Le cerveau du 11 septembre
Ce sera le « procès du siècle ». L’architecte des attentats de 2001, qui sera jugé aux États-Unis en 2012, était en effet le véritable chef d’Al-Qaïda. La revue lève le mystère qui entourait Khaled Cheikh Mohamed.
Par Hamid Barrada
Son nom, Khaled Cheikh Mohamed, est à peine connu dans la galaxie Al-Qaïda. Rien à voir avec la réputation universelle d’Oussama Ben Laden ou même d’Ayman al-Zawahiri. C’est pourtant lui l’architecte du « Mardi saint », les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Son procès, qui devrait se tenir l’année prochaine, sera le « procès du siècle ». La date et le lieu ne sont pas encore connus mais une chose est sûre : après l’élimination de Ben Laden, il figurera en bonne place dans le bilan de Barack Obama en campagne pour sa réélection.
Khaled Cheikh Mohamed (KCM), « le plus grand criminel de tous les temps », apparaîtra sur tous les écrans du monde tel qu’on l’a découvert lors de sa capture début 2003. Massif, hirsute, débraillé, il avait la tête d’un boucher. Après son séjour dans l’enfer de Guantánamo, il a perdu 30 kilos pour acquérir l’allure d’un saint homme. Vêtu d’un drap blanc, coiffe impeccable, longue barbe poivre et sel, regard fixé sur le lointain, Coran ouvert sur la main droite, il ressemble comme un frère à Oussama Ben Laden (OBL). La photo ci-contre a été prise en 2010 à Guantánamo où il est détenu depuis 2006 en attendant son procès. N’appréciant guère l’image répandue de lui, laissant paraître à l’occasion une certaine coquetterie, il a tenu à envoyer aux siens ce qu’il considère comme son portrait officiel.
Contrairement à Ben Laden, KCM demeure un inconnu. Les informations, les récits qui ont circulé sur lui sont parsemés d’erreurs et d’incohérences. Il a droit à trois actes de naissance. Ce n’est pas étonnant. Avant et après les attentats contre les Twin Towers, OBL s’adonnait à ce qu’il faut bien appeler des opérations de com’. Il a donné plus d’une interview à Al-Jazira, il lui faisait parvenir ses vidéos, rencontrait des journalistes de renom, dont Robert Fisk de The Guardian. Au cours de la même période, KCM était en cavale, changeait d’identité comme de chemise, multipliait leurres et fausses pistes. C’est seulement en juin 2002 que les responsables américains l’ont identifié comme le cerveau du 11-Septembre. Dans les déclarations recueillies depuis son arrestation – procès-verbaux d’interrogatoires et entretiens avec la Croix-Rouge –, il revendique ce rôle et n’exprime pas le moindre signe de résipiscence : « L’opération a été conçue pour provoquer le maximum de morts et de destructions et pour infliger à l’Amérique une énorme gifle sur son propre territoire. »
Devant les enquêteurs, il a affirmé « avoir planifié l’opération du 11-Septembre de A à Z », se comparant au passage à… George Washington. La guerre, a-t-il expliqué, fait partie de la nature des hommes. « Elle existe depuis Adam, quand Caïn a tué Abel, et jusqu’à aujourd’hui. » Au cours de cette audition, il a revendiqué l’assassinat de Daniel Pearl, le -reporter du Wall Street Journal, en 2002. « J’ai décapité de ma main droite bénie le juif américain Daniel Pearl dans la ville de Karachi, au Pakistan. Vous pourrez le vérifier facilement : il y a sur Internet des images de moi portant sa tête. »
Ces proclamations ne sont pas des rodomontades. KCM est bien le rouage essentiel du 11-Septembre. Les avions-bombes, c’est son idée et c’est encore lui qui a assuré le commandement direct des préparatifs. Il n’a juré allégeance à OBL et à Al-Qaïda qu’après le 11-Septembre parce qu’il n’avait pas totalement confiance en ses partenaires et entendait poursuivre l’opération au cas où ils viendraient à flancher.
Sur le profil de KCM, on est réduit à des bribes. À la fois roublard et naïf, d’un abord facile et secret, ses connaissances en matière islamique sont rudimentaires, ses raisons d’agir semblent aussi bien pathologiques qu’idéologiques.
Le procès du siècle risque de ne pas nous éclairer davantage. KCM a déjà accompli l’essentiel de la tâche du procureur en se présentant lui-même comme le champion d’une guerre totale, sans limites et sans frontières. De toute façon, la procédure a pour but d’établir la culpabilité de l’accusé – qui est acquise – et non de mettre au jour les mobiles et les causes de son action.
Le mystère qui entoure KCM est désormais levé sur plus d’un point grâce au journaliste du Los Angeles Times Terry McDermott. Notre confrère américain a reconstitué minutieusement son parcours, a relevé les inexactitudes et les erreurs à son sujet, y compris les siennes, dans son livre Perfect Soldiers (sorti en 2005), pour brosser l’extraordinaire portrait d’un terroriste hors-norme. Pour qui veut connaître KCM, son article intitulé « The Mastermind » (le cerveau), qui court sur 14 pages du New Yorker du 13 septembre 2010, est un passage obligé. Inutile de dire que nous l’avons emprunté avec gratitude.
