François et Ségolène, séparés mais… inséparables
Dans la course à l’investiture socialiste pour la présidentielle de 2012, l’affrontement entre François Hollande et Ségolène Royal sera inévitablement perçu comme une réplique du déchirement de cet ancien couple.
Par François Soudan
Ils ont beau répéter en privé que la page est tournée, que leurs décisions ne sont plus suspectes d’être influencées par une vie de couple dont l’acte de décès a été prononcé il y a quatre ans et que l’un n’est plus que le concurrent de l’autre, le poids de leur passé pèse davantage dans l’imaginaire collectif des Français qu’un présent repeint aux couleurs de l’apaisement.
Qu’ils le veuillent ou non, Ségolène et François sont condamnés à ce que leurs histoires respectives et leur affrontement politique soient lus, au moins jusqu’à la primaire socialiste d’octobre, et peut-être au-delà, comme une réplique de leur séparation, le solde public de comptes privés et la chronique d’un désamour éternel. Tous deux pourtant se sont émancipés de leur quart de siècle de vie commune, non sans douleur pour elle, non sans remords pour lui, mais désormais sans regrets. Seulement voilà : la politique et l’intime furent à ce point mêlés chez eux que sans une grille de lecture privée il demeure aujourd’hui encore impossible de décoder leurs aventures politiques respectives.
Chacun, bien sûr, gère cet après avec le tempérament qui est le sien. En position de cofavori avec Martine Aubry pour la course à l’investiture socialiste, tout à sa posture de candidat « normal » à l’heure où son destin s’esquisse, répétant sans cesse qu’il faut « avancer droit, tracer son chemin, ne jamais parler des autres », François ne dit pas un mot, en public, sur son ex-compagne. Toujours aussi déterminée, cachant ses doutes si elle en a, convaincue d’être demain au minimum la faiseuse de roi, celle qui tranchera entre Hollande et Aubry, Ségolène feint d’ignorer elle aussi le père de ses quatre enfants, même si nombreux sont ceux qui ont vu, à tort ou à raison, l’ombre portée d’une rancœur tenace se profiler derrière ce jugement abrupt confié il y a un mois à l’hebdomadaire L’Express : « On ne peut pas cultiver les vertus publiques comme disait Montesquieu, et piétiner les vertus privées, traiter les femmes plus bas que terre, manquer de respect à sa famille ! »
Certes, les amateurs de feuilletons -brésiliens en seront pour leurs frais : -entre ces deux politiciens que leur rupture a fait croître en densité et en maturité, il n’y aura pas, dans les mois à venir, de déballage ni de règlements de comptes à ciel ouvert. Mais à la différence de la campagne électorale de 2007, quand le couple s’acharnait à dissimuler aux yeux des journalistes les effets d’une crise irréversible, c’est ce qu’ils vont montrer et inévitablement devoir dire l’un de l’autre qui sera guetté, soupesé, décortiqué. En attendant ce must médiatique que pourrait être – qui sait ? – une cohabitation en 2012, sur les cimes du pouvoir…
Comme dans toutes les histoires de couples, c’est après coup que les proches, les amis, repèrent les signes avant-coureurs de la fin. La plupart d’entre eux s’accordent sur un point : c’est à partir de 2004, après la victoire du Parti socialiste aux élections régionales, que la belle mécanique de ce tandem issu de l’union libre de deux êtres pareillement émancipés donne les premiers signes extérieurs de grippage. Pour leurs intimes, ceux qui chaque année viennent le 12 août à Mougins fêter l’anniversaire de François, le fonctionnement interne du duo a toujours été un mystère, « un triangle des -Bermudes », comme le dit Claude Bartolone.
Reste qu’eux semblent s’y retrouver et c’est bien là l’essentiel. 2004, c’est l’année où François dit : « Je ne souhaite à personne d’avoir un adversaire comme Ségolène Royal », avant d’ajouter, histoire de lever toute ambiguïté, « quand on a la chance de rencontrer Ségolène, on la garde ». 2004, c’est aussi l’année où la journaliste de Paris Match Valérie Trierweiler, qui deviendra bientôt très proche de François Hollande, écrit en experte à propos du couple : « Elle sait sortir aussi les griffes si nécessaire. Elle se méfie des femmes qui l’approchent. »
Ségolène en tigresse jalouse, François en séducteur bonhomme : les rôles sont campés. Mais ce n’est pas cela qui compte, tout au moins pas encore. En cette année 2004, le succès du PS les a hissés tous les deux au rang de présidentiables. Les complices de toujours deviennent concurrents et leurs jardins secrets, qu’ils ont toujours entretenus pour preuve et condition du respect qu’ils se vouent et de la liberté de chacun, deviennent peu à peu des camps retranchés au service d’ambitions contradictoires. Pour résister à pareille distorsion, il aurait fallu que ce couple soit blindé, sans aucune faille, et que l’un sacrifie son ambition politique au profit de l’autre. Or, la faille est là. Elle va devenir béante.
