Gare au gourou
Gare au gourou
Conseiller en communication de François Mitterrand, Jacques Pilhan décide à l’été 1993 de travailler secrètement pour Jacques Chirac. Après avoir contribué à l’élection du premier, il assurera la victoire du second.
Par Henri Marque
Le 25 octobre 1993, François Mitterrand est satisfait de son Heure de vérité sur la deuxième chaîne, préparée une fois de plus par son (bon) génie de la communication, Jacques Pilhan. Le chef de l’État a pu dire ce qu’il pensait de la cohabitation dite « tranquille » ou encore « de velours » avec Édouard Balladur. Il a reconnu sans se compromettre qu’elle se déroulait « en des termes qui [n’étaient] pas, a priori, antagonistes ». Après l’émission, il remercie sobrement son coach, qui confie parfois à son sujet : « Il m’écoute… à 40 %. » Davantage ce soir-là, à en croire le compliment que lui décerne le président : « Je sais que vous avez beaucoup travaillé. » Pilhan n’en revient pas : « Je bosse pour lui depuis dix ans, c’est la première fois qu’il me dit ce genre de choses. »
Dix ans en effet qu’il a quitté l’équipe de Jacques Séguéla et créé sa propre agence de com, Temps public, pour se mettre au service de François Mitterrand. Après avoir contribué à le faire élire en 1981, il a préparé jour après jour sa réélection de 1988, ne cessant d’y consacrer, méticuleux jusqu’à l’obsession, des heures de travail, épluchant dans leurs moindres détails les innombrables enquêtes et sondages, agissant en tout et envers tous selon la certitude dont il a su faire un objectif et le plus souvent un résultat : « L’opinion change d’elle-même l’image de celui qu’elle veut faire gagner. »
Sulfureux précepte qui lui vaudra sa réputation bien méritée de « sorcier » – appellation reprise dans le titre du livre que lui a consacré Jean-François Bazin (voir encadré page 76) – et aussi quelques procès en sorcellerie, tant on se demande avec quelque effroi s’il faut s’émerveiller des succès qu’il obtient ou s’inquiéter des manipulations qu’ils supposent. Mais le plus stupéfiant est à venir. À L’Heure de vérité va succéder, par un retournement d’une inimaginable audace, le temps de la trahison. Remontons quelques mois en arrière.
Juste au début de l’été 1993, isolé dans son monumental Hôtel de Ville, Jacques Chirac est à la dérive. Maire de Paris, mais lâché par les siens – Sarkozy en tête, qui lui assénera droit dans les yeux en guise de justification de son ralliement à Balladur : « Moi, je fais de la politique. » Président du RPR, mais borduré de jour en jour à Matignon par son « ami de trente ans ». Édouard Balladur, qui lui doit pourtant sa nomination à Matignon, ne pense qu’à l’Élysée malgré ses « ruses de Sioux pour faire croire le contraire », raille François Mitterrand.
Bref, « Chirac est dans la merde », conclut Jacques Pilhan, déjà émoustillé à la pensée qu’il pourrait gérer en même temps le président sortant et son successeur potentiel. Car quel autre sauveur pour le maire de Paris que ce magicien de la communication dont les gaullistes chiraquiens avaient mesuré à leurs dépens la sournoise efficacité tout au long de la première cohabitation ? Maintenant que les cartes ont été rebattues et qu’il s’agit de contrer les machinations de Balladur, pourquoi ne pas s’en remettre à lui ?
Claude Chirac est la première à y penser. Dans la com depuis deux ans et prête à tout pour sortir son père du bourbier, elle se souvenait d’avoir partagé des sympathies prometteuses avec Pilhan lorsqu’un an plus tôt il avait accepté de déjeuner avec elle. Ce sont des agapes dînatoires qui vont cette fois-ci relancer le destin. Le 11 juin 1993, les deux Jacques, Chirac et Pilhan, se rencontrent, se découvrent, puis, le 6 juillet, peuvent enfin « se parler entre hommes », dans un appartement du 16e arrondissement de Paris, chez le publicitaire Jean-Michel Goudard avec qui le patron de Temps public avait fait ses premières armes au sein de l’équipe de Séguéla.