Les parents de KCM ont émigré du Pakistan vers le Koweït dans les années 1950, au début du boom pétrolier. Le père, le frère de celui-ci et leurs familles sont arrivés ensemble. Les deux frères, hommes pieux, avaient été recrutés pour diriger des mosquées. Le père de Khaled sera imam de la mosquée de Ahmadi dont les minarets jumeaux s’élèvent au-dessus du quartier résidentiel de la Kuwait Oil Company (KOC), qui date des Britanniques et qui jure avec un environnement particulièrement austère.
La famille comptait quatre enfants en arrivant au Koweït. Cinq naîtront par la suite. Khaled est l’avant-dernier et le benjamin des quatre garçons. Tout le monde voyage avec des passeports pakistanais, mais les parents sont ethniquement des Baloutches. Ce qu’on appelle depuis des siècles le Baloutchistan couvre des parties de l’Iran, de l’Afghanistan et du Pakistan, mais existait en tant qu’entité bien avant que les frontières de ces États modernes ne soient définies.
L’argent du pétrole, qui a attiré la famille de Khaled, a sensiblement transformé le Koweït. En 1960, le pays comptait 300 000 habitants. Quinze ans plus tard, ils sont 1,8 million. Les Koweïtiens bénéficient d’une vie confortable : emploi, logement, soins médicaux, éducation, retraite… Les travailleurs immigrés, la majorité de la population, n’ont pas droit à ces avantages. Ce sont les bidounes (terme arabe signifiant « sans », c’est-à-dire « sans papiers »), Palestiniens, Égyptiens, Sud-Asiatiques, dépourvus de papiers et de tout le reste. Or, les Baloutches sont des bidounes, une donnée qui a lourdement pesé sur la vie du cerveau du 11-Septembre.
Khaled est né le 14 avril 1965, c’est du moins la date qu’il a confiée à la Croix-Rouge. Son père, qui avait 57 ans, est mort quatre ans plus tard et ce sont ses trois frères qui veillent à son éducation. Avec ses neveux et nièces qui ont le même âge que lui, il fréquente un collège dans la banlieue de Koweït City qui accueille 1 200 élèves. Des bâtiments séparés sont réservés aux filles, qui ne vont pas au-delà du cycle secondaire. Khaled est un très bon élément. « Il était l’un de mes élèves les plus intelligents en sciences », raconte un professeur.
C’est également un révolté. Avec son neveu Abdelbassit Abdelkarim (qui sera mondialement connu sous le nom de Ramzi Youssef, l’auteur de l’attentat du World Trade -Center en 1993), ils détruisent le drapeau koweïtien qui flotte sur le toit du collège. La population de l’établissement est mélangée : Koweïtiens, Pakistanais, Égyptiens, Baloutches… Mais on n’encourage pas les groupes à se mêler et seuls les Koweïtiens sont admis aux clubs de sport.
La plupart des enseignants sont des Palestiniens, qui constituent la communauté la plus importante. Estimée à 450 000 âmes, elle menace de dépasser le nombre des natifs. Leur quartier, Hawalli, est surnommé Cisjordanie.
Koweït City devient, au fil des années, la capitale de la Palestine en exil. Les militants de la « Cause » peuvent s’y exprimer et s’organiser plus librement qu’au Caire, à Damas ou à Amman. Yasser Arafat, le futur leader de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), occupe ici un poste d’ingénieur. Avec Salah Khalaf, Khalil al-Wazir et autres Mahmoud Abbas, il fonde le Fatah à la fin des années 1950. De son côté, Khaled Mechaal, le futur leader du Hamas, a fait ses études à l’université du Koweït.
1979 est une année charnière. Deux événements majeurs éclatent, dont les répercussions sur les affaires du monde ne sont pas près de s’éteindre. Le premier est la chute du chah et l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny. Que Téhéran devienne La Mecque de la révolution islamique suscite dans l’ensemble du monde arabe craintes et tremblements. En revanche, le second événement, l’aventure soviétique en Afghanistan, n’est pas loin de ressembler à une aubaine. C’est qu’elle fournit l’occasion aux régimes de manifester leur solidarité aux moudjahidine sans trop de frais. Au Koweït, les bouleversements alentour sont d’autant plus préoccupants qu’un tiers de la population est chiite et, partant, n’est pas insensible à l’épopée khomeiniste. L’émir estime habile d’abattre la carte des Frères musulmans.
Dans le monde arabe, les Frères musulmans, confrérie fondée en Égypte en 1928, sont ce qu’on a appelé, sous d’autres cieux, des « idiots utiles ». Les différents régimes cultivent à leur égard une attitude résolument ambivalente : ils les tolèrent, les encouragent ou les jettent en prison au gré de la conjoncture -politique et de ses vicissitudes. Au temps de Khomeiny (et de l’Afghanistan), les Frères, d’obédience sunnite, bénéficient au Koweït d’un traitement de faveur. Ils mènent leurs activités sociales et leur travail de prosélytisme sans entrave aucune. À l’intention des jeunes, ils organisent des pique-niques studieux dans le désert. Entre deux prières, on étudie les textes sacrés mais aussi la littérature islamiste, en particulier les ouvrages de Sayyid Qotb.
