Guérillas : légitimité contre légalité
Tableau de 1812 de Louis-François Lejeune représentant un affrontement entre des guérilleros et des soldats de Joseph Bonaparte, alors roi d'Espagne en 1811.(crédit : Erich Lessing/AKG-Images) Si la guerre est aussi vieille que le monde, la guérilla est-elle aussi vieille que la guerre ? Lorsque les Jacques du XIVe siècle s'attaquaient à coups de faux et de gourdin aux soldats du seigneur local, il ne s'agissait pas de guérillas, mais d'émeutes paysannes, de « jacqueries ». Pour qu'il y ait guérilla, il faut qu'il y ait guerre. À tout le moins, une situation de guerre, qui peut naître d'une occupation étrangère ou d'une oppression politique et policière généralisée.
C'est ainsi que les actions que menaient les camisards du XVIIIe siècle, lorsque dans les chemins creux des Cévennes ils tendaient des embuscades aux percepteurs et aux dragons du Roi-Soleil, relevaient de la guérilla. Car il fallut pour les réduire, à l'issue de trois années de combats, pas moins de quatre régiments de l'armée royale et deux maréchaux de France. Avec ces douze mille hommes qui en traquaient deux mille soutenus par la population, les Cévennes étaient bel et bien en état de guerre.
Si ce contexte fait défaut, les actions violentes menées par de petits groupes de révoltés s'inscrivent dans un autre registre : celui du terrorisme. Celui dans lequel se retrouvent, entre autres, les anarchistes du début du XXe siècle façon Ravachol ou encore la plupart des mouvements indépendantistes ou sécessionnistes. Encore que, du fait de la fréquente confusion des genres, ou du passage d'un genre à l'autre, il ne soit pas toujours aisé de tracer la frontière entre le terrorisme pratiqué par les uns et la guérilla menée par les autres.
On peut néanmoins s'en tenir à la définition selon laquelle le guérillero est un combattant, civil ou militaire, qui affronte - pour l'essentiel - les soldats d'une armée régulière, tandis que le terroriste s'en prend plus volontiers à des civils innocents pour faire pression sur un gouvernement duquel il exige la satisfaction de telle ou telle de ses revendications.
De ce point de vue, la Résistance française était, sur le terrain, un mouvement de guérilla, même si elle pratiquait davantage contre l'ennemi l'attentat ciblé et la balle dans le dos plutôt que la bataille rangée. Pour ceux qui se reconnaissaient dans le gouvernement de Vichy, il ne faisait aucun doute que ces « résistants » n'étaient rien d'autre que des terroristes. Mais, parce que son principal ennemi était l'armée allemande, on ne peut que reconnaître à la Résistance - entre autres identités - celle de mouvement de guérilla.
Le modèle espagnol
Le mot « guérilla » est passé dans le langage courant à partir de 1808, après que Napoléon Ier eut lancé ses armées à la conquête de l'Espagne. Et c'est la résistance des Espagnols à l'occupation qui a donné ses lettres de noblesse au concept de guérilla. Cette résistance coûta cher aux Français, car les bandes de va-nu-pieds qui se dressèrent contre eux étaient mues par un idéal puissant. Pendant six ans, le prêche enflammé d'un curé tenant un crucifix d'une main et une hache de l'autre, au fond d'une vallée perdue, se révéla plus productif, en termes de résultats militaires, qu'un plan de campagne élaboré par le plus tacticien des généraux français.
Quand on parle de guérilla, la référence à la guerre d'indépendance espagnole est incontournable. Non seulement parce que le mot est espagnol, mais parce que les principes de la « petite guerre » y ont été modélisés ; que ses enseignements sont demeurés valables jusqu'à nos jours ; et que ses principales caractéristiques sont apparues nettement. À savoir : férocité, capacité à toujours renaître de ses cendres, mise hors la loi du combattant sans uniforme, implication - volontaire ou forcée - des populations civiles, utilisation de l'arme psychologique avec, notamment, la pratique systématique de la prise d'otages et des exécutions de masse. Et avec la démoralisation inévitable de l'armée d'occupation, perdant ses propres repères dans ce contexte de folie meurtrière. Sans oublier l'absence de scrupules et d'humanité du guérillero, moitié combattant de la liberté ou de la foi, moitié brigand, pillard, violeur et assassin. Pour ne rien dire du contre-guérillero, enrôlé au service de l'occupant et acharné à retourner contre l'insurgé les moyens que celui-ci utilise.
Marcher dans le sens de l'Histoire
L'exemplarité de la guérilla espagnole tient aussi à la démonstration qu'elle a faite : une guerre asymétrique - pour utiliser un terme actuel - peut très bien s'achever par la défaite du plus fort, du plus riche, du mieux armé, du mieux organisé. Pour autant que le plus faible techniquement soit aussi le plus fort moralement. C'est de sa légitimité que dépend le succès du guérillero. C'est l'élévation de son idéal qui le distingue du terroriste.
Dans le cas de l'Espagne, la cause des guérilleros associait deux grands idéaux : la lutte contre l'envahisseur et la défense de la foi catholique. Cette cause, pour laquelle ils luttaient sur des terres pétries, depuis des siècles, de quête d'indépendance et de christianisme militant, était une cause juste. Donc appelée à vaincre.
