Bientôt un vaccin contre le paludisme
Il aura fallu quatre décennies de recherches acharnées, mais la communauté scientifique touche au but : le premier vaccin contre le paludisme devrait voir le jour dans moins de quatre ans.
Par Jean-Philippe Braly
Ils ne mesurent que quelques millimètres (de 1 à 8 en fonction de leur stade de développement), se nourrissent de sang humain et provoquent le décès de 800 000 personnes chaque année : les moustiques anophèles sont aussi petits que dangereux. Il faut dire que leur mode d’action est redoutable. En piquant l’homme, ils lui injectent le véritable responsable de cette tragédie : Plasmodium falciparum, le parasite qui transmet le paludisme. Mais une lueur d’espoir vient enfin éclaircir ce sombre tableau. Destiné à entraîner l’organisme à lutter efficacement contre Plasmodium falciparum, le vaccin antipaludique le plus avancé au monde donne des résultats très encourageants. Il pourrait être commercialisé dès 2015.
Le vaccin RTS,S – c’est son nom – est testé dans le cadre du plus grand essai jamais réalisé pour un vaccin antipaludique : près de 15 500 enfants de 6 semaines à 17 mois sont suivis dans sept pays africains. « Les enfants africains de moins de 5 ans sont en effet les premières victimes du paludisme », explique Christian Loucq, directeur du programme Malaria Vaccine Initiative de Path (MVI Path), une ONG de Seattle (État de Washington) membre du projet RTS,S. En octobre, les premiers résultats de cet essai sont tombés pour un groupe de 6 000 enfants de 5 à 17 mois, suivis un an après la vaccination antipaludique. Résultat : « Injecté en trois doses, le RTS,S a réduit de 56 % le risque de développer un “accès palustre” caractérisé par de fortes fièvres et des frissons, indique Christian Loucq. Il a également réduit de 47 % le risque de contracter une forme mortelle de la maladie, aux graves effets sur le sang, le cerveau ou les reins. » Le RTS,S confère aussi une protection additionnelle à celle des moustiquaires imprégnées d’insecticides contre l’anophèle, utilisées par 75 % des enfants participant à cet essai.
Derrière ces résultats très encourageants se cache un concept ingénieux. Le principal composant du RTS,S est en fait une molécule nommée CSP, présente à la surface du parasite lorsqu’il pénètre dans le sang de ses victimes, en vue d’envahir leur foie. L’idée était donc d’entraîner le système immunitaire humain à reconnaître cette molécule. Concrètement, quand Plasmodium falciparum est injecté dans le sang par un moustique, il est immédiatement identifié et attaqué. Au final, le vaccin vise donc à empêcher le parasite d’infecter le foie, de s’y développer et de s’y multiplier. Bloqué dès son entrée en scène, il ne devrait pas pouvoir sortir du foie pour infecter les globules rouges et y provoquer les symptômes dévastateurs de la maladie.
Mais la mise au point du vaccin RTS,S a été laborieuse. Le début de cette épopée scientifique remonte en effet à la fin des années 1960. À l’époque, l’armée américaine cherche un moyen de protéger ses militaires contre le paludisme. Elle subventionne alors le laboratoire de Ruth et Victor Nussenzweig, professeurs à l’école de médecine de l’université de New York. Leur mission : découvrir une molécule propre au parasite qui, une fois injectée dans l’organisme humain, soit capable de stimuler efficacement le système immunitaire. Vingt ans plus tard, la CSP est découverte.
Reste à savoir si elle peut constituer un bon vaccin… Le relais est alors passé à l’institut Walter Reed de l’armée américaine, et à des chercheurs de la firme pharmaceutique GlaxoSmithKline (GSK). En 1987, la CSP est inoculée à six volontaires n’ayant jamais été exposés au paludisme. Puis on les soumet à des piqûres de moustiques anophèles porteurs du parasite Plasmodium falciparum sensible au traitement antipaludique. C’est la désillusion : cinq des cobayes contractent la maladie.
Joe Cohen, un chercheur de GSK, émet alors une hypothèse : la molécule CSP ne serait pas assez grosse pour que les défenses de l’organisme puissent la repérer. Il décide alors de la fusionner avec une molécule propre au virus de l’hépatite B. Il s’agit d’obtenir des particules de taille suffisante pour qu’elles soient repérées par le système immunitaire. En 1990, cette nouvelle formule est testée sur des adultes volontaires. Hélas, elle ne confère qu’une faible protection contre le paludisme. La série noire continue.