Or c’est au sein des Frères musulmans que KCM fait ses classes politiques. Son frère aîné Zahed appartient à la confrérie et devient un leader étudiant à l’université du Koweït. Dans son sillage, Khaled, 16 ans, participe les week-ends aux camps éducatifs du désert. C’est là qu’il découvre dans la fièvre Sayyid Qotb et sa conception du djihad.
Après le lycée, la famille qui, en tant que bidoune, n’avait pas droit aux bourses, ne pouvait envoyer à l’étranger qu’un seul garçon. Le frère aîné choisit Khaled.
Janvier 1984. Muni d’un passeport pakistanais, il arrive à Murfreesboro, une bourgade américaine de Caroline du Nord, pour aller au Chowan College. Sur le bulletin d’admission, il inscrit son frère Zahed comme son père. Il acquitte sa facture semestrielle (2 245 dollars) le jour même de son arrivée, le 10 janvier. Il doit se sentir passablement dépaysé. Murfreesboro compte 2 000 habitants, pas un seul bar, une unique pizzeria. Des rivières serpentent à travers des forêts denses de résineux, des champs de coton et des carrés de tabac ; aucune dune à l’horizon…
Contrairement à d’autres institutions, Chowan n’exige pas de certificat de capacité en anglais. Aussi les étrangers passent-ils un semestre ou deux à se perfectionner en langue avant d’entamer un cursus. À l’époque, le contingent des étrangers est dominé par les étudiants du Moyen-Orient ; environ 50 sont recrutés chaque année. Bien que d’origine pakistanaise, Khaled parle parfaitement la langue du Coran et se sent comme un poisson dans l’eau parmi les Arabes.
En ce temps-là, il ne faut pas être arabe aux États-Unis. Après la prise des otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979, il souffle un vent violent d’islamophobie. Les étudiants arabes ou musulmans sont l’objet de railleries et de persécutions.
Khaled se débrouille bien en suivant parallèlement des cours de langue et de chimie. Après un semestre, il intègre l’A&T – North Carolina Agricultural and Technical State University. Il n’a pas le moindre contact avec les Américains et ne fréquente pratiquement que son neveu qui l’a rejoint à l’A&T. De cette époque date cette haine viscérale des Américains, qu’il évoquera devant les enquêteurs. Sans aucune nuance, il les trouve tous débauchés et racistes.
Au bout de trois ans, muni de son diplôme d’ingénieur (obtenu également par son neveu), il rentre au Koweït. Cheikh Ahmed Dabbous, son ancien professeur au lycée, va le trouver transformé : « Là-bas, il a découvert que les Américains n’aimaient pas les Arabes et l’islam. » Et la raison ne souffre pas de doute : « C’est à cause d’Israël. » Dabbous confiera au journaliste du New Yorker en 2003 : « Avant le séjour en Amérique, Khaled était un garçon normal, gentil, généreux, toujours souriant. Après son retour, il est devenu sombre. Il reste devant vous assis sans prononcer un mot. » Il dit à son ancien professeur que l’attitude des Américains à l’égard de l’islam le rend -malade. « J’ai essayé de le faire changer d’avis en lui disant qu’il ne faut pas généraliser… » Mais sa religion est faite. Il ne veut plus qu’on aborde le sujet : « Mes idées là-dessus sont définitives. Je ne veux plus en parler. »
Pendant l’adolescence de Khaled, la guerre d’Afghanistan bat son plein. Les moudjahidine bénéficient de l’aide des États-Unis, de la Chine et de l’ensemble du monde arabo-musulman. De partout, des volontaires viennent rejoindre les combattants afghans. Zahed, le frère aîné de Khaled, s’est engagé dans un organisme d’aide à la résistance, Lajnat Al-Da’wa al-islamia (LDI), ou « Comité pour l’appel islamique ». En 1985, il s’installe à Peshawar pour diriger les opérations humanitaires de la LDI, qui compte 1 200 employés et dispose d’un budget annuel de 4 millions de dollars. Elle a fondé des hôpitaux, des dispensaires et des centres d’étude du Coran. Deux de ses frères, Aref et Abed, ont suivi Zahed. À son retour d’Amérique, Khaled a fait de même. En cette année 1987, Peshawar est infesté d’espions et d’aventuriers. Le djihad contre les Soviétiques dure depuis huit ans et la victoire pointe à l’horizon.
Khaled et son frère Abed se mettent au service d’Abdoul Rasoul Sayyaf, le leader d’Al-Ittihad al-Islami, un parti implanté parmi les réfugiés afghans à Peshawar. Abed travaille au journal et Khaled au collège Da’wa al-Djihad (« Appel du djihad »), fondé par Sayyaf, où il enseigne l’ingénierie tandis que d’autres donnent des cours de technologie médicale ou de littérature. Les 2 000 étudiants qui fréquentent l’établissement reçoivent parallèlement une formation militaire dans les camps prévus à cet effet. Séparé du collège par de hautes murailles de pisé, se trouve le camp de réfugiés Jalozai où vivent plus de 120 000 Afghans. Khaled ne manque pas de s’y activer en organisant en particulier la distribution de vivres.
