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Albert II de Monaco, tout l’opposé de son père

 

Autant Rainier III ne vivait que pour Monaco, autant son fils est largement plus ouvert sur le monde. L’un a bétonné la côte, l’autre est résolument écolo. Le père était peu regardant sur l’argent sale, le fils veut assainir les comptes. Et face à l’image idéalisée du ­couple parental, Albert assume une vie privée plus chaotique…

Par Clémentine thomas

On pourrait écrire mille choses à leur ­sujet, évoquer le cheminement compliqué de deux êtres appariés par le destin, disserter ­pendant des heures sur des rapports père-fils pleins d’amour mais souvent contrariés par les exigences déraisonnables du « métier » de prince… Rainier III, qui ­comparait volontiers les contraintes du job à ­celles du funambule sommé d’avancer sur une corde raide, disait n’avoir pu compter sur ­personne pour l’aider lorsqu’il était monté sur le trône, en 1949. En juillet prochain, son ­héritier, Albert II, 53 ans, célébrera tout à la fois son mariage avec Charlene Wittstock, 33 ans, une ancienne championne de natation sud-africaine, et le 6e anniversaire de son avènement. Fort des leçons apprises de papa. Solidement installé, sûr de lui. Et confiant.

 

L’aventure s’annonçait pourtant pleine de chausse-trapes et de périls cachés. En 2005, le nouveau chef de l’État monégasque hérite en effet d’un pays entièrement façonné par Rainier. Un Rocher si étroitement associé à l’image du prince bâtisseur, si profondément pétri de lui, que les Cassandre doutent alors qu’il soit jamais possible à son successeur de le marquer à son tour de son empreinte. Rompre avec la figure du père sans pour autant la renier, avancer sans pour autant paraître vouloir jeter le passé aux orties… Dès son accession, Albert II déclare vouloir s’inscrire dans une forme de continuité tout en revendiquant une vraie liberté de pensée et d’action. L’an dernier, dans les colonnes de Monaco Hebdo, les Monégasques saluent avec une belle unanimité « la chaleur » et « la simplicité » de leur souverain, « plus accessible », « moins intimidant » que son prédécesseur. Ils louent aussi son bilan et son mode de gouvernance : une plus grande ouverture sur l’extérieur, des intentions « nobles et altruistes », une volonté sincère de « faire de Monaco une place financière saine et conforme aux standards internationaux », plusieurs décisions courageuses (comme celle du report d’une nouvelle extension sur la mer) dictées par des préoccupations environnementales sincères, ainsi qu’un souci de la concertation et du dialogue qui a permis l’émergence de nouveaux débats de société. La reconnaissance est là. Certains diront qu’elle n’a que trop tardé.

Albert Alexandre Louis Pierre Grimaldi a en effet pris les rênes de la principauté – le 2e plus petit pays au monde après le ­Vatican – comme il a toujours tout fait. Sérieusement. Perfectionniste et consciencieux comme sa mère, la princesse Grace, réservé et bosseur comme son père, le 30e descendant de Grimaldo Canella (­fondateur de la dynastie au XIIe siècle) n’avait pourtant, de son propre aveu, jamais eu de réel appétit pour le pouvoir. « Je n’ai pas toujours ressenti une attirance particulière pour les ­affaires publiques », confiait-il à Paris Match en 1998. Dans une autre vie, il aurait voulu devenir réalisateur de cinéma – « un John Ford par exemple, j’adore les westerns » – ou éducateur pour ­enfants. La faute à pas de chance ? À sa naissance, il est couché dans le berceau du roi de Rome (­apparenté à Stéphanie de Beauharnais, la fille adoptive de Napoléon Ier, Rainier III était un collectionneur passionné d’objets napoléoniens). Bébé, il est présenté à Winston Churchill. Il a 6 ans lorsque ses parents lui expliquent ce qu’est un prince héréditaire ; 16 ans lorsqu’il assiste pour la première fois à une séance du Conseil national, l’organe législatif du gouvernement. « Si je n’ai jamais douté de mon avenir de prince souverain, admet-il, c’est parce que je savais que c’était mon devoir. Le refuser était possible, mais les conséquences auraient été telles qu’il ne m’était pas permis d’hésiter. »