Mais GSK a plus d’un tour dans son sac. La firme développe en effet des adjuvants, des produits qui renforcent la capacité des vaccins à stimuler le système immunitaire. Nommé AS02, l’un de ces adjuvants est retenu pour une nouvelle formulation du RTS,S. En 1998, un test est réalisé sur des adultes en Gambie. Il parvient à protéger la moitié des volontaires durant les deux premiers mois de suivi. Forts de ces résultats, les chercheurs décident alors de l’évaluer à grande échelle sur des enfants âgés de moins de 5 ans.
Mais cette nouvelle étape nécessite une lourde organisation et des moyens financiers importants. En 2001, GSK décide donc de s’associer à MVI Path. « Ce partenariat permet de partager les coûts, les risques et de préparer les essais cliniques en Afrique », résume Christian Loucq. Deux ans plus tard, un premier essai d’envergure est lancé au Mozambique auprès de plus de 2 000 enfants âgés de 1 à 4 ans. Le vaccin parvient à protéger 35 % des enfants et réduit de 49 % les formes graves de paludisme pour les autres.
De nouveaux essais suivront pour calculer la bonne dose à injecter et le temps nécessaire entre les trois injections. « Ces nouvelles études montrent aussi que le RTS,S est bien toléré par l’organisme lorsqu’il est administré avec d’autres vaccins pédiatriques recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), précise Christian Loucq. C’est important, car le but est d’inclure le RTS,S dans le programme de vaccination élargi de l’OMS. »
Un problème subsiste : la protection conférée par le RTS,S n’est que de l’ordre de 30 %. Qu’à cela ne tienne, GSK dégaine une nouvelle arme, autrement dit un nouvel adjuvant baptisé AS01 et censé augmenter la réponse immunitaire de certains globules blancs. La stratégie semble fonctionner. Testée au Kenya et en Tanzanie sur 4 000 enfants de 5 à 17 mois, cette formulation affiche une efficacité de plus de 50 % sur huit mois de suivi. C’est donc cette dernière version du vaccin qui est actuellement testée sur un groupe plus large encore d’enfants, dans sept pays africains.
« Une simulation de l’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH) montre que, en vaccinant environ 80 % des enfants, le RTS,S pourrait sauver 800 000 vies en l’espace de cinq ans », déclare Christian Loucq. Mais l’évaluation de son efficacité est encore en cours. « En effet, cet essai est aussi mené sur des nourrissons de 6 à 12 semaines, poursuit le directeur de MVI Path. Pour ce groupe, nous devrions disposer des résultats pour la fin de l’année 2012. » Et de plus amples informations sur ses effets protecteurs à plus long terme, c’est-à-dire trente mois après la troisième dose, devraient être disponibles à la fin de l’année 2014. Si les données requises par l’OMS sont jugées satisfaisantes, l’organisme onusien pourrait, par conséquent, recommander le RTS,S dès 2015.
Le vaccin sera-t-il réellement accessible aux pays pauvres ? Toute la question est là ! En effet, GSK a déjà investi plus de 300 millions de dollars (217 millions d’euros) dans son développement, et devrait ajouter 50 à 100 millions de dollars d’ici à la fin du projet. Toutefois, par l’intermédiaire de MVI Path, le projet a reçu une donation de près de 200 millions de dollars (145 millions d’euros) de la Fondation Bill & Melinda Gates.
En contrepartie, GSK s’est engagée à vendre le vaccin à un prix suffisamment bas pour que des organisations multilatérales puissent l’acheter et le distribuer dans les pays en développement. En pratique, le prix final du RTS,S devrait couvrir le coût de fabrication, plus un retour sur investissement n’excédant pas 5 %. Ce dernier devrait être directement réinvesti dans la recherche. Car un nouveau cap est déjà fixé pour 2025 : disposer d’un vaccin conférant une protection d’au moins 80 % pendant quatre ans. C’est pourquoi MVI Path travaille déjà au développement d’un RTS,S de seconde génération encore plus efficace, avec GSK et le laboratoire hollandais Crucell. Au final, un tel vaccin antipaludique constituerait un formidable outil de prévention. Mais ce n’est que combiné à d’autres moyens de lutte efficaces (moustiquaires imprégnées d’insecticides, médicaments, tests de diagnostic rapide…) qu’il pourra épargner des millions d’enfants… voire, rêve suprême, éradiquer un jour le paludisme.
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