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Pompidou-Nixon, les Mirage de la discorde

 

En 1969, de Gaulle parti, les relations franco-américaines en matière de défense prennent un tour plus serein. Restent quelques sujets sensibles, notamment les ventes d’avions de Paris à la Libye.

Par Étienne Copel

Après des relations difficiles, voire conflictuelles, avec ses homologues américains, le président Charles de Gaulle se réjouit de l’arrivée de Richard Nixon à la Maison Blanche (voir le numéro 3 de La revue). Il n’a pas tort : un énorme revirement de la stratégie américaine ne tarde pas à se produire. Dès leur première rencontre, fin février 1969, le président américain tout nouvellement élu lui déclare : « Je crois qu’il est bon que les États-Unis aient à leurs côtés une autre puissance, comme la France, qui détienne une capacité nucléaire. » D’après Vincent Nouzille, qui a collecté un nombre considérable de documents, souvent secrets, sur les rapports franco-américains de l’époque (1), de Gaulle n’en croit pas ses oreilles.

Quelques mois plus tard, le 28 avril, le président français démissionne. Les candidats à sa succession sont nombreux. L’ambassadeur américain Sargent Shriver décrit Pompidou dans un télégramme à Nixon : « Sous Pompidou, l’actuel favori, nous devons anticiper le fait que les Français continueront d’être fidèles à leur réputation de rudes -négociateurs. Pompidou sera concret, terre à terre, ouvert aux arguments factuels. Autrement dit, un manager, un directeur général ; pas un théoricien de la géopolitique ni un doctrinaire (2). » Belle présentation qui, au soir de l’élection du 15 juin 1969, amène Nixon à ne pas trop regretter Alain Poher ou Gaston Defferre, réputés plus atlantistes.

Lors de leur première rencontre, le 24 février 1970, dans le Bureau ovale, le courant passe bien entre les deux présidents. Pompidou donne d’emblée son appréciation générale sur la coordination militaire France-Otan : « On peut très bien concevoir une alliance avec des relations entre états-majors, et même des plans établis en commun, sans pour autant qu’en temps de paix les forces soient intégrées et placées sous commandement unique. »

Nixon approuve et, pour le nucléaire, se déclare prêt à « donner sa bénédiction à des conversations confidentielles entre militaires ». En août, Helmut Sonnenfeldt, conseiller d’Henry Kissinger, rédige une note résumant la pensée de Nixon : « Il semble y avoir une doctrine implicite du président selon laquelle la création d’autres forces nucléaires au sein de l’Occident rend la vie des Soviétiques plus compliquée. »

Mais au cours de cette première réunion à la Maison Blanche, Nixon ne peut passer sous silence la question des Mirage livrés par la France à la Libye. Les Juifs américains, révoltés par cette affaire, sont prêts à manifester contre le président français. Pompidou tente de noyer le poisson. Il rappelle que « les Mirage n’ont pas un rayon d’action suffisant pour aller jusqu’au Sinaï et en revenir ». Souligne que Kaddafi s’est engagé à ne pas céder ses avions, ni à les baser hors de son territoire.

 

Autre cachotterie : la France ne vend pas que des Mirage ; elle ne se contente pas de missiles de défense aérienne et de radars défensifs ; elle livre aussi des hélicoptères, des missiles air-air… Et n’ignore pas que certains pilotes formés chez elle n’étaient pas libyens mais égyptiens.

Nixon n’est sans doute pas pleinement convaincu par les arguments de Pompidou, mais il ne le manifeste pas trop. C’est ainsi qu’il dit au président français : « Il est important que vous puissiez user de votre influence pour que la Libye ne risque pas de devenir une marionnette de Nasser. » L’histoire ne dit pas si Pompidou tenta d’user de son influence mais en 1973, pendant la guerre du Kippour, les Israéliens se vantèrent d’avoir abattu cinq Mirage qui ne pouvaient guère provenir que de Libye.

Pompidou voulut aussi prouver à Nixon que les Israéliens n’avaient pas trop à se plaindre de la France malgré l’embargo décrété par de Gaulle après la guerre des Six-Jours, en juin 1967 : « Israël est beaucoup mieux armé qu’on ne le dit. Nous avons fabriqué pour ce pays des armements et nous lui avons fourni des spécimens et – avant l’embargo, bien sûr – les plans d’une fusée de cinq cents kilomètres de portée et de sept cents kilos de charge utile. »

 

Nixon n’insiste pas. Mais on sait aujourd’hui que, dès 1961, les Américains avaient connaissance de la coopération nucléaire secrète entre la France et Israël, et notamment de la production de plutonium de qualité militaire au centre de recherche de Dimona. Aux dires de la CIA, « le secret entourant le projet laisse à penser que ce complexe est destiné à la production d’armes à base de plutonium, même s’il produit également de l’électricité. Il y a de nombreuses preuves que la France fournit les plans, le matériel, l’équipement, une assistance technique, et forme le personnel israélien 3 ».

