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Allemagne - Fini le multiculturalisme

Angela Merkel a pris acte de l’échec d’un modèle basé sur la cohabitation des communautés. Ce faisant, la chancelière attise le climat de xénophobie et favorise le renouveau du concept de « nation ».  Par Juliette Morillot

 

 

Mesut Özil est le héros de tout un pays. Dans une Allemagne minée par le débat sur l’intégration, le nouveau prodige de la Nationalmann-schaft (l’équipe d’Allemagne de football) est devenu l’éclatant symbole de la génération M – « M » pour Multikulti, « vivre côte à côte sans se mêler ». Quand il entre sur le terrain, il récite des versets du Coran et prie pour la santé de son équipe. Et quand il joue, l’Allemagne, des Gretchen de la très catholique Bavière aux jeunes du quartier turc de Kreuzberg, à Berlin – la deuxième ville turque après Istanbul en termes de population –, a les yeux rivés sur celui qui a réussi à faire oublier l’idole 100 % teutonne, Michael Ballack.

« Notre bunte Mannschaft [“équipe multicolore”, ndlr] est le vrai miroir de la société allemande », clame fièrement Christian Wulff, le président allemand. « Aurait-on, il y a vingt ans, imaginé une telle équipe ? […] Avec côte à côte un Arne [Friedrich], un Thomas [Hitzlsperger], un Hans-Jörg [Butt], mais aussi un -Jerome [Boateng, d’origine ghanéenne], un Sami [Khedira, d’origine tunisienne], un Mesut [Özil, d’origine turque] et un Miroslav [Klose, d’origine polonaise] ? »

Daniel Cohn-Bendit, de son côté, -jubile. Sans l’opiniâtreté de la coalition SPD-Les Verts et du gouvernement Schröder, l’Allemagne n’aurait pas une telle Mannschaft (« équipe »), « résultat d’une nouvelle évidence sociale née grâce à la modification du Code de la nationalité par les verts et les rouges », déclarait-il en juin 2010 au Stuttgarter Zeitung. En s’attaquant au sacro-saint jus sanguinis (« droit du sang ») allemand basé sur l’appartenance à un peuple (Volk) et non à un territoire, le -gouvernement Schröder touchait à l’ « âme allemande ». En 2000, avec l’entrée en vigueur du code réformé, l’Allemagne renforçait le droit du sol et accordait la nationalité allemande aux enfants nés sur son territoire de parents étrangers ou y ayant immigré avant l’âge de 14 ans.

 

L’immigration en chiffres

Les étrangers représentent quelque 9 % de la population totale de l’Allemagne.

 Sur une population totale de 82 millions d’habitants, l’Allemagne compte quelque 7 millions d’étrangers, dont 2,5 millions de Turcs, 1,5 million de personnes originaires des pays de l’ancienne Yougoslavie et 1,8 million de ressortissants d’autres États de l’Union européenne. Pour ce  qui est des musulmans, on estime leur nombre  à 4 millions. À la fin de 2009, 67 % des étrangers vivaient en Allemagne depuis au moins dix ans, 38 % depuis plus de vingt ans et 24 % depuis plus de trente ans. On a calculé que les Turcs restent en moyenne 23,2 ans (contre, par exemple, 30,2 ans pour les Slovènes). À ces 7 millions de « migrants », on peut ajouter 8 millions de personnes ayant obtenu la nationalité allemande, que ce soit par naturalisation, ou de façon « automatique » pour les 4 millions de rapatriés de souche allemande. n

 

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En son temps, cette réforme historique a rencontré une violente opposition, notamment de la part de la CDU (l’Union chrétienne-démocrate), qui réus-sit alors à recueillir 5 millions de signatures dans une pétition contre la double nationalité. Quand on sait qu’à cette époque la secrétaire générale de la CDU n’était autre qu’Angela Merkel, sa déclaration, le 16 octobre dernier, devant le congrès des jeunes démocrates-chrétiens prend une autre dimension : « L’Allemagne man-que de main-d’œuvre qualifiée et ne peut se passer d’immigrants, annonce-t‑elle. Multikulti, ce concept selon lequel nous vivons des vies parallèles et en sommes heureux, a totalement échoué. Nous nous sentons liés aux valeurs chrétiennes. Celui qui n’accepte pas cela n’a pas sa place ici. »

Les Allemands se sont en effet longtemps laissé bercer par l’idée que les « migrants » repartiraient un jour. L’emploi systématique de ce terme, préféré à celui d’ « immigrants », est à cet égard significatif. Il était devenu urgent pour la chancelière de faire table rase de ce véritable déni d’immigration entretenu avec soin depuis l’arrivée des premiers Italiens en 1955 (puis des Turcs en 1960). Encore en 1998, alors que l’Allemagne comptait déjà près de 9 % d’ « étrangers », Helmut Kohl s’en tenait une fois de plus à ce qu’il a toujours dit : « Nous ne sommes pas un pays d’immigration. »


Ni communautariste ni assimilationniste, le modèle allemand est basé sur le mythe d’une immigration rotatoire de « travailleurs invités », les Gast-arbeiter, un terme aujourd’hui désuet, aux consonances populistes et xénophobes, auquel est préféré celui de mit Migrationshintergrund – mot à mot : « avec antécédents issus de la migration » –, plus politiquement correct.

Dans le schéma idéalisé du Multi-kulti, les différentes communautés cohabiteraient dans un total respect mutuel. Cette différentiation à l’extrême a paradoxalement engendré un cercle vicieux d’indifférence puis d’exclusion, maintenant les immigrés à l’écart de la société allemande et de ses valeurs, notamment en matière d’éducation et de formation professionnelle.

