Corée du Nord - Lendemains de deuil à Pyongyang
Le décès de Kim Jong-il a donné lieu à des scènes de désarroi spectaculaires, mais laisse en suspens bien des questions sur un pays toujours aussi secret et potentiellement détenteur de l’arme nucléaire.
Par Juliette Morillot
Pays fermé et mystérieux, la Corée du Nord est un sujet de fantasmes. Nous avons choisi ici de lister les sept questions qui se posent le plus fréquemment au lendemain de la mort de Kim Jong-il et d’y répondre avec le maximum d’objectivité, quitte à bousculer quelques clichés.
Les larmes de cette foule immense, le jour des obsèques de Kim Jong-il le 28 décembre, étaient-elles sincères ?
Les larmes étaient sincères dans le contexte nord-coréen de propagande. Il ne s’agit pas de montages photos. Les obsèques ont toutefois certainement été diffusées en léger différé afin de laisser le temps aux autorités de vérifier la conformité des images. Ordre a aussi été donné d’affronter le froid sans gants ni bonnet par respect pour le nouveau dirigeant lui-même tête et mains nues. La majorité de la foule était composée d’habitants de Pyongyang, une ville dévouée corps et âme au régime, qui regrette ce dirigeant qui leur a été présenté depuis leur plus tendre enfance comme un père. En Corée du Nord personne n’échappe à la propagande, qui démarre dès l’école maternelle. Au point que les Nord-Coréens sont persuadés de vivre dans une « démocratie » puisque leur pays s’appelle « République populaire démocratique de Corée ». Cette aberration à nos yeux s’explique par l’isolement extrême du pays et l’impossibilité de remettre en cause des fonctionnements intégrés depuis toujours. Au conditionnement officiel s’ajoute un endoctrinement « familial » : dans l’intimité, les Nord-Coréens n’hésitent pas à critiquer Kim Jong-il, jugé responsable de la famine des années 1990 (1 million de victimes) mais ils n’en demeurent pas moins profondément attachés à son père Kim Il-sung, aimé sincèrement. Mais les larmes ? Rien de surprenant dans un pays – au nord comme au sud –, qui peut être considéré comme une exception latine dans une Asie que l’on imagine bridée par le confucianisme. Les funérailles donnent traditionnellement lieu en Corée à une expression exacerbée de la douleur. En 2009, les obsèques des présidents sud-coréens Roh Moo-hyun et Kim Dae-jung avaient également provoqué des scènes de pleurs, elles aussi longuement télédiffusées !
On ne sait rien du nouveau dirigeant, Kim Jong-un. Il est jeune, inexpérimenté et on raconte qu’il a subi des opérations esthétiques afin de ressembler à son grand-père…
Kim Jong-un est jeune, en effet, mais n’est pas un inconnu. A-t-il 28, 29 ou 30 ans ? Le mystère sur son âge peut s’expliquer par une interprétation hâtive des sources sud-coréennes. En Corée du Sud, traditionnellement, on calcule souvent l’âge en ajoutant un an à la naissance, correspondant aux neuf mois de gestation, et une seconde année au premier retour d’année lunaire. Kim Jong-un étant né un 8 janvier, soit une ou plusieurs semaines avant le nouvel an lunaire, une marge de deux années est tout à fait plausible concernant son âge. Cette jeunesse, souvent présentée comme un obstacle dans une société qui demeure très confucéenne, n’est pas un problème : Kim Il-sung n’avait que 33 ans quand il a pris la tête du pays et Kim Jong-il avait à peine 30 ans en accédant à ses premières fonctions importantes au sein du Parti. L’énergie de la jeunesse, symbole de dynamisme, prend ici le relais du confucianisme. La légitimité de Kim Jong-un provient de sa filiation qui, bien au-delà de la dynastie, puise ses racines au cœur même de la fondation mythique de la Corée sur le mont Baekdu par Tangun, l’ancêtre légendaire commun à tous les habitants de la péninsule. Le matin des obsèques, les rétrospectives télévisées ont été entrecoupées plus de 20 fois par des images du mont Baekdu, lieu de naissance hagiographique de Kim Jong-il, comme une sorte de message subliminal destiné à tracer un long fil d’Ariane émotionnel remontant aux origines du pays.