Avec ses frères, il fait partie de la communauté arabe de Peshawar qui compte des figures historiques de l’islam djihadiste : Abdallah Azzam, Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri… Tous se retrouvent régulièrement dans une petite mosquée, Saba Layl, située à proximité du bureau de Zahed. -Khaled se marie avec une Pakistanaise rencontrée à Jalozai, dont Zahed épousera la sœur.
L’Union soviétique commence à retirer ses troupes d’Afghanistan en 1988 et le dernier soldat plie bagage en février 1989. Auparavant, elle a installé un gouvernement dirigé par Mohamed Najibullah, ancien patron de la police secrète afghane. Frustrés de leur victoire, les moudjahidine pensent qu’ils n’en feront qu’une bouchée, mais leurs assauts contre le nouveau pouvoir se soldent par d’énormes pertes. Abed y laisse la vie.
Pour KCM, c’est une période d’affliction. Outre son frère, Abdallah Azzam, le cœur de la résistance arabe, est tué avec deux de ses fils dans un mystérieux attentat. La chute de Najibullah n’a pas mis fin aux luttes entre factions. En août 1990, Saddam Hussein envahit le Koweït avant d’être contraint à se retirer par une vaste coalition dirigée par les Américains. Une humiliation supplémentaire pour les moudjahidine arabes. Oussama Ben Laden en particulier est furieux. Il ne pardonne pas au roi d’Arabie, « gardien des deux lieux saints », d’accueillir les soldats américains.
Nombre de moudjahidine arabes quittent Peshawar. Ben Laden rentre en Arabie en 1989, laissant une structure embryonnaire pour coordonner les activités du djihad, Al-Qaïda. Zahed se recycle à Bahreïn comme cadre dans une compagnie, où il est encore. Khaled, lui, choisit le Qatar. Avec le parrainage d’un émir, il s’installe avec sa famille à Doha, la capitale. Il travaille comme ingénieur au service de l’eau au ministère des Travaux publics mais n’abandonne pas le combat pour autant. Il constitue un réseau de récolte de fonds, se déplace beaucoup dans le Golfe et au Pakistan. Son nom n’est jamais mentionné dans les enquêtes du contre-terrorisme américain, sinon comme un comparse.
Khaled est un solitaire et ne semble pas s’être fait des amis dans sa jeunesse : « Malgré les années d’enquête, écrit Terry McDermott, je n’ai pas trouvé une seule personne, du Koweït à la Caroline du Nord, qui ait gardé un contact suivi avec lui. » Son compagnon le plus constant est son neveu Abdelbassit Abdelkarim. Celui-là même avec qui il avait détruit le drapeau koweïtien à l’école. Physiquement, les deux hommes sont on ne peut plus dissemblables. Abdelbassit est grand, longiligne, généralement rasé de près et décontracté. Khaled fait quinze bons centimètres de moins, il est enrobé, barbu et porte des lunettes. Ils ont en commun une force de persuasion exceptionnelle qui n’est pas de trop pour susciter l’adhésion à leurs projets souvent biscornus.
Le neveu avait rejoint l’oncle en 1988 lors d’une pause dans ses études d’ingénieur électrique au pays de Galles. Il revient en 1991 pour suivre une formation militaire dans un camp en Afghanistan. Il a également étudié les techniques de fabrication des bombes, se forgeant une réputation d’habile artificier. Pendant que les moudjahidine débattent sur les priorités – consolider d’abord la base afghane ou s’attaquer sans tarder aux régimes arabes –, Abdelbassit élabore des plans d’action et se met à recruter.
En 1991, Abdelbassit prend contact avec Abdelhakim Mourad, un ami d’enfance du Koweït qui suit une formation de pilote aux États-Unis. Il lui confie qu’il voulait au départ attaquer Israël, mais que l’Amérique lui paraît plus facile… avant de lui demander de désigner des cibles juives potentielles aux États-Unis. L’année suivante, Mourad, son entraînement achevé, rentre dans le Golfe. Abdelbassit le relance sur les cibles. Réponse : « Le World Trade Center. » L’ingénieur lui dit encore qu’il est en train de suivre une formation de six mois en Afghanistan. « Quelle formation ? demande le pilote. — Chocolat. — Mais encore ? — Boum. » Il a compris qu’il suit un entraînement aux explosifs et il ajoute : « Il est temps d’aller aux États-Unis. »
Troisième trimestre de l’année 1992 : Abdelbassit, accompagné d’un homme qu’il a recruté, prend un vol Karachi-New York en première classe. Il voyage avec un passeport irakien sous le nom de Ramzi Youssef. Il n’a pas de visa. Interrogé par les services d’immigration, il admet que son identité est fausse. Après avoir demandé l’asile politique, il est finalement libéré sur parole dans l’attente d’une audience. Il entreprend aussitôt de recruter dans une mosquée de Jersey City (New Jersey) les hommes dont il a besoin pour son plan du World Trade Center. L’opération a lieu le 26 février 1993. Mal goupillée, elle n’a pas le retentissement prévu. Elle provoque néanmoins la mort de dix personnes et des millions de dollars de dégâts. Il reste qu’en quelques mois, Abdelbassit a conçu et construit un engin qui a coûté 3 000 dollars. Son oncle Khaled, toujours dans le Golfe et à qui il téléphone souvent, a contribué à hauteur de 660 dollars. Il dira plus tard qu’il avait été impressionné – et encouragé – par la facilité avec laquelle Abdelbassit avait opéré aux États-Unis. La bombe était dissimulée dans un van de location qui a été garé dans un parking en sous-sol de la tour nord. Selon le plan, l’explo-sion devait faire basculer la tour nord contre la tour sud et entraîner l’effondrement des deux.
