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Asie : Le nouveau continent du savoir

RECHERCHE De Shanghai à Delhi, de Séoul à Singapour, la montée en puissance des Asiatiques dans les domaines scientifique et technologique accompagne l´affirmation de leur poids économique. Par Tirthankar Chanda
Cérémonie de remise de diplômes à l'université Fudan de Shanghai.(crédit: Aly Song/Reuters)Cérémonie de remise de diplômes à l'université Fudan de Shanghai.(crédit: Aly Song/Reuters)

Venkatraman Ramakrishnan, Yoi-chiro Namamuba, Roger Y. Tsien… Ces noms à consonance asiatique ont remplacé au cours des dernières années les Pierre-Gilles de Gennes ou Albert Einstein dans le palmarès des prix Nobel de sciences et témoignent de la montée en puissance des scientifiques venus d´Asie. L´année dernière, sur les six lauréats de physique et de chimie, il y avait un Britannique d´origine indienne et un Américano-Britannique d´origine chinoise. Et en 2008, trois Japonais et deux ressortissants américains d´origine asiatique s´étaient déjà partagé les médailles.

Dans l´un des chapitres de son essai intitulé Dix jours qui ébranleront le monde (Grasset, 2009), « Le jour où les Asiatiques rafleront tous les prix Nobel », Alain Minc évoque une saison du Nobel 100 % asiatique. Tous les lauréats sont chinois, japonais, indiens ou singapouriens… L´auteur situe ce jour fatidique en octobre 2021, avant de souligner la consternation des universités occidentales, habituées à remporter les prix d´excellence. « Soudainement, écrit Minc, le tocsin s´est mis à sonner dans toutes les enceintes académiques de l´Occident. Le choc a été terrible à Harvard, Berkeley, Oxford, Heidelberg et même rue d´Ulm [le siège de l´école normale supérieure, à Paris, ndlr]! »

Aussi excessive que puisse paraître une telle prévision, elle traduit le changement en cours, la mondialisation des connaissances et le désarroi des Occidentaux face à la montée en puissance de l´Asie dans les domaines scientifique et technologique, eux qui s´étaient longtemps contentés de juger avec une certaine condescendance l´intelligence ou la créativité des Asiatiques.

« Les Japonais sourient bêtement et prennent en photo tout ce qui bouge »; « Les Chinois ne sont aptes qu´à copier transistors et appareils électroniques »; « Les Indiens, ces coolies du software »… Derrière ces stéréotypes, l´Occident n´a pas su voir le volontarisme de certains pays d´Asie et l´importance des budgets qu´ils ont investis dans l´enseignement supérieur et la recherche.

Dans les plus prestigieuses universités des états-Unis, on constate aujourd´hui avec anxiété que les étudiants d´origine asiatique sont non seulement majoritaires dans les filières scientifiques, mais qu´ils comptent parmi les meilleurs… Résultat : dans certains domaines, la Chine, l´Inde, la Malaisie ou Singapour sont sur le point de rattraper leur retard sur les Européens et les Américains pour entrer de plain-pied dans la recherche de pointe.

Pionnier, le Japon a montré la voie en Asie en créant dès la fin du XIXe siècle (ère Meiji) des infrastructures pour le développement des sciences et des technologies. Avec le succès que l´on sait. Et le pays du Soleil-Levant, le premier d´Asie à entrer dans le club des pays développés, excelle aujourd´hui dans de nombreuses disciplines. La Chine a repris le flambeau dès sa sortie de la Révolution culturelle, à la fin des années 1970. En l´espace de trente ans, la République populaire a rejoint le peloton de tête mondial en termes de recherche et de production scientifique. Célébration de la puissance chinoise, l´Exposition universelle qui vient de s´ouvrir en grande pompe à Shanghai illustre le rôle que la Chine entend jouer dans les domaines scientifique, économique et industriel. Une manière d´oblitérer l´image galvaudée d´un pays en voie de développement qui ne serait que l´atelier du monde. Shanghai, nouvelle capitale du monde moderne, incarne avec force l´excellence du pays, grâce à ses 300 établissements d´enseignement supérieur, ses 17 instituts de l´Académie des sciences, ses 35 incubateurs d´entreprises, une Silicon Valley en devenir.