Kim Jong-un a été scolarisé sous un pseudonyme dans un lycée suisse où il a appris l’allemand (et même le patois bernois), l’anglais et sans doute un peu le français. S’il n’a guère d’expérience, hormis quelques voyages diplomatiques en Chine, son curriculum vitæ demeure prestigieux : études d’informatique à Pyongyang, puis double cursus de physique à l’université Kim Il-sung et à l’académie militaire du même nom. Kim Jong-un ressemble naturellement à son grand père, Kim Il-sung, le père de la nation. Cette ressemblance est soigneusement entretenue, notamment par le port de la veste Sun Yat-sen sombre. Les Nord-Coréens éprouvent en effet une grande nostalgie pour les années Kim Il-sung, associées à des souvenirs de bien vivre et de prospérité. Ainsi, dans les années 1960, c’est la Corée du Nord, plus riche que la Corée du Sud, qui aida la Chine pendant les grandes famines. Les rumeurs de chirurgie esthétique, enfin, alimentent les légendes journalistiques. La presse a souvent raillé l’amour immodéré de Kim Jong-il pour le cognac et les femmes. Un trait de personnalité sans grande signification puisqu’on peut dire la même chose de la plupart des patrons ou hommes politiques sud-coréens de sa génération, amateurs eux aussi de parties fines et d’alcool.
Qui va gouverner la Corée du Nord ?
Kim Jong-il, se sachant malade, avait soigneusement préparé sa succession conformément à une déclaration de Kim Il-sung sur le mont Baekdu en 1943 : « Si la révolution n’est pas achevée de mon vivant, elle sera poursuivie par mon fils et mon petit-fils. » C’est donc au couple formé par sa sœur Kim Kyong-hui, une brillante économiste, et son époux, l’ex-général Chang Song-taek, que Kim Jong-il avait depuis plusieurs années déjà confié la mission de former son fils. Le retour sur le devant de la scène du puissant clan Chang, plusieurs fois victime de purges, a sans doute été négocié contre un soutien inconditionnel à Kim Jong-un. En effet, Chang Song-taek avait entretenu des liens étroits avec l’aîné de ses neveux, Kim Jong-nam, écarté de la succession après son arrestation au Japon en possession d’un faux passeport. Les liens d’amitié entre le « cher leader » et son beau-frère remontent à leur jeunesse, quand Kim Jong-il était intervenu en faveur du prétendant de sa sœur auprès de son père hostile à leur union. Cette « régence familiale » assure au nouveau maître de Pyongyang le soutien de l’armée et la certitude que le pouvoir ne basculera pas aux mains de la branche rivale de la famille, issue de la seconde épouse de Kim Il-sung.
L’analyse des images des obsèques de Kim Jong-il permet d’identifier la nouvelle équipe à la tête du pays et montre l’importance dévolue au Parti. À gauche de la limousine transportant le cercueil marchaient les représentants de l’armée menés par le général Ri Yong-ho, chef de l’état-major interarmées mais aussi vice-président de la commission centrale militaire du Parti des travailleurs et surtout « tuteur » militaire de Kim Jong-un. À droite, derrière Kim Jong-un, suivaient son oncle et d’autres dignitaires du Parti. Quant au cercueil, il était recouvert du drapeau rouge du Parti des travailleurs.
On peut supposer que Kim Jong-un et les « régents » chercheront à rééquilibrer le pouvoir en faveur du Parti, longtemps cible de l’ire de Kim Jong-il qui l’accusait d’avoir été à l’origine des problèmes économiques. Ce processus de réhabilitation de l’image du Parti ne signifie pas pour autant l’abandon de la politique de l’armée d’abord (ou songun), chère à Kim Jong-il, puisque l’armée populaire suit les instructions du Parti.
Quelle sera la politique de Kim Jong-un ?
