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La cigale grecque et la fourmi turque

 

La mer Égée, qui sépare la Grèce et la Turquie, est vaste comme un océan, tant les économies de ces deux pays jadis ennemis évoluent en sens opposés. Avant-poste de l’Europe, la première est, à l’ouest, au bord du dépôt de bilan.

Tête de pont de l’Asie, la seconde s’affirme chaque jour, à l’est, comme un jeune « tigre » aux dents longues.

Pendant qu’Athènes vend aux Chinois ses ports et sa dette, Ankara investit en Égypte et achète force Airbus. Alors que le gouvernement Papandréou est contraint de tailler dans sa couverture sociale pour contenir les déficits, le gouvernement Erdogan prépare une assurance maladie certes modeste, mais universelle.

Pourquoi l’Acropole supporte-t-elle de plus en plus difficilement la comparaison avec la Sublime Porte, de la même façon que la cigale souffrait de son voisinage avec la fourmi, dans la fable de La Fontaine ?

La Grèce (11 millions d’habitants et 19600 euros de produit intérieur brut par tête en 2010) illustre à merveille la formule de Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne : « L’euro protège, mais ne stimule pas. » À la fin des années 1990, les gouvernements grecs avaient fait de grands efforts pour rejoindre la zone euro, mais dès qu’ils y sont parvenus – au prix de quelques maquillages de leurs déficits –, l’énergie réformatrice est retombée et, comme le dénonce à l’envi la presse allemande, la Grèce s’est mise en vacances.

Le clientélisme a multiplié les dépenses. De 2004 à 2009, le nombre des fonctionnaires a progressé de 10 %. Leur salaire excède de 30 % à 40 % celui des employés du privé. Les services publics se sont dégradés. Les particuliers ont dû se mettre à donner des « fakelaki » (des petites « enveloppes ») pour être correctement traités par les médecins et les professeurs.

Ces déficiences ont suscité un réflexe de défense des ménages et enclenché un cercle vicieux. « Les Grecs se sont dit : l’État fait semblant de nous offrir des services publics, eh bien faisons semblant de lui payer des impôts! », explique Claude Giorno, spécialiste de la Grèce au département économie de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les contribuables sont devenus des champions de l’évasion fiscale, payant leurs soins dentaires ou leur alimentation de la main à la main pour ne pas acquitter la TVA et n’achevant pas leur maison pour contourner l’impôt foncier. Ces fraudes et exemptions fiscales (L’Église orthodoxe ne paie aucun impôt sur ses vastes propriétés) coûtent de l’ordre de 15 milliards d’euros par an au budget de l’État.

Plus de dépenses publiques et moins de recettes, l’équation menait tout droit aux déficits…que les gouvernements successifs s’appliquèrent à camoufler. Jusqu’au jour de l’automne 2009 où Geórgios Papandréou, nouveau Premier ministre socialiste, décida d’arrêter les tricheries. « Le précédent gouvernement avait annoncé un déficit correspondant à 3 % du PIB, conforme aux règles de Maastricht, se souvient Claude Giorno. Nous, à l’OCDE, nous prévoyions 6%. Papandréou avoua 15 %. » La panique des marchés qui en a résulté dure encore, tant il semble impossible que la Grèce puisse rembourser

les 350 milliards d’euros qu’elle doit, malgré les aides répétées de l’Union européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI).

Mais la Grèce ne souffre pas seulement d’une dette formidable. Elle n’est plus compétitive. « Elle est ligotée par des monopoles et une bureaucratie

étouffante, souligne Claude Giorno. Par exemple, dans le transport routier, subsiste un numerus clausus qui fait monter indûment les prix. Elle est aussi handicapée par une proportion excessive de consommation publique et privée : de 2000 à 2009, celle-ci s’est approprié 90%de la production du pays, alors que ce taux est de 77 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. » La Grèce a profité des aides de Bruxelles, mais elle ne s’en est pas servie pour investir.