Après l’attentat, Abdelbassit quitte l’aéroport JFK de New York dans un vol de la Pakistan Airlines pour Karachi. Il voyage en première classe et retrouve Khaled dans son appartement de Sharfabad, un quartier résidentiel. Khaled n’a pas 30 ans et Abdelbassit est encore plus jeune. Tous les deux ont l’esprit d’entreprise. Le neveu a monté son équipe à New York en quelques semaines. L’oncle a constitué à travers le monde un vaste système de réseaux opérationnels. Un autre trait commun : contrairement aux terroristes qui les ont précédés, ils ne s’encombrent guère d’idéologie. Ils choisissent les cibles en fonction des opportunités. En tandem ou séparément, ils montent leurs coups contre les chiites en Iran, les sunnites au Pakistan, les Américains et les juifs partout où ils peuvent. Leur campagne de terreur durera une décennie et ne s’arrêtera qu’avec leur arrestation. Manille aura été leur première cible.
À leurs yeux, les Philippines constituent une excellente base d’opérations. Les islamistes radicaux (groupe Abou Sayyaf et Front Moro de libération nationale) sont sous la main. Ils connaissent parmi eux nombre d’ « Afghans ». Début 1994, les deux hommes arrivent à Manille. Pendant des mois, KCM multipliera les entrées et sorties du pays. Les enquêteurs seront particulièrement bluffés par son rayon d’action : Amérique du Sud, Afrique, Europe, Asie. Un troisième homme, un ancien d’Afghanistan, rejoint le tandem à Manille : Wali Khan Amin Shah. Il ne tarde pas à se lier avec une serveuse de bar et ils louent un appartement à Singalong Street. Abdelbassit demeure dans un hôtel de second ordre : le Manor. Khaled déménage à Tiffany Mansions, un nouvel immeuble de 35 étages à Greenhills. Pantalon kaki et polo, il part le matin dans sa berline Toyota et rentre le soir. Il laisse des pourboires généreux et commande des hamburgers pour le dîner. Bref, la vie de monsieur Tout-le-monde.
Les trois hommes se rencontrent dans des centres commerciaux, des bars d’hôtel ou des karaokés. Ils payent des femmes du coin pour ouvrir des comptes bancaires ou contracter des abonnements de mobiles. Abdelbassit a une petite amie qui travaille dans une grande surface. ll se considère comme un tombeur et essaiera de draguer la sténographe lors d’un de ses procès. Shah et sa copine prennent une chambre au Doña Josefa, un hôtel borgne.
Le Doña Josefa offre un avantage stratégique : il est situé juste en face de l’avenue du Président-Quirino, une grande artère reliant le centre de Manille à la résidence de l’ambassadeur du Vatican. Une visite du pape Jean-Paul II est prévue pour janvier 1995, et son cortège ne manquera pas d’emprunter plus d’une fois l’avenue Quirino. Le souverain pontife sera la prochaine cible.
Fin 1994, Shah quitte le Josefa et Abdelbassit s’y installe. En utilisant différents pseudonymes, il réunit les matériaux pour fabriquer une bombe : nitroglycérine, acides citrique et nitrique, câble, coton, montres… Plusieurs modes d’opération sont envisagés : attentat-suicide par de faux prêtres, machine infernale commandée à distance, attaque aérienne… Quand les deux compères apprennent que le président Bill Clinton doit passer par Manille à la même période, ils l’intègrent aussitôt dans leurs plans. Pourquoi pas un coup double ? Mais comme les mesures de sécurité ont été considérablement renforcées, ils préfèrent se focaliser sur une opération d’un autre genre en redoublant d’imagination.
À Karachi, Abdelbassit présente son ami pilote Mourad à Khaled (qui s’appelle pour l’occasion Abdelmajid), lequel veut tout savoir sur le pilotage et la formation de pilote – il ne cesse donc de le questionner. Les deux hommes se revoient dans l’appartement de l’oncle puis au restaurant. Et c’est au cours de ces conversations qui ressemblent à des séances de brainstorming que Mourad suggère de précipiter un avion sur le quartier -général de la CIA.
Khaled et Abdelbassit ne vont pas tarder à concevoir un nouveau plan. On confectionnera des engins contrôlés électroniquement et suffisamment minuscules pour être introduits à bord d’avions. L’explosif sera fabriqué en combinant des liquides volatils qui seront versés dans des flacons en plastique comme ceux utilisés pour les solutions de nettoyage des lentilles de contact. Pour les détonateurs, des montres Casio Data Bank : elles possèdent une alarme programmable jusqu’à un an à l’avance. Les engins doivent être placés à bord de vols pour les États-Unis. Le premier projet concerne une douzaine de Jumbo en partance d’Asie et transportant au moins 300 passagers. Auparavant, on essaie avec succès une version réduite de la bombe dans un cinéma, faisant exploser un siège vide. On procède ensuite à un test avec un engin plus gros à bord d’un avion de Philippine Airlines reliant Manille à Tokyo avec escale sur l’île philippine de Cebu. Abdelbassit, qui a embarqué à Manille, règle l’horloge et place l’engin sous un fauteuil. Il débarque à Cebu. La bombe explose comme prévu lors de la seconde étape du vol, tuant un homme d’affaires japonais et manquant d’abattre l’avion qui est parvenu à se poser avec un trou dans le fuselage.
