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Le pari de Salam Fayyad

Fort de ses succès économiques, le Premier ministre palestinien n'a qu'un objectif : créer un État indépendant en 2011. Mais saura-t il surmonter l'opposition du Hamas et celle des apparatchiks du Fatah ?
Salam Fayyad prône un liberalisme économique à outrance tout en cherchant à bâtir de solides institutions gouvernementales.(crédit : Jean Carrier/Redux)Salam Fayyad prône un liberalisme économique à outrance tout en cherchant à bâtir de solides institutions gouvernementales.(crédit : Jean Carrier/Redux)

«La seule chose à laquelle je suis candidat, c'est à la création
d'un État. » Chaque fois qu'il est interrogé sur son avenir, ces mots reviennent dans sa bouche. À 58 ans, Salam Fayyad ne peut être comparé à aucun homme politique. Là où d'autres céderaient à la démagogie, lui privilégie l'action et place sa propre ambition au service de l'intérêt collectif.
« La déclaration d'indépendance n'est pas ma préoccupation, dit-il. L'important pour moi est de faire de l'État palestinien une réalité, de bâtir des institutions gouvernementales solides et efficaces. »

Depuis trois ans qu'il occupe la fonction de Premier ministre, Salam Fayyad est en campagne ininterrompue. Bien que son autorité ne s'exerce que sur 40 % de la Cisjordanie, pas une semaine ne passe sans que son escorte blindée n'arpente de long en large les routes de ce territoire exigu et entrecoupé de checkpoints. Sur le terrain, il rencontre des habitants, inaugure des écoles et participe même aux manifestations contre Israël. Lassé d'être perçu comme un technocrate sans charisme, l'ancien membre de la Banque mondiale et du FMI soigne son image. Il abandonne volontiers son austère costume-cravate pour un style vestimentaire plus décontracté. Un brin populiste, il n'hésite pas à retrousser ses manches devant les caméras pour planter des oliviers ou brûler des produits fabriqués dans des colonies juives. Dans le jargon israélo-palestinien, c'est ce qu'on nomme « l'Intifada blanche ».

En juin 2007, son arrivée aux affaires passe presque inaperçue. Dans le contexte délétère qui suit le coup de force du Hamas dans la bande de Gaza, personne n'ose miser sur le nouveau chef du cabinet palestinien. Nommé dans l'urgence, Salam Fayyad opte lui-même pour une posture discrète, dans l'ombre du président Mahmoud Abbas. Peu connu à l'époque, il dispose néanmoins du soutien de la communauté internationale, qui a apprécié sa compétence et son intégrité lorsqu'il officiait au ministère palestinien des Finances quelques années plus tôt. Les éditorialistes américains le qualifient d'ailleurs d'homme « petit, précis, à l'esprit ordonné ».


Six mois après son investiture, il obtient un premier succès notable : la conférence des donateurs organisée à Paris promet 7,4 milliards de dollars pour relancer l'économie palestinienne. Salam Fayyad en profite pour apurer les dettes d'une Autorité minée par la corruption et pour régulariser les salaires des fonctionnaires. Une page est tournée. « Fayyad a institué une transparence totale dans le processus décisionnel et la gestion du budget, explique Amal Jamal, éminent professeur de l'université de Tel-Aviv. Sa capacité d'initiative a insufflé un changement radical.
Des centaines de projets d'infrastructures voient le jour, des routes, de nouvelles villes. Tout cela contribue à redonner espoir au peuple. » Salam Fayyad prône un libéralisme économique à outrance. À chacun de ses déplacements en Europe ou dans les pays du Golfe, il s'efforce d'attirer des capitaux étrangers visant à dynamiser le secteur privé. Son credo : « You can do business in Palestine » (« Vous pouvez faire des affaires en Palestine »).

Le slogan fait recette. Sous l'impulsion de Fayyad, l'économie palestinienne a réalisé un bond que certains experts comparent à celui de la Chine, toutes proportions gardées. Récemment, le Premier ministre a confirmé que la croissance palestinienne s'élevait à 8 % en 2009 et qu'elle atteindrait deux chiffres cette année. Ces résultats probants entraînent une baisse du chômage et améliorent ostensiblement le quotidien des habitants de la Cisjordanie. À Ramallah et Naplouse, deux anciens bastions de l'Intifada, immeubles et centres commerciaux jaillissent de toute part. Ailleurs, à Bethléem et Jéricho, le tourisme - en hausse de 40 % - connaît un essor qui favorise le développement d'un nouveau secteur hôtelier inspiré du Maghreb. Les grues ont remplacé les tanks.
À force de batailler sur tous les fronts, Salam Fayyad s'est logiquement imposé comme une figure de premier plan. « C'est aujourd'hui l'homme fort des Palestiniens, affirme Zvi Yehezkeli, spécialiste du monde arabe sur la chaîne de télévision privée israélienne Channel 10. Le travail qu'il abat est colossal. Il gère brillamment les comptes de l'Autorité palestinienne, rétablit l'ordre public dans les rues, lance partout des chantiers et prend part aux manifestations contre le mur de sécurité. Maintenant que les pourparlers ont repris, Israël aurait tort de l'ignorer. »