Kim Jong-il a bouclé sa succession de façon à ce que son fils poursuive son œuvre. Il n’y aura vraisemblablement pas de cassure politique entre le père et le fils. Pour la Corée du Nord, le plus important est de préserver la stabilité du régime, sous le commandement suprême de la famille Kim.
Sur le plan international, la Corée du Nord va certainement poursuivre le cycle déjà bien rodé des provocations militaires et des périodes d’apaisement et promettre un retour à la table des négociations à six (Corée du Nord, Corée du Sud, États-Unis, Japon, Chine, Russie) sur la dénucléarisation de la péninsule. L’avancée des négociations dépendra beaucoup de l’attitude de Washington. Depuis des années, la Corée du Nord, mise au ban du monde par l’administration Bush qui l’avait inscrite sur la liste des pays de l’« axe du Mal », revendique son droit à l’arme nucléaire, sorte d’assurance-vie de facto face aux grandes puissances. Elle demande aussi un dialogue bilatéral direct avec Washington plutôt que des négociations communes aux allures de tribunal. Une reconnaissance de ce simple point permettrait d’obtenir des concessions non négligeables de la part de Pyongyang.
Sur le plan intérieur, Kim Jong-il avait depuis plusieurs années amorcé une politique d’ouverture économique. Il s’était rendu plusieurs fois en Chine, à Shanghai et dans le Guangdong, afin d’étudier le développement de son puissant voisin. Plusieurs zones économiques spéciales ont été créées au cours des dix dernières années : elles peuvent être considérées comme de véritables laboratoires en miniature d’une éventuelle coopération plus intensive avec la Corée du Sud (zone économique de Kaesong) mais aussi avec la Chine (sur la côte est près de Rason, et sur la côte ouest à Sinuiju face à la ville chinoise de Dandong). Dans l’embouchure du fleuve Yalu, des terres ont été cédées en « leasing » à la Chine, ce qui permet de rapporter des devises à Pyongyang mais aussi, une fois de plus, de développer une nouvelle forme d’économie, sorte de joint-venture sino-coréen.
À Pyongyang, qui peut être considéré comme la vitrine du régime, plusieurs essais de marchés « capitalistes » ont été menés à bien. Le grand marché de la réunification (Tongil) accueille plus de 10 000 clients quotidiennement. Les magasins sont dans l’ensemble mieux approvisionnés et certains supermarchés géants vendent des produits de luxe importés (électronique, cosmétiques) destinés à une clientèle qui règle souvent en devises. Les habitants de Pyongyang jouissent d’un niveau de vie qui, sans être comparable à celui d’autres capitales asiatiques, a beaucoup évolué. Mais cette capitale, désormais illuminée, qui découvre la joie des embouteillages et le plaisir des « pains à la viande » (hamburgers), demeure à des années-lumière des autres villes du pays et des campagnes, isolées et engluées dans la pauvreté. Il n’y a cependant plus de famine mais une pénurie alimentaire chronique. L’aide alimentaire mondiale demeure cruciale.
Une économie parallèle, officieuse mais tolérée, a vu le jour pendant la grande famine des années 1990. Tout un réseau de petits marchands, essentiellement des femmes poussées par le besoin, alimente les marchés noirs du pays en denrées venues de Chine grâce à un commerce frontalier bien établi avec les Coréens ethniques de Mandchourie. Et même si les autorités renforcent régulièrement la surveillance armée de cette frontière septentrionale, les petits réseaux commerciaux ne sont guère affectés. En effet, tant qu’ils ne troublent pas l’ordre public, ils permettent, en facilitant le quotidien, d’éviter un éventuel mécontentement populaire.
Parallèlement, au sommet de la pyramide, le régime a lancé dès 2002 une série de réformes octroyant plus de libertés aux entreprises d’État : le nouveau groupe d’investissement Daepung (« le grand vent »), directement sous la tutelle de la Commission de défense nationale, dispose ainsi d’une autonomie permettant de combiner « la politique d’autosuffisance du Juche et les impératifs économiques du monde contemporain ». Pour Kim Jong-un, toute la difficulté résidera dans la gestion de ce délicat équilibre : comment contrôler cette économie libre naissante sans pour autant l’étouffer ?