Avec Mourad arrivé du Golfe, on entame les derniers préparatifs. Le pilote n’est pas surpris de voir les matériaux de fabrication d’explosifs (« le chocolat ») dans l’appartement d’Abdelbassit. Il découvre que Khaled n’est pas l’homme d’affaires pakistanais du Josefa et qu’il a une tout autre activité. Khaled porte toujours des gants et, en dehors de son neveu, nul ne connaît son identité.
Juste avant le Nouvel An, Khaled et Abdelbassit -quittent Manille pour le week-end, disant qu’ils vont faire de la plongée. Après son retour, Abdelbassit déclenche accidentellement une explosion dans son appartement, provoquant l’intervention de la police et la découverte des matériaux compromettants. Il faut deux fourgonnettes pour les emporter : ouate de coton, bibles, soutanes, tuyaux, produits chimiques, montres… Mourad est arrêté le soir de l’incendie. Abdelbassit, un mois plus tard au Pakistan. Puis ce sera le tour de Shah en Malaisie. Le seul à s’en tirer est Khaled Cheikh Mohamed.
Les ambitions terroristes du tandem ne connaissent pas de limites. Outre l’explosion d’une douzaine d’avions, l’assassinat du pape et du président américain, leurs plans comprennent, entre autres, des assassinats au Pakistan et aux Philippines, un attentat en Iran, des attaques de consulats au Pakistan et en Thaïlande… À Guantánamo, KCM a évoqué pas moins de 31 projets qui n’avaient apparemment pas de lien entre eux. Lui et son neveu enchaînent les complots. Ils sont davantage intéressés par l’action, n’importe quelle action, que par ses résultats. Quand Abdelbassit est capturé en février 1995, il a un lot de jouets d’enfants garnis d’explosifs. Huit ans plus tard, quand KCM tombera au Pakistan, il aura en projet divers nouveaux plans alors qu’il a déjà réussi la plus grande attaque terroriste de l’histoire.
Après la capture d’Abdelbassit, les services américains ont parfaitement repéré KCM et reconstitué son rôle dans le complot de Manille et dans l’attentat du World Trade Center. Pourtant son nom ne sera jamais mentionné au cours des deux longs procès d’Abdelbassit, ni par le tribunal, ni par l’accusé. Sans doute les Américains espéraient-ils ne pas l’alerter. De fait, KCM continue à vivre normalement au Qatar, travaillant à l’occasion au service des eaux et voyageant à travers le monde.
L’administration Clinton envisage un moment de le récupérer en envoyant un commando sur place. Mais les différentes instances (Conseil national de sécurité, CIA, Pentagone, département d’État…) ne parviennent pas à se mettre d’accord sur l’opération. On engage des pourparlers avec les autorités de l’émirat pour obtenir sa livraison. Sans résultat. Finalement, le patron du FBI adresse une lettre au gouvernement du Qatar réclamant l’arrestation de KCM tout en chargeant une équipe de le kidnapper. Le temps que le commando arrive à Doha, l’intéressé avait disparu. Quelqu’un l’avait apparemment averti.
Après avoir quitté le Qatar en 1996, KCM, installé à Karachi, ne se manifeste guère pendant une bonne année. On retrouvera plus tard sa trace au Brésil, en Bosnie, aux Philippines et en Malaisie. Il s’est rendu dans les montagnes de l’est de l’Afghanistan, plus précisément à Tora Bora pour rencontrer Oussama Ben Laden. Leurs relations datent des temps héroïques de Peshawar, mais ils ne se sont pas vus depuis 1989. KCM a dans sa besace le plan d’une opération spectaculaire contre les États-Unis et souhaite le parrainage du vétéran du djihad. Il tombe au bon moment. Le Saoudien vient d’être expulsé du Soudan sur les instances de Washington. Depuis la victoire contre les Soviétiques, il a étendu les réseaux – et les ambitions – d’Al-Qaïda et il prépare une fatwa déclarant la guerre sainte aux États-Unis d’Amérique.
Le plan initial de KCM reprend l’idée de Mourad : détourner un avion de ligne et le précipiter sur le quartier général de la CIA. Ben Laden l’écarte : une telle cible est sans importance. KCM propose alors de détourner 10 avions aux États-Unis. Les pirates en feraient s’écraser 9 et lui, Khaled Cheikh Mohamed, atterrirait triomphalement avec le dixième. Après quoi, il adresserait urbi et orbi un discours pour expliquer les raisons de l’opération et ses objectifs. Trop compliqué, estime Ben Laden. Et c’est à la fin de 1999 qu’il approuve un projet moins ambitieux : le plan du 11-Septembre.