Fort de sa stature naissante, le Premier ministre palestinien est en confiance et ose défier ouvertement l'État hébreu :
« Si, d'ici à août 2011, les négociations échouent, je pense que nous aurons rassemblé tellement de crédit, par des actions positives sur le terrain, que la réalité s'imposera sur le processus politique. » Cet ultimatum, lancé en mai dernier dans les colonnes du quotidien israélien Haaretz, sonne comme une piqûre de rappel pour le gouvernement Netanyahou. Fermement résolu à changer les règles du jeu, Salam Fayyad n'a qu'une obsession : imposer la création d'un État palestinien comme un fait accompli.
La stratégie de state building process bouscule l'approche traditionnelle du conflit israélo-palestinien. Faisant fi de l'occupation militaire et des colonies, Fayyad contourne de facto la délicate question des frontières, convaincu que l'établissement d'une entité économique viable ouvrira naturellement la voie de l'indépendance. « Fayyad n'a aucune intention d'agir de façon unilatérale, précise Ahmed Tibi, un député arabe israélien proche du dirigeant palestinien. Il ?uvre pour qu'en 2011 toutes les conditions soient réunies pour proclamer un État. »
En Israël, ce plan ne soulève aucun enthousiasme particulier, son contenu de 38 pages étant ignoré par une large frange de l'opinion publique. Sur le plan politique, même s'il n'est pas fondamentalement opposé à l'idée d'un État palestinien aux frontières provisoires, le gouvernement de Benyamin Netanyahou privilégie des négociations directes, autrement dit un règlement définitif du conflit, sans phase intermédiaire.

Dans la presse, seules quelques personnalités de gauche approuvent la démarche du Premier ministre palestinien.
« Le projet de Fayyad est ambitieux et réaliste, estime Naomi Hazan, ancienne députée du parti Meretz. Aux Palestiniens, il offre une occasion unique de voir se concrétiser la création d'un État indépendant, démocratique, basé sur une économie de marché et des principes de justice sociale. Aux Israéliens, il montre qu'il existe un vrai partenaire pour la paix, aspirant à la prospérité et ouvert à une coexistence durable. »
Artisan des accords d'Oslo en 1993, l'Israélien Yossi Beilin voit en Salam Fayyad l'homme de la providence : « Il agit efficacement sur les plans politique et économique. J'ose penser qu'Israël a conscience de l'opportunité qu'il repré­sente, d'autant qu'il est hostile à la violence. »


Son opposition de principe à la lutte armée ne fait pas l'unanimité parmi les siens. « Fayyad est certainement plein de bonnes intentions. Mais dans la culture palestinienne, il est plus important d'être diplômé d'une prison israélienne que d'une université américaine », lâche ironiquement le journaliste Khaled Abu Toameh.

Dans les années 1970, au moment où les cadres de l'OLP accentuent leurs attaques contre Israël, Fayyad mène en effet une paisible vie d'étudiant à Beyrouth. Il poursuit son parcours universitaire au Texas, qu'il ponctue d'un doctorat en économie. Après un bref passage en Jordanie, il est affecté à la Banque mondiale, à Washington, jusqu'en 1995. À son retour dans les territoires palestiniens, il est représentant du Fonds monétaire international, ce qui lui vaut l'appellation d' « homme des Américains » et lui retire d'emblée beaucoup de crédit.


Au-delà du profil atypique de l'homme, c'est avant tout la méthode Fayyad qui agace les apparatchiks du Fatah, lesquels accusent le Premier ministre d'agir seul et de vouloir imposer son agenda coûte que coûte. Se sentant mis à l'écart de la direction palestinienne, le Conseil révolutionnaire du parti veut stopper l'ascension de Fayyad. Fin avril, il a demandé au président Mahmoud Abbas de lui retirer trois portefeuilles : les Affaires étrangères, l'Intérieur et les Finances.

Régi jusqu'alors par une claire répartition des rôles, le tandem Fayyad-Abbas s'essouffle, signe d'une éventuelle lutte de pouvoir entre les deux hommes. « Il est clair que la faiblesse du président a énormément servi Fayyad », concède Bassem Ezbeidi, qui enseigne à l'université de Bir Zeit, près de Ramallah. Estimant cependant que leur rivalité repose davantage sur la forme que sur le fond, ce conseiller de l'Autorité palestinienne assure que les deux responsables travaillent en parfait accord :
« Les Palestiniens jugent Salam Fayyad à travers Mahmoud Abbas. Si l'un est apprécié, l'autre l'est aussi. Ils gagnent et perdent ensemble. »


Sans réelle assise politique - il a fondé en 2006 le parti Troisième Voie, qui n'a récolté que 2,4 % des suffrages aux législatives -, Fayyad misait sur les élections de Cisjordanie pour tester la légitimité de son action. Initialement prévues pour le 17 juillet dernier, elles ont été reportées sine die une semaine avant la clôture des listes. Pour justifier ce contretemps, on a évoqué dans les couloirs de la présidence des désaccords sur le choix des candidats du Fatah et, plus officieusement, une énième tentative de réconciliation avec le Hamas, qui a décidé de boycotter le scrutin.