Un an plus tard, en septembre 2005, quand Ségolène Royal annonce sa candidature à l’élection présidentielle, l’union fait encore illusion. Seuls les très proches savent que le couple bat de l’aile, mais, ironie de l’histoire, c’est à Ségolène que l’on prête de fausses aventures extraconjugales. En réalité, tous deux ont décidé de faire comme si, de jouer le jeu et de se ménager un sursis avant l’échéance électorale. Pour lui, il semble que la messe soit dite et que la séparation n’ait pour horizon que le calendrier de la présidentielle : mai 2007. Pour elle, c’est plus compliqué. Bien qu’elle ait, elle aussi, voulu mettre la crise entre parenthèses pendant la campagne, il n’est pas dans sa nature de renoncer. Elle croit encore en la rédemption du premier secrétaire qui saura peut-être retrouver le chemin de la vie commune.
Début juin 2006, les magazines people s’exta-sient sur une photo du couple prise à Antibes et glosent sur le thème de leur complicité. Mais personne ne remarque que Ségolène a les poings dans les poches et que François a glissé une main qu’elle ne tient pas le long de son poignet. Ce qu’ils se disent alors n’a sans doute rien à voir avec de la tendresse. Quelques jours plus tard, fin juin, dans un train qui file vers la Bretagne, la candidate tente un stupéfiant coup de poker. Devant les journalistes, elle évoque son possible mariage avec François dans le cadre d’une cérémonie « strictement familiale ». Mieux encore : reçu le lendemain à Poitiers par Ségolène, le souriant et -volubile président de l’Assemblée de Polynésie d’alors, -Oscar Temaru, -annonce avec son accord que la cérémonie pourrait avoir lieu à -Tahiti, en sa mairie de Faa’a, aux sons des ukulélés, dans un cadre follement romantique. François Hollande, qui n’était pas au courant, doit se fendre, les lèvres pincées, d’un démenti cinglant : « Ce n’est pas dans nos projets. » Entre l’ultime tentative d’une femme blessée pour conjurer l’inéluctable et la mise au point exaspérée d’un homme qui ne fréquente déjà plus le domicile conjugal, comment croire que le climat de la campagne qui s’annonce ne sera pas affecté ? De fait, cette atmosphère -délétère sera l’une des raisons de la défaite.
Pour elle, surtout, la campagne sera une -épreuve. Jusqu’au bout, elle donne le change et évite d’offrir à l’opinion le spectacle d’un naufrage annoncé. Le couple n’est plus uni que par le silence et la dissimulation. « Lorsqu’on perd l’amour d’un homme, confie-t-elle lors d’un dîner, on peut être tentée de chercher celui du peuple. » Le soir du 6 mai et de ses 47 %, des images furtives saisissent ce qui ressemble à une explication de gravures au sein du couple. Le 12, elle exige de lui qu’ils arrivent ensemble au conseil national du parti.
Ce sera la dernière fois. Ségolène attend le lendemain du second tour des législatives de juin pour signifier à son compagnon, qu’elle n’a pas consulté, son congé par voie de presse. « J’ai -demandé à François Hollande de quitter le -domicile [ce qui était déjà, de facto, le cas, ndlr] et de vivre son histoire sentimentale de son côté » : la phrase devient culte sur Internet.