Sa compétitivité s’est effondrée ou plutôt, elle n’a pas progressé entre 2000 et 2010, quand les salaires grecs ont été multipliés par deux. La retraite précoce, souvent à 55 ans, n’a rien arrangé. Les investissements étrangers ont fui et le pays ne peut plus guère compter que sur son tourisme et son transport maritime. C’est peu et le réveil est douloureux pour le peuple grec. Il se voit étranglé et humilié par les plans de sauvetage et les purges imposés de l’extérieur. Même si l’Europe et le FMI parviennent à éviter la faillite de l’État hellène, la récession sera dure et longue : –4,4 % en 2010, –5 % en 2011 et encore –2 % en 2012, selon le FMI. Pauvres Grecs !

Bien que l’échelle ne soit pas la même (75,5 millions d’habitants et 7340 euros de PIB par tête, toujours en 2010), le scénario turc est à l’opposé. En 2001, l’instabilité politique des années 1990, la libéralisation sans précaution du secteur bancaire et l’accumulation des déficits budgétaires font exploser la dette, qui bondit de 50 % à 90 % du PIB. C’est la crise. Le gouvernement prend des mesures drastiques préparées par le ministre des Finances de l’époque, Kemal Dervis. Les coupes budgétaires sont nombreuses : au lieu de subventionner les prix agricoles, il est décidé de cibler les subventions sur les paysans les plus pauvres. Le nettoyage en profondeur du secteur bancaire débouche sur la faillite des institutions les plus malades et sur des nationalisations. « Les banques allouaient leurs prêts, non en fonction du sérieux d’un investissement, mais en raison d’une proximité politique ou de l’intérêt d’une autre filiale de la banque », commente Rauf Gönenc, spécialiste de la Turquie au département économie de l’OCDE. Un système rigoureux de supervision a été mis en place et la Banque centrale s’est vu reconnaître une totale indépendance. La concurrence a été stimulée et le secteur public réduit. Par exemple, les contrats ont été renégociés avec les compagnies d’électricité. Les successeurs de Kemal Dervis ayant poursuivi dans cette voie, un cercle vertueux s’est enclenché. « La réduction, puis la suppression des déficits budgétaires ont permis de réduire les primes de risque que la Turquie devait payer pour ses emprunts, poursuit Rauf Gönenc. Les entreprises ont amélioré leur stock de capital et les prêts bancaires sont venus épauler leurs projets en quantité suffisante. Cela a créé une dynamique. »

Cela se voit dans les indicateurs macroéconomiques. La croissance turque soutenue a permis de tripler en dix ans les exportations aussi bien que le revenu moyen des Turcs, tout en ramenant le ratio de la dette publique à 42 %, un niveau inférieur à celui de la zone euro. Et la croissance se poursuit : + 8,9% en 2010, + 6,5 % en 2011 et probablement encore +2 % en 2012. 

Le métro d’Istanbul est d’une propreté que lui envierait celui de Paris. L’accueil touristique est de qualité. L’Anatolie est devenue une pépinière d’entreprises. Le peuple turc préférait l’agriculture, l’armée ou l’administration. Au terme d’une petite révolution culturelle, il s’est fait entrepreneur. Évidemment les investisseurs étrangers adorent ce peuple travailleur qui améliore sa productivité et sa flexibilité d’année en année. Cette « success story » de la seizième économie de la planète promet de durer et donne à Recep Tayyip Erdogan, son Premier ministre, les moyens économiques de ses ambitions.

Aujourd’hui économiste à l’institut Brookings à Washington, Kemal Dervis comprend d’autant mieux le drame grec qu’à l’origine, Grèce et Turquie souffraient des mêmes carences. Il témoigne donc d’une grande compassion pour la Grèce « qui se trouve dans une situation désastreuse parce qu’elle n’a pas eu notre chance », explique-t-il. « La faible croissance actuelle l’empêche de se redresser rapidement, alors que le début des années 2000 a été florissant.

Or un peuple peut endurer des sacrifices pendant un an, mais au-delà, la démoralisation s’installe et le redémarrage est plus difficile. » Il ajoute : « D’autre part, les Grecs sont dans la zone euro et ils n’ont pas pu dévaluer leur monnaie comme nous l’avons fait en 2002, ce qui a fait repartir nos exportations. » Des Turcs acharnés à se tirer de la pauvreté et que l’Europe ne veut pas accueillir; des Grecs protégés par l’euro, mais prisonniers des facilités qu’il autorise. La dissymétrie des conséquences tranche sans appel. Le pays le moins bien loti a choisi la bonne voie : se retrousser les manches. ■ Alain Faujas

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