Les déclarations d’Angela Merkel inquiètent toutefois, car elles surviennent dans un climat de xénophobie attisé par le succès du pamphlet anti-islamique de l’ancien sénateur social-démocrate Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab (« L’Allemagne court à sa perte ») : plus de 700 000 exemplaires vendus en trois mois.

Dans cet essai, l’ancien membre du directoire de la Banque centrale allemande agite le spectre d’une Allemagne où l’on vivrait « au rythme du chant du muezzin et où les femmes seraient voilées » : une Allemagne minée par les musulmans, qui abaisseraient le niveau moyen de l’intelligence de la population. Prenant pour exemple les statistiques d’échec scolaire des immigrés d’origine turque (72 % d’entre eux quittent l’école sans diplôme), Thilo Sarrazin conclut que l’islam est par nature hostile à la culture et à l’éducation.

« Pure manipulation », répond la sociologue Naika Foroutan, de la Humboldt--Universität de Berlin. « C’est l’évolution de ce chiffre qui est importante. Dans la première génération d’immigrés turcs, à peine 3 % d’une classe d’âge possédait un diplôme, contre 27 % pour la troisième génération. Ce qui représente une hausse de 800 %. »

En dépit du tollé dans la classe politique, à l’exception de l’extrême droite néonazie, force est de constater que les propos de Sarrazin rencontrent un écho favorable auprès de la population. D’après le Bild am Sonntag, 51 % des Allemands auraient peur d’une Allemagne musulmane, 35 % pensent que l’Allemagne est submergée par les étrangers, et plus de 15 % seraient prêts à soutenir un parti fort qui reprendrait les thèses de celui qu’on surnomme déjà « le nazi de velours » pour ses affirmations sur l’existence d’un « gène spécifique » que « partagent tous les Juifs ».


Dans ce pays où chacun indique sa religion sur sa feuille d’impôt afin de s’acquitter du denier du culte (10 % prélevés directement par l’État sur les salaires des catholiques et de protestants), le malaise s’est installé. Car l’Allemagne n’est pas un pays laïque. Les choses sont posées sans ambiguïté dès les premiers mots du préambule de la loi fondamentale du 23 mai 1949, qui tient lieu de Constitution : « Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes […], le peuple allemand […]. »

Le terme « laïcité » est d’ailleurs intraduisible en allemand, le mot Laïzismus, que l’on pourrait rendre en français par « sécularisation », est un concept vague sans référence aux rapports entre Église et État. Le droit qui règle le rapport entre l’État et les institutions religieuses ne concerne que les seuls interlocuteurs reconnus, soit les Églises chrétiennes. En outre, Églises et associations religieuses peuvent intervenir au sein des commissions d’éthique, mais aussi sur le plan législatif ! Ainsi, en vertu de leur « devoir de veille » (Wachamt), reçoivent-elles toujours une copie des projets de loi au Parlement.

Et si les Allemands ont tellement peur de l’invasion de l’islam, c’est justement que la religion chrétienne est omniprésente dans leur quotidien. La présence de crucifix dans les lieux publics, hôpitaux ou écoles, est monnaie courante. La religion, qui peut être remplacée par un cours d’éthique, est inscrite dans les programmes scolaires de l’école primaire jusqu’à l’Abitur (l’équivalent du bac), où elle peut être présentée comme matière facultative. Et malgré les efforts de certains Länder et les réclamations des associations musulmanes, aucun réel enseignement religieux islamique n’a jamais été mis en place.

Pas facile d’être musulman et/ou turc dans l’Allemagne d’aujourd’hui, confirme un rapport daté de janvier 2010 de l’Open Society Institute sur les musulmans en Europe. Le chômage toucherait ainsi deux fois plus sévèrement la population d’origine turque, dont 28 % se plaindraient de discriminations.

Il aura fallu du courage à Christian Wulff pour déclarer le 3 octobre dernier, alors que le pays célébrait à Berlin le 20e anniversaire de sa réunification : « Bien sûr, la chrétienté fait partie de l’Allemagne. Bien sûr, le judaïsme fait partie de l’Allemagne. […] Mais, à présent, l’islam fait aussi partie de l’Allemagne. »

En attendant, Angela Merkel fait le grand écart : cherchant à séduire tout à la fois l’aile libérale de son parti et son aile conservatrice, elle n’hésite pas à donner son appui au ministre-président de Bavière, Horst Seehofer, qui, en souhaitant l’arrêt pur et simple de l’immigration « turque et arabe », au nom de la Leitkultur, « la culture de référence allemande », flirte dangereusement avec l’extrême droite.


Les mots ont de l’importance. En bannissant le terme Multikulti pour lui préférer celui, plus neutre, d’« intégration », mais aussi en parlant désormais d’ « immigrants » plutôt que de « migrants », la chancelière veut se démarquer du passé trop lourd de mots devenus vides de sens ou au contraire chargés de connotations négatives. Mais – stratégie électoraliste ? – en lançant les débats au congrès régional de la CDU, en octobre 2010 à Potsdam, par un vigoureux « Qu’est-ce qui nous distingue en tant que peuple-nation ? », elle place au cœur de son programme d’intégration cette fameuse Deutsche Leitkultur chère à Seehofer. Une notion véhicule de valeurs conservatrices, voire xénophobes, mais aussi de l’idée plus dangereuse d’un renouveau du concept de « nation ». On l’a vu avec la marée de drapeaux noir-rouge-or pendant la Coupe du monde de 2006 : l’Allemagne n’a plus de problème à s’identifier à ses couleurs nationales. 

 



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