Désormais et pendant près d’une année, -Ségolène Royal va s’ancrer dans un statut de femme flouée, trompée, victime de la discourtoisie
machiste d’un homme volage. TF1, début juillet : « Quand on aime et qu’on est trahie, quand on sent que le respect n’est plus là, alors il vaut mieux reprendre sa vie en main. » Paris Match, trois mois plus tard : « Ma priorité a été de bien stabiliser les enfants » en attendant de « cicatriser la blessure », de « sortir de cette longue et pénible épreuve intime ». Puis elle ajoute : « Les ruptures ouvrent des nouveaux possibles. »
François le discret, lui, se tait, un peu gêné de cet étalage d’écorchée vive. Début décembre 2007, pourtant, pressentant les dégâts du déballage sur son image d’homme responsable, il réplique. Dans le livre qu’elle vient de publier chez Grasset, Ma plus belle histoire, c’est vous, son ex-compagne -reproche au premier secrétaire ses absences pendant une campagne électorale qu’il aurait « regardé de loin ». « La solidarité politique n’a pas compensé l’abandon privé », écrit-elle, féroce et plutôt juste. Alors Hollande réagit : « Il ne sert à rien, confie-t-il aux journalistes, d’imputer aux autres sa responsabilité. Il faut regarder, selon le rôle et la place qu’on a occupés, ce qu’on aurait pu faire de mieux. » Fermez le ban. Voici venu le temps de la rancœur.
La déconstruction du couple est rapide, aussi rapide que la chute respective de l’un et de l’autre dans les sondages. 2008 sera à cet égard une année de souffrances. Les amis communs, particulièrement ceux qui fréquentaient Ségolène et François depuis les bancs de l’ÉNA à la fin des années 1970 – Michel Sapin, Jean-Pierre -Jouyet, Jean-Marie Cambacérès –, mais aussi Julien Dray, Jean-Yves Le Drian, Jean-Pierre Mignard, sont sommés de choisir leur camp. Comme tout divorce, celui-là charrie son lot de dégâts collatéraux. En novembre, le congrès de Reims est un double Waterloo : pour elle, à qui Martine Aubry a soufflé le poste de premier secrétaire à l’issue d’un scrutin jugé « inique », voire « truqué » par ses partisans, et pour lui, la même Martine ayant en partie basé sa campagne sur une critique au lance-flammes de sa « gestion de roi fainéant ». Les amis d’Aubry triomphent d’un raccourci cruel : « Nous nous sommes débarrassés de la famille royale de Hollande. » Peu importe que la famille en question ait volé en éclats. Pour tous ceux qui, au sein du PS, estiment que les déchirements du couple ont pollué l’atmosphère au point de jouer un rôle dans la défaite de 2007, Reims est synonyme de soulagement.
Ces deux animaux politiques passés à l’essoreuse de l’échec avaient-ils besoin de se séparer pour rebondir ? Sans doute. C’est au fond du trou, quelque part entre la fin de 2008 et le début de 2009, que François Hollande va renaître. Une -femme, une autre, la journaliste Valérie -Trierweiler, dont le nom est encore tabou pour la plupart des médias, l’y aidera de manière décisive. Il attaque un régime, perd 10 kilos, se relooke juste ce qu’il faut et compose un autre personnage qui peu à peu grimpe de nouveau dans les sondages. Fini le monsieur petites blagues, l’homme de coups d’appareil et de ficelles tordues, place au futur candidat normal, calme, digne et mesuré. Maigrir donne du poids à son discours et peu importe que ce dernier soit un robinet d’eau tiède social-démocrate destiné à ne fâcher personne.
Dans la lignée comparative des personnalités françaises de la V e République, -Hollande a choisi celle des raisonnables, Pompidou, Barre, Delors, plutôt que celle des transgresseurs et des vendeurs de rêves, Mitterrand, Sarkozy, à laquelle se rattache Royal. Face à Martine Aubry, il s’est clairement déporté vers la droite du parti mais il pense que son comportement personnel, pas bling-bling pour un sou, est en phase avec les militants socialistes, que ces derniers, dans leur majorité, ne lui en tiendront pas rigueur à la primaire et que c’est là le cap à maintenir pour attirer à lui les orphelins de Dominique Strauss-Kahn. « Il espère que la cohérence politique l’emportera sur le pacte de Marrakech entre DSK et Aubry », résume un de ses proches.