Si les discussions à Washington entre Nixon et Pompidou se sont globalement bien déroulées, la suite du voyage fut plus houleuse pour le président français et sa femme. Quelques jours plus tard, un millier de manifestants, mobilisés à l’appel de plusieurs organisations juives, conspuent le couple présidentiel au moment de son arrivée à l’hôtel Palmer, dans le centre de Chicago, où il est reçu pour un dîner de gala auquel le maire lui-même ne participe pas… Pis, un assez grand nombre de jeunes Juifs réussissent à pénétrer dans l’hôtel et bousculent les Pompidou à leur sortie de la réception, allant jusqu’à leur cracher au visage. Pompidou est furieux. Il considère que les services américains ont failli à leur tâche et que la France est outragée.

 

Malgré l’incident de Chicago – ou peut-être à titre de compensation –, Nixon décide de montrer que dans le domaine de la collaboration nucléaire les temps ont effectivement changé. Par sa directive no 103, il ordonne de poursuivre les discussions entamées sur les missiles, mais précise que l’aide ne doit pas fournir à la France « de nouvelles capacités en matière de systèmes de guidage, de précision ou d’entrée dans l’atmosphère ». Bref, avoir l’air de collaborer sans rien divulguer d’intéressant.

Tout porte à croire que Nixon voulait aller plus loin mais qu’il a dû tenir compte de l’opposition d’une grande partie de ses conseillers. Sa directive s’est toutefois révélée plus intéressante- pour ce qui est des « gros » ordinateurs. En accédant aux IBM 370/165 et aux Control Data 6600, les ingénieurs français ont pu, par exemple, calculer avec beaucoup plus de précision les formes à donner aux explosifs entourant le cœur des têtes nucléaires de petite dimension emportées par des fusées à longue portée. De nos jours, les difficultés restent les mêmes pour les pays désirant acquérir un arsenal nucléaire : quand le matériau fissile est obtenu en quantité suffisante, il est assez facile de construire une grosse bombe, mais il est beaucoup moins simple de fabriquer une tête nucléaire susceptible d’être emportée par un missile sol-sol.

Au cours de la conférence au sommet tenue aux Açores le 13 décembre 1971, Nixon se montre plus gaulliste que jamais en affirmant que l’Europe « ne peut pas compter sur le fait que, dans tous les cas, les États-Unis vont risquer leur vie pour la défendre dans l’éventualité d’une guerre nucléaire ».

L’entente franco-américaine en matière de défense atteint son sommet avec la visite de Michel Debré – alors ministre de la Défense – aux États-Unis en juillet 1972. Lors de leur dernier sommet, à Reykjavík en mai 1973, l’entente entre les deux présidents demeure excellente, mais la détente sera brève. Pompidou, de plus en plus malade, laisse Michel Jobert, son nouveau ministre des Affaires étrangères, multiplier les attaques contre les Américains, et bientôt Henry Kissinger, promu secrétaire d’État, verrouille la coopération entre les deux pays. Les tensions s’exacerbent avec le soutien aux pays arabes affiché par Michel Jobert lors de l’attaque surprise de l’Égypte et de la Syrie contre Israël, le 6 octobre 1973.

Au moment où Pompidou se meurt et où Nixon s’empêtre dans les mensonges du Watergate, nul n’a mieux résumé la position américaine face aux velléités françaises que Kissinger, qui déclare le 22 mars 1974 à l’ambassadeur Jacques Kosciusko-Morizet : « Les Français sont les seuls à avoir les couilles pour s’opposer à nous, mais ils n’ont plus leur de Gaulle pour tenir les Soviétiques à distance. Je voudrais rabattre leurs prétentions, sans les casser complètement. »

Dix jours plus tard, l’Élysée -publiait un communiqué : « Le président de la République est décédé le 2 avril, à 21 heures. » Kissinger pourra alors faire montre de ses talents face au nouveau président français, Valéry Giscard d’Estaing. 

 

1. Des Secrets si bien gardés : les dossiers de la Maison Blanche et de la CIA sur la France et ses présidents, 1958-1981, Vincent Nouzille, Fayard, 2009.

2. Télégramme du 5 mai 1969.

3. « The French-Israeli Relationship », 26 janvier 1961, archives de la CIA.

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