L’idée frappe par sa simplicité et par sa facilité d’exécution. Elle exige des pilotes et des hommes capables de tenir en respect des équipages aériens sans défense. Il faut de l’argent et la capacité de voyager partout dans le monde. Quant aux volontaires pour une attaque-suicide, il n’en manque pas. La principale difficulté est de trouver les candidats kamikazes qui peuvent légalement entrer aux États-Unis. KCM se met en quête de ces oiseaux rares et, en deux ans, il ne dégotera que 19 hommes.
Mohamed Atta, le pilote principal, et Ramzi Bin al-Shibh, son coturne à Hambourg, ont été en quelque sorte guidés vers KCM. Aucun des deux n’a d’inclination particulière pour le terrorisme. Ils sont deux jeunes pieux qui ont fait le voyage d’Afghanistan avec la vague idée d’aller défendre la cause de l’islam. Deux autres étudiants arabes de Hambourg -débarquent en même temps. Al-Qaïda, qui a programmé de former des pilotes, s’empresse de jeter son dévolu sur ces anges tombés du ciel.
Atta est minutieux, renfrogné et se distingue par un sens aigu de la discipline et l’attention aux détails. À Hambourg, il travaille à mi-temps dans une société d’aménagement urbain. Il reproduit des plans de cités avec une telle précision que son patron le décrit comme un « esclave du dessin ». Al Shibh est un affable cossard qui garde rarement un job au-delà de quelques semaines et estime que les études ne méritent pas qu’il leur consacre tant de peine.
Atta arrive en Amérique en juin 2000. Al Shibh est resté en Allemagne faute de visa, les services d’immigration l’ont jugé comme un probable migrant économique.
KCM est un manager qui sait déléguer et laisser la bride sur le cou à ses subordonnés. Une fois déniché les volontaires pour les tâches requises, il leur donne ses instructions et attend qu’ils les accomplissent. C’est Atta qui règle les détails du plan (choix des vols, date, composition du commando d’attaque…). Puis il lui communique ses décisions par l’intermédiaire d’Al Shibh en utilisant des courriels codés et les forums de discussion sur Internet. Pendant que les pilotes sont en formation, KCM s’attelle à sélectionner les hommes qui doivent les rejoindre aux États-Unis. Il n’a pas beaucoup de choix. Ce sont surtout des Saoudiens qui répondent à ses critères : être anciens d’Afghanistan et posséder des passeports permettant d’entrer facilement aux États-Unis.
Ben Laden perd patience et, à plusieurs reprises, il presse KCM de hâter l’opération. Le maître d’œuvre refuse et attend jusqu’à l’été 2001, lorsqu’Atta lui annonce que les équipes d’attaque sont en place. Dans l’intervalle, il a veillé à ce que les pilotes ne soient pas affectés par l’impatience de Ben Laden. À un moment, ce dernier envisage de faire de la Maison Blanche une cible. Atta s’y oppose, jugeant l’objectif trop difficile. Et KCM l’approuve.
Pendant les préparatifs, KCM passe l’essentiel de son temps au Pakistan et ne cesse guère d’organiser réseaux et cellules à travers le monde. Les services américains ne soupçonnent nullement son implication croissante dans Al-Qaïda. Il figure sur les listes du FBI (avec une récompense de 2 millions de dollars) pour sa complicité dans l’affaire de Manille. On le traque comme on traque Ben Laden, mais on n’a établi aucun lien entre eux.
L’ appartement de KCM à Karachi est devenu un centre de formation accélérée. Plusieurs dizaines de recrues y séjournent. L’entraînement dure deux semaines et est assuré par un maître de stage permanent. Le programme est rudimentaire : comment utiliser les Pages jaunes, les forums de discussion sur Internet ou les agences de voyage… KCM leur communique un code secret pour les courriels, où chaque chiffre d’un numéro de téléphone est converti de telle façon que l’addition du chiffre original et du chiffre codé donne 10. Il leur fournit des mots codés simples : « mariage » pour explosion, « marché » pour Malaisie, « souk » pour Singapour, « terminal » pour Indonésie, « hôtel » pour Manille. Ainsi, « préparer un mariage à l’hôtel » se traduit par « placer une bombe à Manille ». Il reçoit des messages sur divers comptes de messagerie électronique, dont silver_crack@yahoo.com et gold_crack@yahoo.com. Son mot de passe est « hotmail ».
Été 2001 : le bruit commence à courir en dehors d’Afghanistan que Mokhtar (KCM au sein d’Al-Qaïda) prépare un coup fumant. Comme le dira le patron de la CIA, George Tenet, « les voyants sont au rouge ». Mais jusqu’aux détournements, rien d’illégal ne s’est produit. Un beau matin, 19 jeunes Arabes embarquent à bord de 4 avions de ligne comme des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants.
Fin août, KCM se rend en Afghanistan pour informer personnellement Ben Laden du jour J, puis retourne au -Pakistan. C’est dans un café Internet, à Karachi, qu’il suivra, en compagnie d’Al Shibh, les reportages à la télévision sur les attaques. Quand le premier avion frappe le World Trade Center, c’est la liesse. On crie « Allah Akbar ! » (« Dieu est grand ! ») » et on pleure de joie.
