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Charia - Vérités et contre-vérités sur la charia

 

Vérités et contre-vérités sur la charia

Par Dominique Mataillet

Pour beaucoup synonyme de burqa et de lapidation, la charia désigne autant des valeurs morales qu’un code juridique. Aujourd’hui plus que jamais, elle se prête aux interprétations les plus diverses.

En affirmant, le 23 octobre, que la « charia sera la principale source de la législation » dans la Libye nouvelle, Mustapha Abdeljalil, le chef du Conseil national de transition (CNT), a jeté la consternation. D’autant qu’il avait pris soin de préciser que la polygamie sera autorisée sans restriction. Au même moment, dans la Tunisie voisine, Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahda, le parti islamiste vainqueur des élections de l’Assemblée constituante, expliquait que « les valeurs islamiques basées sur l’égalité, la fraternité, la confiance et l’honnêteté sont l’essence de la charia ». Qu’est-ce donc que cette charia dont les interprétations semblent pour le moins varier d’un cas à l’autre, mais qui, pour beaucoup dans le monde, est synonyme de burqa, de lapidation et de mains amputées ?

 

Shari’a, en arabe ancien, est le sentier qui mène les animaux à un point d’eau. Appliqué à la religion, c’est la voie tracée par Dieu à l’homme pour orienter sa vie et organiser la société. On remarquera que cette métaphore du berger et de son troupeau est déjà présente dans le christianisme, issu lui aussi d’une civilisation du désert.

 

Dès le début de l’islam, les croyants se sont efforcés de vivre en conformité avec cette charia. Pour connaître et appliquer la voie tracée par Dieu, ils n’avaient que le Coran. Or le Livre saint, s’il regorge de directives morales et éducatives, ne fournit guère d’éléments pour la constitution d’un cadre juridique complet. Sur 6 218 versets, moins de 500 (certains auteurs réduisent ce nombre à moins de 200) traitent de considérations d’ordre juridique. Ces versets dits « légiférants » concernent en général des domaines où l’islam s’est écarté des coutumes en vigueur dans l’Arabie préislamique. C’est notamment le cas de la propriété, de l’héritage, du mariage, du divorce, de l’adultère, du vol, de l’homicide et du traitement des orphelins.

 

Pour organiser la vie de la communauté musulmane, il a donc fallu trouver d’autres sources de droit. Pendant plus d’un siècle après la mort de Mohammed (survenue en 632 de l’ère chrétienne), les règles coutumières bédouines ont continué à s’imposer. Lorsque l’État musulman s’est transformé en empire, les juristes s’attelèrent à la constitution de règles jurisprudentielles spécifiquement islamiques. Celles-ci sont connues sous le nom de « fiqh ». Ce fiqh est basé pour partie sur les diverses pratiques juridiques locales, sur le Coran, bien sûr, mais aussi sur la sunna, la tradition du Prophète, ses faits et gestes, ses recommandations. De fait, la sunna est surtout contenue dans les hadiths, des paroles du Prophète et de ses compagnons rassemblées et compilées au IXe siècle. 

 

L’objet de ces hadiths, dont le nombre est impressionnant (entre 750 000 et 1 million selon les sources, mais à peine 700 servant de fondement à la charia), est d’une très grande diversité. Si la plupart se réfèrent à des faits à caractère religieux et social advenus à l’époque où Mohammed exerçait des fonctions de chef temporel aussi bien que spirituel, d’aucunes sont tout à fait anecdotiques. Surtout, l’authenticité des faits et gestes attribués au Prophète est très souvent contestable. Les historiens ont par exemple établi que certains propos censés venir de la bouche de Mohammed avaient été inventés de toutes pièces pour soutenir telle ou telle position dans les batailles idéologiques ou politiques de l’époque.

 

Toujours est-il qu’à partir de ces hadiths s’est constitué un corpus juridique complexe réglementant tous les aspects de la vie du fidèle, des pratiques rituelles à la vie en communauté. Des écoles de jurisprudence se sont créées pour codifier ces règles. Les chiites ont leurs propres écoles. La plupart d’entre eux suivent le rite jafarite, associé au sixième imam chiite. Du côté des sunnites (près de 90 % des musulmans), le chafiisme s’est implanté au Proche et Moyen-Orient, en Égypte, en Afrique orientale, en Indonésie. Le hanafisme s’est imposé en Turquie, en Asie centrale, dans le sous-continent indien ainsi qu’en Chine. Le hanbalisme, rite ultraorthodoxe revivifié au XVIIIe siècle par le wahhabisme, est surtout présent en Arabie saoudite. Reste le malékisme, le rite le plus familier pour les francophones, puisqu’il a été adopté par le Maghreb et toute l’Afrique occidentale et centrale.

 

Outre la polygamie et le port du voile, l’aspect le plus controversé du droit islamique est celui des châtiments corporels (hudud). La vérité oblige à dire que certains sont d’essence coranique. Il s’agit notamment de la peine de mort qui sanctionne le meurtre, de l’amputation de la main du voleur et des coups de fouet pour certains actes considérés comme délictueux. La lapidation, elle, n’est pas dans le Coran, où seul Satan (Iblis) est lapidé. Pour ce qui est de la peine de mort infligée à l’apostat, celui qui renie l’islam, elle n’a pas non plus de fondement dans le Livre saint. Celui-ci proclame sans équivoque qu’il n’y a pas de contrainte en religion.

 

Encore la mise en œuvre de ces sanctions a-t-elle toujours été entourée de beaucoup de restrictions. Dans un cas d’adultère, par exemple, le Coran exige la présence de quatre témoins crédibles (pas d’esclaves, pas de soudards, pas de menteurs avérés, pas d’hommes ayant déjà commis l’adultère, pas d’enfants) pour que la peine, 100 coups de fouet, puisse être appliquée. Quant au voleur, s’il se repent, il peut échapper à la mutilation.

 

L’interprétation de la législation islamique a également considérablement varié selon les lieux et les époques. À lire des historiens dignes de foi, les juges ont en général fait preuve de clémence. De tout temps, on a par exemple considéré qu’un homme poussé par la faim à voler bénéficiait de circonstances atténuantes. Mais le vol est quand même honni, que ce soit un vol ordinaire ou un vol plus organisé. Celui par exemple qui touche les règles, très strictes, qui régissent les poids et mesures.

 

Quoi qu’il en soit, du IIe siècle de l’hégire (VIIIe siècle après Jésus-Christ environ) au XIXe siècle de l’ère chrétienne, cette loi islamique, dite charia, a régulé la vie de la société musulmane, qu’il s’agisse des questions relatives à l’intimité des individus et des familles ou de celles portant sur les échanges commerciaux, les baux, la succession, etc. 

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