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L’année du grand changement

2011 a toutes les chances, à mon avis, de retenir l’attention des historiens. Tant sur le plan de l’économie que sur celui des relations internationales.
En économie, c’est le combat homérique – qui n’est, hélas, pas encore gagné – des grands pays industrialisés contre l’hydre du surendettement.
Les relations internationales, quant à elles, sont marquées par le renversement spectaculaire des rôles entre les grandes démocraties occidentales et les ex-puissances communistes.
Il s’agit là d’un changement révolutionnaire en train de s’opérer sous nos yeux ; on n’en a pas pris la mesure et on n’en connaît pas encore les gagnants.
Parlons-en.

Nous l’avons presque oublié aujourd’hui, et il y a donc lieu de le rappeler : les grandes démocraties d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord ont accordé, tout au long des soixante dernières années, un très large soutien aux dictatures les plus rétrogrades et les plus corrompues.
Pour contrer le communisme, d’abord, pour faire pièce à Al-Qaïda, ensuite, ces démocraties ont, sans état d’âme, soutenu, financé et tenu à bout de bras une cohorte de sinistres dictateurs dont les plus notoires sont Batista (comparé par Nixon à Abraham Lincoln !), Trujillo, Duvalier, les généraux de Saigon, les dirigeants de l’apartheid sud-africain (Margaret Thatcher s’est opposée jusqu’au bout à la libération de Nelson Mandela !), le chah d’Iran, Mobutu, Bokassa, Saddam Hussein (jusqu’en 1990) (1).
En apothéose de cette longue période de honte, nous avons vu, très récemment, Moubarak et Assad reçus avec faste à Paris. Et, comme nous l’avons décrit dans La revue (2), les grands dirigeants des démocraties occidentales en procession à Tripoli pour s’incliner devant Kaddafi, faire son éloge et quémander ses commandes.

Mais, à partir de janvier 2011, à la faveur du « printemps arabe », qui a eu sur eux l’effet d’une piqûre salutaire, ces mêmes démocraties ont changé leur fusil d’épaule.
Y a-t-il eu entre elles une forme ou une autre de concertation ? Ou bien ont-elles viré de bord en ordre dispersé ?
Il semble qu’elles soient parvenues à la même conclusion, en même temps. Tout se passe en tout cas comme si, piquées au vif, elles s’étaient dit : « Il est grand temps de respecter les valeurs dont nous nous réclamons et d’y adapter nos intérêts. Soutenons les peuples et leurs jeunesses contre leurs dictateurs pour plus de liberté et plus de justice… »
Ce virage à 180 degrés a mis à découvert les ex-puissances communistes : la Russie et la Chine, ainsi que leurs rejetons — le Cuba des frères Castro, le Venezuela de l’étrange Hugo Chávez.
Par idéologie et pour s’opposer aux Occidentaux, ces puissances, qui furent les apôtres de la Révolution, avaient naguère pris fait et cause pour les peuples et leurs dirigeants révolutionnaires, les avaient aidés à combattre les dictatures réactionnaires.
En 2011, les voici muées en défenseurs des régimes en place. Et, parmi eux, les dictateurs les plus rejetés par leurs peuples et leurs jeunesses : Corée du Nord, Birmanie, Soudan, Libye, Syrie, etc.

Cette mémorable année 2011 n’a donc pas fini de nous surprendre. Dans un monde qui marche sur la tête, nous voyons :
– d’un côté, les puissances bourgeoises d’hier applaudir aux révolutions de l’ex-tiers-monde, leur prodiguer aide et assistance ;
– de l’autre, les pays qui, hier, appelaient les peuples à se soulever s’employer aujourd’hui à protéger le pouvoir des dictateurs.
Chacun des deux camps a changé de place, de rôle et de discours. 


1. Lire sur ce sujet, en particulier, Red Heat. Conspiracy, Murder and the Cold War in the Caribbean, par Alex von Tunzelman, paru en avril 2011 chez Simon & Schuster.
2. Voir La revue numéro 12 (mai 2011).

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