Jeune homme, on l’a souvent dit « écrasé » par la personnalité d’un père aussi omnipotent en tant que monarque qu’en tant que chef de famille… Très tôt, Albert, décidé à exister par lui-même, entreprend de se dépasser en tout. Doté d’un physique d’athlète hérité de son grand-père maternel – l’Américain John Kelly, triple champion olympique d’aviron –, Son Altesse citius fortius excelle en natation, football, athlétisme, voile, tennis et judo, concourt à quatre reprises aux Jeux olympiques comme pilote de bobsleigh, participe à deux Paris-Dakar et remporte en 1999 le Pro Am de pentathlon de Cleveland, aux États-Unis. Chaque nouvelle médaille, chaque nouveau trophée est fièrement placé en évidence dans son bureau avec vue sur la mer – l’ancien cabinet de travail de la princesse Grace. Comme s’il lui fallait toujours apporter la preuve de sa ­capacité à ­vaincre les obstacles. Et de sa combativité.

Ni mondain ni paillettes pour deux sous, Albert s’installe sans faire de bruit dans le rôle de l’héritier qui observe. Et qui apprend. Aux États-Unis, où il poursuit ses études supérieures (un diplôme de sciences politiques à l’Amherst ­College, dans le Massachusetts, brillamment décroché en 1981), M. Grimaldi se déplace en métro ­comme tout le monde et accepte des petits boulots – surveillant de bibliothèque, ­manutentionnaire dans une société de nettoyage – grâce­ auxquels il prend « conscience de la réalité de chacun ». Au contact de son père, le jeune prince réalise aussi qu’il lui faudra toujours être prudent en amitié comme en amour, confiant dans sa propre autorité et méfiant à l’égard des flatteurs. Il acquiert à ses côtés une certaine idée de la grandeur monégasque, l’envie de donner au ­Rocher la place qui lui revient dans le concert des nations.

Les deux hommes auront bien sûr des désaccords, Albert lui-même traversera des moments de doute – « j’aide mon père dans son travail, confiera-t-il, mais ce n’est pas facile et je ne suis pas sûr d’être à la hauteur. (…) Je ne sais pas si je pourrai réussir aussi bien que lui. » 1 Mais le vieux lion de la Riviera fera bel et bien de son futur successeur son plus proche collaborateur et, sans doute aussi, son principal conseiller. Entre eux : une affection sincère, inébranlable, tout comme la fierté de ­partager une histoire commune. « ­J’essaie de ­passer beaucoup de temps avec lui, surtout quand je le sais seul, confiera Albert quelques années après la mort de sa mère. Je le vois tant que je peux. Nous parlons beaucoup. » 1

Le secret de son endurance : un mélange de soumission filiale, de talents d’homme de l’ombre et de détermination tranquille. À intervalles réguliers, Rainier III laisse toutefois entendre dans la presse qu’il ne cédera pas le pouvoir à son fils tant que celui-ci ne sera pas marié – déclarations interprétées injustement par beaucoup comme le signe d’un manque de confiance. Le prince, lui, résistera courageusement aux pressions de ceux qui rêvent de le voir rapidement s’engager. Après la disparition de son père, le 6 avril 2005, il reconnaîtra – non sans panache – être le père de deux enfants non-dynastes, Jazmin, une jeune Américaine née en mars 1992 d’une brève idylle avec une serveuse de bar, et Alexandre, venu au monde en août 2003 après sa liaison avec une hôtesse de l’air d’origine togolaise. À Monaco comme ailleurs, la vie privée des princes avait toujours obéi aux convenances. Albert, lui, choisit un autre chemin pour entrer dans l’Histoire. Celui de la vérité. 

 

1. Citation extraite de Rainier et Grace, de Jeffrey Robinson, ­éditions Acropole, 1990.

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