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Et si on taxait les très riches ?
« À quoi servent les riches ? » À cette question, un humoriste avait répondu : « C’est comme pour le sommeil, on ne sait pas au juste. »
Désormais, on en sait un peu plus sur ce sujet délicat. Je vous inviteà lire la très intéressante proposition que nous fait l’un d’eux.
Certaines grandes fortunes s’étaient déjà signalées à notre attention ces dernières années, et plus nettement encore en 2011 en prenant des initiatives étonnantes qui affectent – positivement – la condition de dizaines de millions de pauvres.
Je pense, en particulier, à Bill Gates et à Warren Buffett : deux Américains de deux générations différentes, puisque le premier a 56 ans tandis que le deuxième est dans sa 82e année.
Ils sont devenus amis et chacun d’eux a affecté 90 % de sa fortune colossale à la Fondation Bill & Melinda Gates, engagée dans la lutte contre des fléaux de l’humanité qui frappent surtout les pauvres, particulièrement en Afrique.
Le sida et le paludisme sont ses principales cibles.
Ce que les deux hommes ont prélevé de leur fortune pour le donner à la fondation atteint au total le chiffre stupéfiant de 60 milliards de dollars.
Un autre milliardaire en dollars et qui est, lui, africain – plus précisément égyptien – a formulé, à la fin de 2011, une étonnante proposition dont il espère qu’elle sera suivie d’effets.
Les chiffres qu’il avance, pour impressionnants qu’ils soient, ne sont pas fantaisistes : les riches sont de tous les continents et plus nombreux qu’on ne le pense ; la valeur totale de leurs avoirs donne le vertige.
Notre très riche Égyptien a donné à son incroyable proposition le nom de « taxe de la place Tahrir » et l’a présentée, non pas dans un journal égyptien, mais dans le quotidien de la City de Londres : Financial Times.
Il s’appelle Hassan Heikal. Il est donc moins célèbre que Buffett et Gates et beaucoup moins riche : lui et son frère déclarent ensemble une fortune légèrement inférieure à 2 milliards de dollars.
Hassan Heikal est, depuis 2005, le président-directeur général d’EFG Hermes, la plus grande banque d’investissement du monde arabe. Il est spécialisé dans les fusions et acquisitions d’entreprises et travaille avec des groupes internationaux tels que PepsiCo, Sainsbury’s, Heineken, Vodafone, Bayer et Pirelli.
Diplômé de l’université du Caire, il a débuté sa carrière chez Goldman Sachs avant de rejoindre EFG Hermes en 1995.
Hassan et son frère Ahmed sont les fils de Mohamed Heikal, célèbre journaliste égyptien qui dirigea, de 1957 à 1974, la rédaction du principal quotidien du pays, Al-Ahram. Il a été un conseiller influent du président Nasser et devint même son ministre et son porte-parole. Actuellement, cet octogénaire est chroniqueur régulier sur la chaîne d’information Al-Jazira.
Ses deux fils, Hassan et Ahmed Heikal, sont considérés comme les hommes les plus puissants des milieux d’affaires égyptiens d’aujourd’hui.
Voici maintenant ce que Hassan Heikal a proposé à la fin de l’année dernière : lisez et vous constaterez comme moi que c’est à la fois révolutionnaire et... réaliste :
« “L’Italie n’est pas la Grèce”, affirmait Silvio Berlusconi. “L’Égypte n’est pas la Tunisie”, renchérissait Hosni Moubarak, signifiant ainsi que la petite Tunisie, située aux marges du monde arabe, n’avait pas les spécificités de son propre pays. Comme Berlusconi, Moubarak se trompait : l’étincelle tunisienne a provoqué un embrasement de l’ensemble du monde arabe.
Face à la double réalité arabe et européenne du moment, je voudrais faire une proposition dont je ne doute pas qu’elle suscitera la controverse : chaque pays devrait imposer une taxe unique à tous ses citoyens dont le patrimoine dépasse 10 millions de dollars.
Au plan mondial, la richesse totale de ces personnes – je devrais écrire “notre” richesse totale, car j’appartiens à cette catégorie – dépasse les 50 000 milliards de dollars, concentrés entre les mains de moins de 10 000 personnes.
Si le taux retenu pour cet impôt – payé une seule fois –, je l’appellerai la “taxe de la place Tahrir”, était de 10 %, les recettes seraient de l’ordre de 5 000 milliards de dollars.
Dont 1 500 milliards de dollars collectés auprès des plus riches citoyens d’Europe, et donc affectés aux pays de ce continent, ce qui serait amplement suffisant pour résoudre le problème de la dette et ferait repasser celle-ci – si l’on met de côté l’Allemagne et la France – sous le seuil des 50 % du produit intérieur brut de la zone euro.
Dans la plupart des pays émergents, les effets de cette manne inattendue seraient immenses. Elle permettrait aux gouvernements de réduire la dette publique et d’investir dans les infrastructures, la recherche, de prendre des mesures permettant de relancer l’emploi. La mise en œuvre de ce programme séduisant ne sera pas facile, je le sais, et une partie des sommes concernées, colossales, alimentera certainement la corruption.
Mais ce projet n’a rien d’insensé. Et n’est même pas inédit : dans l’islam, la zakat (aumône légale) – l’un des cinq piliers de la foi – consiste à faire don aux pauvres, chaque année, de 10 % de ses revenus annuels.
Les riches feront tout pour s’opposer à cette idée ? Ce n’est pas sûr du tout, et, en tout cas, ils auraient tort. Car grâce aux 5 000 milliards de dollars de la taxe, les incertitudes qui pèsent aujourd’hui sur les marchés seraient levées et les bourses repartiraient à la hausse, générant un bénéfice supérieur au montant de la taxe.
Et ces riches deviendraient encore plus riches !
Depuis plusieurs années, les très riches ne contribuent pas à l’effort collectif à proportion de leurs revenus : le niveau d’imposition des très grandes fortunes est, en effet – tout le monde le sait –, proportionnellement très inférieur à celui que supporte la classe moyenne.
Dans beaucoup de pays émergents, les revenus du capital et les dividendes boursiers sont tout simplement exemptés d’impôts. Résultat : dans ces pays, une nouvelle catégorie de super-riches ne paie pratiquement pas d’impôts.
Le président Barack Obama lui-même aurait tout à gagner à défendre cette idée, qui lui conférerait une haute dimension morale et lui permettrait de remettre sur les rails un rêve américain aujourd’hui enlisé.
Dans mon pays, l’Égypte, cette “taxe de la place Tahrir” permettrait au gouvernement de disposer d’une manne inespérée de 5 milliards de dollars environ. Soit le montant de l’allègement de la dette que nos dirigeants essaient de négocier avec le Fonds monétaire international (FMI)...
La conclusion s’impose : si nous voulons sérieusement nous donner les moyens de sortir de la crise, il suffit de faire en sorte que les riches paient leur dû. »
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