août, et la séparation entre ces deux hommes politiques est désormais toute proche.
Le fait, révélé par les sondages, qu'une petite majorité de Français et la grande majorité des électeurs de droite ne souhaitent pas son départ de Matignon rend ce départ plus difficile à régler. Mais il surviendra nécessairement car, en France, sous la Ve République, un président qui ne peut pas changer de Premier ministre n'est plus un président.
Dans notre dernier numéro, nous attirions l'attention sur François Baroin : le président français l'avait sorti en mars 2010 d'un semi-oubli pour lui confier le ministère du Budget, poste et mission stratégiques. Nous avons écrit le mois dernier que « cet homme de droite était la plus belle ?prise? de Sarkozy, qui s'est doté ainsi d'un joker, voire d'une carte maîtresse ».
Il est tout à fait vraisemblable qu'il l'utilise dès ce mois de novembre 2010. À mon avis, le prochain départ de François Fillon et l'entrée en lice de François Baroin sont l'indication d'un même phénomène : Sarkozy cherche à remonter en selle en droitisant son discours et ses actes.
Pour lui, le temps de « l'ouverture à gauche » est révolu ; délibérément, et de la manière la plus visible, il s'est tourné vers la droite. Il laissera Fillon et d'autres occuper le centre droit tandis que lui et ses plus fidèles accentueront l'infléchissement vers la droite, n'hésiteront pas à franchir les pas qui les rapprocheront de la droite extrême.
Souvenons-nous du Nicolas Sarkozy de 2007 : il a pensé alors qu'il fallait parler aux Français de « rupture » et, jusqu'à un certain point, il l'a osée. Mais, surtout, il a compris que pour être élu il lui fallait attirer les voix du Front national de Jean-Marie Le Pen. Il y est parvenu en prenant à cette formation une partie de ses thèmes.
Et cela ne l'a nullement retenu, une fois élu, de se tourner vers la gauche, cette fois pour lui prendre un certain nombre d'hommes et de femmes emblématiques. Avec, en plus... quelques idées. Virtuosité ? Cynisme ? Absence de vergogne ? On peut donner le nom que l'on veut à cette indiscutable plasticité. Je demande seulement qu'on la prenne en compte pour ne pas juger farfelue l'hypothèse que j'avance ci-dessous pour décrire par anticipation le mouvement qui s'esquisse.
Le nouveau gouvernement, dont il a annoncé la formation pour le début de novembre, devrait être « cohérent et resserré », en charge d'accompagner le combat pour sa réélection. Mais ce gouvernement devra avant tout être capable d'assurer le redressement de l'économie française et suffisamment crédible pour réussir cette mission : c'est absolument nécessaire pour que les électeurs acceptent de renouveler pour cinq ans le mandat de Nicolas Sarkozy.
Last but not least, ce gouvernement devra être en mesure de fonctionner de manière autonome, sous l'autorité d'un Premier ministre de confiance, sans ambition personnelle au moins pour le court et le moyen terme. Le président aura alors, à partir de novembre prochain et tout au long de 2011, le loisir de déployer ses talents - et d'impressionner l'opinion française - comme président du G8 et du G20.
Autant dire que les Français reverront, en 2011 et 2012, ce qu'ils ont perdu depuis mai 2007, mais qu'ils n'ont pas oublié : un président qui n'est que président et un Premier ministre de plein exercice, vrai responsable d'un gouvernement qu'il dirige réellement, de l'économie, ainsi que du dialogue avec la presse et avec l'opinion. Le président, lui, ne s'exprimera plus que de loin en loin.
Sarkozy ne voudra pas être Chirac, mais plutôt Mitterrand ou même de Gaulle. Il devra avoir choisi, en 2010, son Pompidou et l'avoir désigné pour occuper l'hôtel Matignon. Je pense qu'il pourrait s'appeler Claude Guéant, que François Baroin pourrait monter d'un cran pour prendre l'Économie et les Finances. Christine Lagarde ? Elle pourrait être la première Française ministre des Affaires étrangères. Son bilinguisme (anglais) sera pour elle, dans cette nouvelle fonction, un atout supplémentaire.
L'excellent politologue Jérôme Jaffré l'a très bien dit : « Nicolas Sarkozy ne pourra pas s'appuyer sur son image personnelle pour se faire réélire. Il ne pourra pas davantage compter sur son bilan, miné par la crise. »
Pour être réélu en 2012 alors que son bilan pour le premier quinquennat n'est pas aussi bon qu'il aurait pu l'être et alors que les sondages risquent d'être encore médiocres, il n'a qu'une possibilité dont je pense qu'il se saisira : se servir de l'extrême droite française comme François Mitterrand s'était servi du Parti communiste français.
Ce sera tout aussi difficile, hérissera un grand nombre de personnes, suscitera de l'incompréhension. Mais cela leur paraîtra possible dès lors que Jean-Marie Le Pen aura passé la main à sa fille Marine. Représentative d'une nouvelle génération, à 42 ans, la jeune présidente d'un Front national renouvelé ne cache pas qu'elle est pressée d'arriver au pouvoir. Elle se présentera au nom du Front national à l'élection présidentielle de 2012 et recueillera quelque 10 % des voix ou même d'avantage. Il me paraît tout à fait envisageable, si cela est discrètement préparé par les états-majors, qu'elle se rallie pour le second tour au candidat de la droite, appelle à voter pour lui, l'aide à se faire élire et, en cas de victoire, entre dans le gouvernement qu'il constituera.
Inimaginable pour beaucoup, difficile à admettre ? Certes, mais s'il se réalisait tout de même en 2012, ce scénario ne ferait pas de la France une exception. Il la conduirait seulement à se joindre à la cohorte des pays développés où la droite et l'extrême droite gouvernent ensemble.
Quant à Nicolas Sarkozy, il n'aurait que suivi, avec un peu de retard, la voie qu'il reproche aujourd'hui à son ami Benyamin Netanyahou d'avoir empruntée. C'est bien connu, en politique il ne faut jamais dire : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau »...






