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DSK et le syndrome d’autopunition

 

Dominique Strauss-Kahn n’a jamais été ma tasse de thé. Pour les raisons que l’on se complaît à étaler une fois l’homme à terre et dont j’avais eu écho. Pourtant, l’autre jour, en apprenant son maintien en détention, puis en regardant les impitoyables images de sa comparution devant le juge de New York, j’ai été envahi par une immense tristesse, mêlée de pitié pour cet homme au pardessus mal ajusté, marchant sans une protestation, sans agitation, comme un animal que l’on conduit à l’abattoir.

Tristesse mêlée de colère, parce que son crime supposé, mais entouré d’indices accablants, nous atteint tous. La même tristesse éprouvée il y a quelques mois devant de semblables images, celle de l’escroc Madoff, chez qui étaient déposés certes des fortunes de milliardaires,

mais aussi l’argent de caisses de retraite et d’œuvres de bienfaisance.

Qu’est-ce donc que cette nouvelle banalité du mal ? Comment en est-on arrivé là ? Comment cet homme brillant, au sommet du pouvoir et de la gloire, que l’on donnait pour possible nouveau président de la France, avait-il pu, en quelques heures, connaître une telle déchéance ? Il paraît indispensable d’essayer de comprendre. Et nous voilà ramenés

aux fameuses frasques auxquelles s’adonnait sans grande retenue DSK, et qui relèvent de la catégorie clinique de la perversion, concept qui n’implique aucun jugement moral. On peut être pervers en même temps que génial, l’histoire des arts et des lettres fourmille de telles personnalités. Mais un pervers peut-il diriger un pays démocratique ?

On impute le comportement de DSK à une pulsion incontrôlable. Comme si la pulsion était une donnée simple, biologique, comme on aurait les yeux bleus 

ou le crâne chauve. Non, la pulsion, comme Freud puis Lacan et d’autres l’ont décrite, est une des notions les plus complexes de la psychanalyse. Elle porte en tout cas la marque de l’histoire personnelle et familiale du sujet. Il y a quelque chose de transgénérationnel dans la pulsion, non au sens de la génétique, mais à celui de l’histoire et de l’armature symbolique des familles. Selon l’aphorisme du prophète Jérémie, les pères ont mangé du raisin vert, et les dents de leurs descendants en furent agacées. La tragédie shakespearienne que connaît Strauss-Kahn a soulevé en moi trois réflexions, trois esquisses de réponse.

La première cause de cette catastrophe me semble à chercher dans un climat général dans lequel se complaisent trop d’élites, un climat d’impunité. On a le bras assez long pour impressionner et réduire au silence ceux qui oseraient vous critiquer. Les « petits Ben Ali » foisonnent dans certains milieux élitistes (y compris dans les milieux psychanalytiques) qui se vivent comme intouchables. Ils ont fait leur

la maxime d’un des frères Karamazov : « Si Dieu est mort, tout est permis. » Peut-être cette stupidité de la mort de Dieu a-t-elle atteint sa limite.

La deuxième réflexion est celle qu’une charmante a soulevée au cours d’une émission télévisuelle : et s’il a fait cela pour ne pas être président de la République ? Cette thèse me paraît pertinente. Certes, consciemment, DSK désirait conquérir cette place symbolique éminente. Mais, comme chacun de nous, il a un inconscient, et dans cet inconscient il y a parfois une faille, un trou. Tous 

les psys connaissent l’histoire de ce magistrat allemand, Daniel Paul Schreber, qui désirait consciemment présider la plus haute juridiction de son pays et qui y parvint. Malheureusement, peu de temps après, le nouveau président fut la proie du plus mémorable délire que l’on ait connu. Et si donc, par son fâcheux comportement, DSK avait voulu inconsciemment s’éviter une pareille mort psychique ?

Ma troisième réflexion porte sur les raisons de cette « légèreté » que manifeste l’ancien ministre de l’Économie, de cette pulsion incontrôlable. Il me semble en déceler la cause dans une série de « pataquès » symboliques, qu’il a lui-même confiés à son biographe 1, qui remontent à la génération de ses grands-parents. C’est l’histoire d’un grand-père Strauss, gazé dans les tranchées de Verdun, qui assiste de visu, sous son toit, à l’adultère,

avec une touche d’inceste, de sa femme et de son propre cousin, d’où naîtra une fille qu’il reconnaîtra, une fille qui ne peut porter le nom de son père.

Dans un étrange chassé-croisé, le père de Dominique s’affublera, comme d’un faux nez, d’un nom qui n’est pas le sien, mais celui de l’amant de sa mère, Kahn. DSK, lui-même, après s’être appelé Dominique Strauss, reprendra ce même faux nez de Kahn, qui n’est pas n’importe quel patronyme dans le judaïsme, puisqu’il désigne la caste des prêtres, les Cohen.

Kahn (ou Cohen) est le seul nom, avec celui de Lévy, qu’il est interdit à un juif d’emprunter s’il n’appartient pas à cette caste par filiation paternelle. Se faire appeler Cohen, quand on ne l’est pas, est une forme grave d’usurpation.

Cet imbroglio des noms propres paraîtra aux esprits forts

– ce que DSK considérait être –

comme une futilité sans intérêt, appartenant à une autre époque. Pourtant maintes observations cliniques démontrent qu’on ne joue pas impunément avec son nom. C’est là

à mes yeux la vraie cause de la « légèreté » de cet homme aujourd’hui accablé.

Mais peut-être y a-t-il eu dans cette dernière frasque, dans cette rencontre peut-être inconsciemment désirée avec la Loi, une sorte d’autopunition, ou plutôt d’autothérapie sauvage dont il n’est pas impossible

de penser que DSK sortira… guéri. C’est tout le mal que nous lui souhaitons. 

 

1. Michel Taubmann, Le Roman vrai de Dominique Strauss-Kahn, Éditions du Moment, 2011.

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