L'exemple des guerres de Vendée est, a contrario, aussi éloquent : en commandant des milliers d'hommes face aux armées de la Ire République, les Charette, Cathelineau et autres La Rochejaquelein apparaissent bien comme les chefs d'une guérilla organisée, appuyée sur une large insurrection populaire. Mais défendre la cause de Dieu et du roi dans un pays dont les dirigeants ne rêvaient que d'exporter dans toute l'Europe une révolution anticléricale et antimonarchique était une entreprise qui ne s'inscrivait plus dans le sens de l'Histoire. De même, faire appel à l'étranger pour la soutenir - à l'Anglais, en l'occurrence - n'était plus de saison, en ces temps où le droit de la nation prenait le pas sur celui des dynasties. Les insurrections de l'Ouest se trouvaient condamnées à l'échec. La légitimité du guérillero doit donc être double : morale, forte de l'assentiment sinon de la complicité active de la population qui le cache et le ravitaille. Mais également historique.
Deux confirmations exemplaires
Ce constat fondamental se vérifie dans le monde entier, à toutes les époques. Si l'on s'en tient au cas français, on voit qu'il se vérifia lors de l'expédition lancée par Napoléon III au Mexique, en 1862. Cette guerre apparut à tous les observateurs comme une confirmation, presque point par point, de la démonstration espagnole.
Tendant des embuscades, enlevant les isolés, harcelant les petits postes, attaquant les convois, la guérilla mexicaine mena la « petite guerre » devenue classique, avec son cortège d'horreurs destinées à terroriser l'ennemi. Dès que les Français quittaient une ville ou un village, les réguliers mexicains ou les guérilleros y entraient sur leurs talons. Dans ces conditions, l'occupant ne contrôlant guère, pour reprendre le mot d'un général français, « que la surface de terrain recouverte par la semelle de ses souliers », comment gagner la guerre ?
D'autant que les États-Unis, arc-boutés sur la doctrine Monroe, soutenaient la République mexicaine de tout leur poids. Là encore, c'est à une cause juste, nationalement et historiquement légitime, que la victoire devait aller.
Au siècle suivant, la guerre d'Algérie devait fournir une confirmation supplémentaire. La ténacité des Français sur le terrain, combinée à l'efficacité du barrage de la ligne Morice, sur la frontière tunisienne, avait amené la défaite des unités combattantes du FLN.
Pour autant, le combat qui bénéficiait alors du vent de l'Histoire, c'était bel et bien celui que menait le FLN. La cause légitime, moralement et historiquement, c'était la sienne. En toute logique, la victoire finale - essentiellement politique - lui fut donc acquise.
Quid des guerres coloniales ?
Dès lors, comment comprendre que les entreprises coloniales aient, pour la plupart, réussi ? Ce ne fut pourtant pas faute de résistance, de combats, de guerres, même. Où ne s'est-on battu ? En Algérie, dans les premiers temps de la conquête, au Sénégal, au Dahomey, dans le Fouta-Djalon, dans le Sud-Ouest africain, à Madagascar, en Indochine, au Maroc, partout on s'est battu. Et ce combat était livré au nom d'une cause juste : le refus de l'invasion et de l'acculturation et, dans certains cas, la défense de la foi musulmane. Pourquoi cette cause n'a-t elle triomphé nulle part ? Elle était juste, pourtant, elle était légitime, elle aurait dû l'emporter. Mais le temps, malheureusement pour elle, n'était pas encore venu.
Ce qui a manqué aux peuples conquis, bien plus que des armes modernes ou une organisation militaire efficace, c'était la légitimité historique. Tandis que leurs vainqueurs vivaient le temps de leur seconde expansion. La première, celle du XVIe siècle, les avait déjà emmenés au bout du monde, où les avaient irrésistiblement poussés leur foi, l'appel de la découverte ou la volonté de s'enrichir. Dès la fin du XVIIIe siècle, d'autres forces les conduiront : l'industrie, le commerce, le progrès, la foi en « la mission de l'homme blanc ».
Ce n'est que plus tard que les guérillas libératrices vaincront : lorsque le sens de l'Histoire s'infléchira, lorsque le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes triomphera dans les instances internationales et que le maintien du statu quo s'avérera plus coûteux pour le colonisateur que son abandon. Alors, le temps sera venu. La légitimité historique aura rejoint les légitimités populaire et morale.
| La « petite guerre » |
| Guerilla est un terme militaire espagnol qui signifiait « ligne de tirailleurs ». Lors de l'invasion de l'Espagne par Napoléon, il a désigné une troupe de partisans agissant en ordre dispersé. Mais chez les Espagnols, le mot désignait aussi bien les formations de combattants irréguliers que les combattants eux-mêmes, indistinctement appelés guerilleros ou guerillas. Les Français, eux, en adoptant ces termes, leur ont donné à chacun un sens distinct : la « guérilla » était la troupe ; le « guérillero », le combattant. Puis, par extension, ils ont utilisé le mot « guérilla » pour parler de la « petite guerre », celle qui harcèle, épuise, disperse et démoralise l'ennemi. A.G. |
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