KCM est devenu le véritable chef des opérations d’Al-Qaïda. Dans les jours qui suivent les attentats, il s’applique à assurer en quelque sorte le service après-vente. Il utilise six fois une carte ATM (carte de crédit non nominative) pour récupérer l’argent non utilisé par les équipes du détournement. Il fabrique des vidéos et des enregistrements sonores de la couverture des attaques et les distribue aux quatre coins de la planète. Il prépare simultanément d’autres coups : il a, par exemple, un contact téléphonique avec les terroristes de l’attentat contre la synagogue de Djerba. Quand les États-Unis lancent leur guerre en Afghanistan, il se rend à Tora Bora pour diriger la réinstallation des douzaines de membres d’Al-Qaïda et de leurs familles, puis il retourne au Pakistan.
C’est à Karachi que KCM va rencontrer Daniel Pearl. Basé en Inde, le reporter du Wall Street Journal est arrivé en janvier 2002 pour enquêter sur les connexions djihadistes de Richard Reid, le « terroriste de la chaussure ». Le journaliste a rendez-vous avec un homme censé appartenir aux réseaux en question. C’est un piège. Ceux qui l’ont kidnappé veulent le libérer contre rançon, mais, inexpérimentés et divisés, ils sont dépassés par l’événement. KCM intervient. C’est pour lui l’occasion de faire un grand coup. Il récupère Daniel Pearl en l’achetant pour 50 000 dollars et procède à son exécution devant une caméra. Sur la vidéo postée sur Internet, on voit la tête du malheureux journaliste et la main de KCM reconnaissable par l’excroissance de chair sur l’annulaire.
Printemps 2003 : des forces de police lourdement équipées réussissent à capturer KCM à Rawalpindi, une ville de garnison. Grâce à la trahison d’un -cousin. Les États-Unis ont offert une récompense plus consistante (25 millions de dollars) qui a eu raison des valeurs de solidarité et de loyauté traditionnelles. L’homme, un Baloutche iranien, coule sans doute aujourd’hui une vie paisible avec sa famille en Amérique.
L’itinéraire comme le profil de KCM devraient inciter à réfléchir sur les implications géopolitiques du terrorisme planétaire et sur la nature véritable d’Al-Qaïda. Il y a peut-être maldonne. On s’est longtemps focalisé sur l’Afghanistan, mais c’est au Pakistan que cela se passe. De nombreux terroristes y sont mêlés d’une manière ou d’une autre : KCM, Abdelbassit, Richard Reid, Faisal Shahzad (« le terroriste de -Times Square »), les hommes du métro de Londres en 2005…
Si les fondations du mouvement terroriste se trouvent au Pakistan et si KCM est bien l’architecte et le maître d’œuvre du 11-Septembre, n’est-il pas temps de revoir la perception courante d’Al-Qaïda présentée comme une entreprise -globale, structurée, sophistiquée ? Ne faut-il pas plutôt prêter plus -d’attention à la thèse du psychiatre Marc Sageman, ancien de la CIA, qui a refusé d’y voir plus qu’une « bunch of guys » (« bande de types ») ? Le parcours de KCM plaide en ce sens. « Les principales contributions de Ben Laden au 11-Septembre, souligne Terry McDermott, ont été de l’argent et des -volontaires ».
Tout au long de ces sept années de détention, KCM n’a jamais baissé la tête et a donné du fil à retordre à ses geôliers. Il a subi « waterboarding » (torture de la baignoire) et diverses autres « techniques d’interrogatoires renforcées ». Ses interrogateurs ne savent où donner de la tête. Ils ont menacé de tuer ses deux enfants au cas où de nouveaux attentats auraient lieu aux États-Unis. Il leur a avoué avoir menti sous la torture et lâché la vérité en d’autres circonstances. Il est enfermé au camp 7 réservé aux VIP (« détenus de haute valeur ») maintenu dans l’isolement 22 heures sur 24. Outre une récréation en plein air, il peut faire du sport, regarder des films, avoir accès à la bibliothèque… Il a viré ses quatre avocats et l’interprète, jugé incompétent. Devant le tribunal militaire, il adopte un comportement théâtral, passant d’un rôle à l’autre, n’hésitant pas à faire le clown. Pendant que le juge donne lecture des procédures, KCM se met à psalmodier sans fin le saint Coran avec la ferveur requise. Quand le juge fini par lui intimer l’ordre d’arrêter, il lâche un « OK » bougon et feint de quitter la salle, provoquant l’hilarité générale. Il lui est arrivé d’écrire des poèmes à l’intention de la femme d’un de ses interrogateurs. Sur ses codétenus, son autorité ne souffre aucun doute. Après avoir renvoyé ses défenseurs, il a obtenu, malgré leurs réticences, que les autres le suivent. Lors de son procès public, il ne faut pas attendre de réponses à toutes les questions demeurées en suspens sur le 11-Septembre. Comme l’écrit Terry McDermott, « les conspirations étaient éparpillées, frénétiques, et même sauvages. Elles donnaient l’impression d’être presque aléatoires. KCM parlera, c’est presque certain. Il aime parler. Il est moins certain qu’il ait quelque chose à dire. Le cerveau du 11-Septembre semble ne pas avoir de grandes stratégies, ou plutôt ne pas avoir de stratégie du tout. »
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Est-ce à