Reste que les socialistes ont rarement brillé par leur cohérence et que le bal de la haine est plus que jamais ouvert. Ce qui reste du troupeau d’éléphants n’a jamais traité Hollande comme un égal, plutôt comme un stagiaire, un boxeur léger, un coursier. Laurent Fabius, qui le considère -comme un embrouilleur inapte, ne cache guère son mépris : « Franchement, vous imaginez François Hollande président de la République ? On rêve », s’exclamait il y a peu l’ancien Premier ministre devant un parterre d’étudiants de Sciences Po. Quant à Martine Aubry, avec qui il partage le même père (biologique pour elle, spirituel pour lui) en la personne de Jacques Delors, elle le compare volontiers à Raymond Domenech, expliquant qu’elle a trouvé le Parti socialiste dans l’état où ce dernier a laissé l’équipe de France de football. Le choc des ego ne laisse aucune place pour la charité. De ce côté-là, Hollande n’est pas en reste, même s’il réserve son humour acide pour ses dîners en ville. En public, c’est une poêle en Téflon.
Ségolène, elle aussi, s’est reconstruite politiquement. Même si la plupart des observateurs estiment que son heure présidentielle est passée, elle se veut la « candidate des solutions » pour le parti dont elle brigue l’investiture et pour la France tout entière, à laquelle, une fois de plus, elle a donné rendez-vous. Plus sérieusement, elle sait que sa position centrale entre petits et gros postulants au sein du parti vaudra cher lors de la primaire. Jubilatoire ? Oui, mais aussi cornélien, voire douloureux. Une certaine cohérence idéologique voudrait qu’elle appelle in fine à voter Aubry, mais elle n’a guère d’estime pour celle qui, vacharde, continue d’imiter sa voix pour faire rire ses amis, « l’usurpatrice » qui lui a « volé » son congrès de Reims. Alors, se rallier à François ? François, qui depuis des mois s’échine à reprendre avec son ex-compagne des relations politiques normales, en rêve. Lui qui est le seul à ne dire que du bien d’elle en public (« elle pèse, elle doit être respectée »), lui que l’on a vu à deux reprises au moins depuis avril échanger avec elle quelques phrases qui ont fait gamberger le -Landerneau politique.
Après tout, chacun a refait sa vie. Ségolène avec l’éditeur de jeux de société André Hadjez, François avec Valérie Trierweiler. Elle a été la première à faire son outing sentimental, un jour de mai 2009 à Villebois-Lavalette, charmante localité charentaise non loin d’Angoulême où elle partageait avec des proches, dont André, un repas simple et ensoleillé. Radieuse, elle pose aux côtés de son nouveau -compagnon devant l’objectif d’une photographe convoquée pour l’occasion : VSD en fera sa une.
Le pudique François, lui, a attendu octobre 2010 pour officialiser sa liaison dans Gala, autre phare de la presse people. Histoire de clarifier sa situation et de sortir de son rôle d’ex, il n’y va pas par quatre chemins, quitte à laisser les âmes sensibles compatir pour Ségolène : « Valérie est la femme de ma vie. » Deux trajectoires personnelles donc, dont la médiatisation laisse cependant un arrière-goût amer, celui de la poursuite d’un duel à distance, bonheur contre bonheur.
Une chose est sûre : si Ségolène Royal a surmonté la rupture, elle n’a toujours pas pardonné à François Hollande le coup de canif porté au contrat tacite qui les liait depuis plus de vingt-cinq ans. Si lui se garde de la moindre critique à son encontre, elle a visiblement encore du mal à se retenir. Elle ne se gêne pas ainsi pour pointer le bilan vierge d’expérience gouvernementale du député de la Corrèze : « Celui qui ne fait rien est souvent le plus populaire. » Et quand on l’interroge sur la « normalité » politique revendiquée du père de ses enfants, elle répond : « Il a le droit de se définir ainsi. Est-ce suffisant ? »
L’avenir dira si ces coups de griffes sont ou non compatibles avec une cohabitation politique qui pourrait prendre des allures totalement inédites en cas d’élection de François Hollande en mai 2012 – l’hypothèse Royal paraissant très peu probable. Confronté à cette perspective inversée début 2007, celui qui était encore à la ville le compagnon de la candidate Ségolène avait tenu à signifier qu’il ne serait pas ministre, ajoutant qu’il ne logerait pas à l’Élysée (une précision qui, à l’époque, avait paru étrange alors qu’elle ne faisait que prendre acte d’une séparation de corps déjà en vigueur). Depuis, la question du domicile est réglée. Reste à solder celle de la coexistence entre deux êtres qui se connaissent trop bien pour ne pas, en définitive, se comprendre.
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