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Un été tunisien

Là où certains avaient prédit un mois de ramadan chaotique, notre collaborateur a trouvé un pays paisible et rencontré des gens d’une grande dignité.

Par Gérard Haddad

De bons esprits avaient annoncé un mois de ramadan « chaud ». Des commandos de salafistes devaient écumer les plages estivales pour chasser les bikinis et les amateurs de canettes. Il n’en a rien été. Depuis les journées historiques de janvier, jamais mois ne fut plus calme.

Mollement allongé sur le sable doré de Kélibia, je suis des yeux un petit groupe de femmes promenant leur string sur une anatomie charnue, avant de se jeter dans la mer cristalline où barbotent déjà quelques autres femmes, en burkinis, entourées de leurs enfants. La cohabitation ne semble déranger personne.

La Tunisie préélectorale est en lévitation, on le sait. De temps à autre éclate, ici ou là, un incident, un vrai. Et puis, il y a les faux, nombreux. J’ai eu connaissance directe de deux d’entre eux.

Au début de l’été, dans la paisible Djerba, des islamistes auraient attaqué une noce juive. Une certaine presse s’en était fait l’écho sur Internet et avait alarmé les populations. J’interroge mon ami, ce rabbin djerbien qui m’initie aux arcanes du Talmud. « Mais pas du tout, proteste-t-il. C’était une simple querelle entre deux voisins, autrefois amis. Rien de bien sérieux. »

Un autre jour, ce sont les services culturels français qui organisent dans la région de Kasserine, ce foyer d’où a surgi la révolution, une série de projections cinématographiques nocturnes du film Plus jamais peur de Mourad Ben Cheikh. Après la projection, dans le calme, certains spectateurs demandent à discuter du film. On leur promet que demain le cinéaste sera là, et tout le monde va se coucher après un dernier regard à la voûte céleste criblée d’étoiles.

Mais voilà que le portable du responsable sonne. Son supérieur à Tunis : « Il paraît que ça se passe mal, que vous avez été caillassés…

— Ah bon ! Pourtant, tout s’est bien passé.

— Pas de risque… Vous rentrez sur le champ à Tunis. »

Qui a prévenu si vite les services consulaires de ce faux caillassage ? Qui donc a intérêt à propager ces fausses nouvelles ? Mystère.

Ces bons esprits parlent également de chaos là où je ne perçois qu’une certaine confusion, déjà avec cette pléiade de partis qui postulent pour la prochaine constituante.

« Chaos, où vois-tu du chaos ?, me dit un ami. Regarde autour de toi ! Tout marche, tout est paisible. C’est si calme, l’Europe ? Pourquoi cette angoisse ? Quant à la centaine de partis, c’est du cinéma. En fait, il n’y a que trois blocs : les islamo-conservateurs, les destouriens et RCD recyclés, et les réformistes. »

Et la menace islamiste ? Soir après soir, à la rupture du jeûne, sur une des chaînes de télévision les plus regardées, l’ami Youssef Seddik, que l’âge a paré de la stature du sage, poursuit son travail de déconstruction des superstitions et de l’ignorance qui nourrissent les fanatismes.

Justement, il s’en passe des choses sur cette nouvelle télé postrévolutionnaire. Voilà qu’un soir, Sadika Keskes, une magnifique artiste qui développe en Tunisie l’art du verre soufflé appris à Murano, lance un appel aux femmes : « Prenez votre destin entre vos mains ! » Quelques minutes à peine s’écoulent, et voilà que le téléphone sonne. Ce sont des femmes de Foussana, à quelques kilomètres de Thala, épicentre de la révolution, ville qui paya du plus grand nombre de morts le changement de régime, mais aussi ville où la population empêcha les émeutiers d’incendier les édifices publics : « Plutôt que des discours dans les médias, venez nous voir ! Venez voir comment nous vivons ! »

Sadika n’hésite pas. Le lendemain, elle prend sa voiture et va à Foussana. Elle découvre une affreuse misère. Alors, sur le champ, elle échafaude un plan : acheter de la laine brute, la faire laver et filer par ces femmes au chômage, puis leur faire tisser des tapis qu’elle vendra dans ses magasins. Toujours en doublant le salaire que ces femmes recevaient jusqu’ici. L’idée enthousiasme la population, qui s’organise en réseau, et se répand comme un feu de paille. Voilà ces femmes travaillant nuit et jour. Un autre réseau se crée à Thala, demain à Haïdra, à Kasserine…

Une semaine plus tard, Sadika, son mari et sa fille repartent pour la région. « Tu viens ?, me propose-t-elle. J’accepte sans hésiter. Je sais qu’en dehors de la banlieue cossue de Tunis ou des grandes villes du Sahel se trouve une autre Tunisie, celle-là même qui s’est dressée contre le tyran kleptomane.

Dans la chaleur d’août, nous partons en convoi, une berline et un gros camion qui renferme un métier à tisser et des kilos de laine.

Un comité d’accueil chaleureux nous attend et nous offre, malgré le ramadan, des boissons fraîches et des gâteaux secs. Curieusement, ces gens semblent plus ouverts d’esprit que les femmes voilées de la capitale. Les femmes d’ici portent un simple fichu qui souvent glisse sur leur cou. Les relents venus du Golfe saoudien ne semblent pas les avoir atteints. « Mangez ! », insistent-elles.

On nous conduit dans de pauvres masures. Dans une pièce sans eau ni toilettes, sur un sol en terre battue, un vieillard se débat avec son Parkinson, veillé par sa femme à demi aveugle à cause d’un glaucome non soigné.

C’est bien une autre Tunisie que je découvre, celle du chômage et de la misère, et pourtant d’une grande dignité.

« Nous ne voulons qu’une chose, disent tous ces braves gens, pas de cadeau, pas de subventions, mais du travail ! »

Avec son premier argent gagné, la femme au glaucome ira consulter.

Je suis émerveillé. Il suffit d’une personne de talent et de cœur pour insuffler de la vie dans ces terres desséchées. Opération dérisoire en apparence, en notre siècle de technologie : quelques dizaines de kilos de laine filée puis tissée avec art. Mais en vérité, un premier pas dans la longue marche que la Tunisie nouvelle a commencé.

Ce soir-là, nous avons dormi à proximité, sur les hauteurs de Haïdra. La nuit est fraîche. Demain, nous visiterons le magnifique site romain et byzantin.

 

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