Salam Fayyad se retrouve engagé dans une course contre la montre, conscient que son destin politique se joue actuellement. Les défis qu'il doit relever sont nombreux, à commencer par la question de l'occupation israélienne. « Il est évident qu'il ne pourra s'en débarrasser en un claquement de doigts », s'exclame Ahmed Tibi. Partisan de la résistance pacifique, Fayyad prend tous les risques en encourageant très officiellement la construction d'infrastructures civiles en zone C, un secteur couvrant 60 % de la Cisjordanie et placé entièrement sous contrôle israélien. « On ne nous dissuadera plus de travailler en zone C, déclarait récemment Salam Fayyad. Il ne s'agit pas d'un territoire disputé, mais d'une partie intégrante des territoires occupés en 1967 sur lesquels nous voulons construire notre État. »


Ignorant délibérément les limitations juridiques et la menace des bulldozers, Fayyad veut avant tout faire taire les critiques de certains Palestiniens qui lui reprochent de s'adapter à l'occupation plutôt que de la combattre. Début juillet, profitant d'un entretien avec Ehoud Barak, le ministre israélien de la Défense, il se montrait offensif sur un autre dossier où sa gestion est exemplaire : la sécurité. Le leader palestinien a mis fin à des années d'anarchie dans les territoires, dissuadant son peuple de tout soulèvement, y compris au plus fort de l'offensive israélienne à Gaza en 2009. Sa priorité concerne à présent les nouvelles forces de police palestiniennes, soit six bataillons de 500 hommes fraîchement formés par le général américain Keith Dayton, qu'il souhaite voir opérer librement à l'extérieur des villes de Cisjordanie. Le leader palestinien exige l'arrêt total des incursions de Tsahal dans ces mêmes localités et la levée immédiate du blocus de Gaza.

Pour le Hamas, rien n'y fait. Le mouvement islamiste voit en Salam Fayyad l'ennemi juré de la cause palestinienne. « Le Hamas rejette totalement son concept de paix économique et le juge antipatriotique, explique Bassem Ezbeidi. Fayyad est illégitime aux yeux du Hamas. Il n'a clairement aucune chance de parvenir à une réconciliation. » À plusieurs reprises, les islamistes au pouvoir à Gaza ont appelé à poursuivre le Premier ministre palestinien pour traîtrise, furieux de l'entendre annoncer dans la presse israélienne que les réfugiés palestiniens seraient réinstallés uniquement à l'intérieur des frontières du futur État et non en Israël.


Directeur du Centre palestinien pour l'opinion publique, Nabil Kukali minimise l'impact de ce conflit ouvert : « L'avis du Hamas n'a pas trop d'importance, car Fayyad est aujourd'hui bien plus populaire qu'Ismaïl Haniyeh [le dirigeant du Hamas, ndlr]. » Début mai, Kukali a publié un sondage montrant qu'en cas d'élections palestiniennes Fayyad récolterait 41,5 % des voix, contre 16,3 % pour le responsable du Hamas. Fait intéressant, les Palestiniens de Gaza, qui ne bénéficient pas des améliorations économiques et sécuritaires constatées en Cisjordanie, approuveraient l'action de Fayyad à hauteur de 33 %. Ce dernier n'a plus qu'à espérer que le président américain Barack Obama, qui s'est engagé à créer un État palestinien dans les deux ans, saura concrétiser sa promesse.

 


Salam Fayyad en quelques dates
  • 1952 Naissance à Deir al-Ghusun (Cisjordanie)
  • 1975 Études à l'université américaine de Beyrouth
  • 1986 Obtient un doctorat d'économie à l'université du Texas à Austin
  • 1987 Rejoint la Banque mondiale et enseigne à l'université Yarmouk (Jordanie)
  • 1995 Représentant du Fonds monétaire international en Palestine
  • 2002 Yasser Arafat le nomme ministre des Finances
  • 2006 Fonde le parti Troisième Voie et obtient 2,4 % des voix lors des élections législatives palestiniennes
  • 2007 Suite au coup de force du Hamas à Gaza, il est nommé Premier ministre par Mahmoud Abbas
  • 2009 Présente son plan « Palestine : mettre fin à l'occupation, établir l'État » et fixe 2011 comme échéance



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