Selon le Financial Times, qui a publié un dossier consacré à ce sujet au début de l´année, si la production scientifique de la Chine se poursuit au rythme actuel, en 2020, elle dépassera les états-Unis, pour devenir le premier producteur de savoirs scientifiques, devant le Japon, l´Allemagne, le Royaume-Uni ou la France. Ces projections se fondent sur plusieurs éléments, notamment sur le nombre croissant d´articles scientifiques publiés par des Chinois dans des revues spécialisées nationales et internationales : de 20000 articles en 1998 à 83000 en 2006 et près de 120000 en 2008, derrière les états-Unis (345000 publications).

La République populaire de Chine compte aujourd´hui autant de chercheurs que les états-Unis et l´Union européenne réunis. Estimée à quelque 5 millions il y a dix ans, la population estudiantine chinoise est passée à 29 millions. Plus de la moitié des étudiants sont inscrits dans les 2263 établissements d´enseignement supérieur que compte l´empire du Milieu, et chaque année près de 10 millions de lycéens passent le Gaokao, le très sélectif concours national d´entrée à l´université. Les chanceux accèdent aux instituts universitaires les plus prestigieux (Tsinghua à Pékin, Jiao Tong, ECNU [East China Normal University] et Tongji à Shanghai ou à l´université de science et technologie de Hong Kong). Très sélectives, les études supérieures sont organisées selon un système pyramidal, qui n´est pas sans rappeler celui des grandes écoles françaises. Le Projet 211 lancé par l´état chinois en 1995 réunit une centaine d´établissements d´excellence destinés à figurer parmi les meilleurs au monde. Ils abritent environ 500 laboratoires de recherche n´ayant eux non plus rien à envier à ceux des universités américaines ou européennes les plus prestigieuses. Ces institutions préparent l´élite scientifique du pays et absorbent à elles seules 70 % des financements destinés à la recherche.

L´objectif du gouvernement est clair : faire de la Chine le numéro un de la recherche scientifique et technologique afin d´améliorer sa compétitivité dans des secteurs industriels sensibles tels que les micro et nanotechnologies, les biotechnologies ou l´industrie spatiale. Traditionnellement, la recherche chinoise excelle dans les sciences physiques (science des matériaux, chimie, physique), mais aussi en mathématiques, ingénierie ou informatique. Pour améliorer sa performance dans tous ces domaines, Pékin s´est donné les moyens de ses ambitions en allouant à la recherche entre 1 % et 1,5 % de son produit intérieur brut (PIB). Surtout, le budget de la recherche scientifique a augmenté de 18 % par an entre 1995 et 2006, ce qui place le pays en troisième position, derrière le Japon et les états-Unis.

Dans cette course à l´excellence, la Chine s´appuie sur une vaste diaspora scientifique. Cette stratégie remonte à Deng Xiaoping, qui a décidé d´assouplir les règles pour permettre aux étudiants d´aller se former à l´étranger. Depuis 1978, 1,2 million de jeunes Chinois sont partis étudier dans des universités américaines et européennes. Si nombre d´entre eux sont restés dans leur pays d´adoption au terme de leur formation, beaucoup de ces expatriés hautement qualifiés sont revenus en Chine (44000 en 2007).

à leur retour, le gouvernement leur offre des ponts d´or, des conditions de travail exceptionnelles et des équipements dignes des meilleurs laboratoires, en échange de leurs connaissances, de leurs compétences et surtout de leurs réseaux, notamment aux états-Unis. Ces chercheurs se retrouvent à la direction de laboratoires où sont formés les prix Nobel de demain, mais aussi à la tête des multi?nationales qui, après leurs usines, sont en train de délocaliser massivement leurs activités de recherche et développement en Chine.