Quelle influence a la Chine sur le régime de Pyongyang ?
Les liens entre les deux pays sont anciens et, sans le soutien inconditionnel de Pékin, la Corée du Nord, qui dépend de la Chine notamment pour l’alimentation, le pétrole et les engrais, ne survivrait pas. Pour autant, la Chine n’a aucune influence directe sur les décisions de Pyongyang qui la mettent souvent en porte-à-faux vis-à-vis du reste du monde.
Peut-on envisager une révolte populaire à l’image des révolutions arabes ?
Difficile d’imaginer une révolte basée sur les nouvelles technologies (SMS ou réseaux sociaux) dans un pays où seule la capitale, Pyongyang, est correctement équipée en infrastructures de télécommunications. Les moyens de transport demeurent rudimentaires et les déplacements personnels sont quasi impossibles sans autorisation des unités de travail. Cependant, de plus en plus de Nord-Coréens, en dépit de la propagande, savent ce qui se passe dans le reste du monde, d’autant que tous connaissent un ou plusieurs membres de leur entourage qui ont fait défection.
Paradoxalement, un fort attachement au système socialiste (pas de chômage, gratuité des soins) allié à une irréductible fierté d’être nord-coréen explique autant l’impossibilité de passer à l’acte (fuite ou rébellion) que la peur des arrestations. D’après une ONG sud-coréenne bouddhiste, il y aurait actuellement plus de 200 000 prisonniers politiques répartis dans les 12 camps de travail que compte le pays. Plus à craindre serait une révolution de palais déclenchée par la branche familiale issue de la seconde épouse de Kim Il-sung, toujours écartée du pouvoir, ou même par le fils aîné, Kim Jong-nam, volontiers critique du régime. Mais il est probable que Kim Jong-il ait, avant son décès, effectué les purges nécessaires pour éviter toute tentative de coup d’État. En outre, les élections locales de 2011 ont permis de créer un fort réseau de soutien au jeune homme.
Une réunification est-elle possible et quel serait son coût ?
Quand on demande aux Nord-Coréens ce qu’ils pensent de la réunification, la réponse est enthousiaste : « Une réunification, bien sûr, mais si besoin est par la force. » Au Sud, la réponse est plus nuancée : tous les Sud-Coréens souhaitent romantiquement la réunification du pays. Cependant, pour la jeune génération, les « frères » de Corée du Nord n’évoquent plus rien que des photos familiales jaunies. Avec plus de 23 000 Nord-Coréens réfugiés au Sud, chacun a appris à côtoyer ces « frères » quotidiennement. Les jeunes Coréens branchés gardent l’exemple de l’Allemagne à l’esprit et ne sont pas prêts à sacrifier leur niveau de vie pour ces lointains cousins bien souvent considérés comme des « ploucs ». Des réticences récemment qualifiées de « très inquiétantes » par le ministre de l’Unification, Yu Woo-ik. Les estimations des coûts de la réunification avec un Nord vingt fois plus pauvre que le Sud varient en fonction des sources. Cependant, une étude réalisée par le ministère de l’Unification évalue à 249 000 milliards de wons (168,5 millions d’euros) les dépenses pour la seule première année, soit un quart du PIB sud-coréen. Pour les Coréens, la seule option acceptable serait donc une réunification progressive, par étapes.
Mais qui au fond désire vraiment cette réunification ? Les États-Unis, qui ne souhaitent pas perdre leur présence militaire dans cette partie du monde, n’y ont guère d’intérêts, pas plus que le Japon qui redouterait une Corée réunifiée sur la base d’un sentiment antinippon toujours latent. La Chine quant à elle s’inquiéterait de la présence à ses portes d’une Corée nucléarisée proche des États-Unis… Reste donc Pyongyang, qui, en dépit d’une rhétorique agressive, n’a aucune inclination suicidaire et ne serait prêt ni à une offensive militaire au nom de la réunification révolutionnaire ni à se faire absorber par un tsunami capitaliste sud-coréen…
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Est-ce à