Voisine et concurrente, l´Inde est également une destination privilégiée pour les multinationales, qui sont de plus en plus nombreuses à vouloir y transférer leurs activités de recherche et développement, notamment dans le domaine informatique et dans celui des services (assurances, facturations à distance, etc.). Tout comme Pékin, New Delhi possède un important vivier d´étudiants et de chercheurs en sciences et en technologies qui sont capables d´envoyer des sondes sur la Lune et sont réputés pour leurs compétences en mathématiques.

Mais, avec seulement 25000 articles scientifiques publiés en 2009, les Indiens restent à la traîne derrière leurs confrères chinois. Selon l´index Thomson Reuters (agence qui répertorie entre autres toutes les publications scientifiques), l´Inde se classerait 12e en termes de publications scientifiques, derrière la Corée du Sud et Taïwan. Les sociologues culturalistes du développement expliquent cette apathie de la recherche indienne par l´absence d´un stimulant moral et idéologique, contrairement à l´Asie de l´Est, où les valeurs confucéennes (valorisation de l´éducation, du travail, du mérite personnel, de la frugalité…) ont été un ferment de son irrésistible ascension. Des arguments plus objectifs sont avancés par les scientifiques indiens eux-mêmes, qui pointent du doigt l´insuffisance des investissements consacrés à la recherche et développement (0,8 % du PIB seulement) et l´absence d´infrastructures de qualité. Le conseiller principal aux questions scientifiques du Premier ministre a récemment fait scandale en déclarant que 75 % des 600000 bacheliers qui sortent chaque année des écoles d´ingénieurs sont inemployables, faute d´une formation adéquate! New Delhi a pris conscience de ces carences et se propose de booster la productivité scientifique du pays en améliorant le niveau d´éducation et en globalisant l´offre éducative. Le ministre indien du Développement des ressources humaines a d´ailleurs annoncé la création de 14 universités de niveau mondial. Mais, contrairement à la situation en Chine, les universités étrangères sont inexistantes sur le territoire indien, et les effets des réformes proposées ne seront pas perceptibles avant dix ans.

Outre la Chine, le Japon et l´Inde, les autres pays scientifiques en Asie sont la Corée du Sud, Taïwan, Singapour et la Thaïlande. Mais malgré leur part grandissante dans la production scientifique mondiale, il n´est pas certain que les nouveaux entrants asiatiques raflent un jour prochain tous les prix Nobel : la qualité de leurs publications laisse encore à désirer, comme le prouve l´absence de l´Asie émergente de l´index des citations, qui détermine la valeur et l´impact des publications.

Il ne faut cependant pas s´y tromper. L´irruption de l´Asie dans le domaine des sciences est réelle. En attendant les Nobel qui ne manqueront de venir consacrer le travail individuel et l´intelligence stratégique des états, comme l´écrit Minc, « un continent du savoir se met donc en place, de Séoul à Shanghai, de Tokyo à Bangalore, de Pékin à Delhi, de Taipei à Singapour ». Cette économie de la connaissance sera peut-être pour l´Asie ce que la Communauté européenne du charbon et de l´acier fut pour l´Europe des années 1950, mobilisant, au-delà de la sphère culturelle confucéenne, l´ensemble du continent dans un vaste ensemble panasiatique. Le « grand asianisme » dont Sun Yat-sen ou Nehru avaient rêvé.


La recherche chinoise en chiffres
  • 1,5 % du PIB consacré aux dépenses de recherche et développement
  • 2263 établissements d´enseignement supérieur
  • 29 millions d´étudiants, dont 5,59 millions de diplômés d´études supérieures et 43700 doctorants
  • 1,74 million de personnes dans la recherche et le développement
  • 120000 publications scientifiques, soit 9,8 % de la production mondiale (345000 pour les états-Unis)
  • Indice d´impact des publications : 0,66 (1,40 pour les états-Unis; 0,95 pour l´Union européenne)
  • 828000 demandes de brevets déposés

  • (Données 2008.)

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