L’ambiance est favorable et ne le doit pas seulement à la chaleur communicative du couscous et du vin mis au menu par le maître de maison. Jacques Pilhan a eu le temps de réfléchir. Il trouve Chirac « sympa », toujours en mouvement, jouant constamment de ses lunettes. Et quel appétit ! « Il a mangé toutes les brochettes et descendu le pinard à lui tout seul. » Ce qui n’est pas pour lui déplaire. « Ce type est un ogre ; toute la question est de lui donner à bouffer autre chose que les produits merdiques de ses conseillers. »
Pilhan se dit, ou veut se persuader, qu’il pourra aider Chirac sans desservir Mitterrand, sans même devoir l’en informer : en intriguant pour l’un, il protégera l’autre contre le danger commun d’une montée en puissance de Balladur, laquelle romprait au profit de Matignon l’équilibre de la cohabitation de velours jusqu’ici respectée avec l’Élysée.
C’est cependant un autre calcul politique, nourri comme toujours autant d’analyses que d’intuitions, qui emportera sa décision et le lancera dans la plus surprenante aventure de sa carrière. « Face au pompidolien Balladur, toutes les études prouvent qu’il y a place pour un projet de société gaulliste. Le choc de Maastricht est passé par là. Les classes moyennes sont dans l’attente d’un leader un peu populiste qui ne soit pas un bourgeois. » Et si c’était Jacques Chirac ?
Interrogation prétexte. La réponse est inscrite dans la question. Il n’y a décidément que la politique pour offrir de telles dramaturgies. Car il ne fait pas moins de doute pour Balladur, au plus haut dans les sondages, que « ce pauvre agité de Chirac ferait mieux de s’occuper de sa mairie ». Pilhan affronte le défi avec un double avantage : le soutien inconditionnel de Claude et, paradoxalement, l’isolement de Chirac, « dont le principal défaut est d’écouter tous les conseils à la fois, avec une prédilection pour le dernier qui a parlé ». Comme tout le monde l’a abandonné, ce risque-là du moins n’est plus à craindre.
En face, Balladur, « ce Tartuffe incarné », joue à la perfection son personnage courtois et convenable « qui ne dit pas de gros mots, celui de présidentielle par exemple », mais commence à se considérer comme le vrai chef de l’état, François Mitterrand se trouvant relégué au rang de vice-président… Une erreur que le maître de Temps public saura exploiter le moment venu.
Le 2 septembre 1993 fera date dans l’histoire de la communication politique : le conseiller du président de la République accepte de travailler dans l’ombre pour son ennemi de toujours, « ce voyou de Chirac ». Pas de contrat écrit, pas d’autorisation présidentielle. Adieu la gauche : son candidat virtuel Michel Rocard s’est fait virer deux jours plus tôt sans ménagement par l’équipe de Temps public, qui travaillait pour lui depuis l’été 1988. Puni pour un discours à Cergy où il s’en était pris personnellement à François Mitterrand : « Il y a un règlement de comptes entre les Français et lui… » « Votre Rocard, il y va fort », avait grondé Mitterrand. Et Pilhan, effaré par une aussi grossière faute, en avait déduit que le héraut de la deuxième gauche ne serait jamais président de la République.
Bonjour la droite, ou plutôt une certaine droite dont l’avenir est, à la vérité, des plus incertains. « C’est l’opinion qui a dicté mon choix », explique Pilhan à sa femme, Michèle, et à son adjoint et complice, Jean-Luc Aubert, les deux seules personnes à être mises dans le secret, qu’elles respecteront pendant près de deux ans. Autre performance sans exemple dans le petit monde hâbleur et bavard de la politique.
Par précaution, les deux Jacques ont fixé un mot de passe : quand Chirac appellera Pilhan au téléphone, il dira : « Allô, monsieur Trigano ? » Le maire de Paris reçoit sa première leçon de com pour son émission de rentrée très attendue au Club de la presse d’Europe 1. « Invoquez les intérêts supérieurs du pays. Prenez de la hauteur. Et surtout, restez détendu. » L’élève apprend vite, voire en rajoute un peu, répudiant toute concurrence avec Balladur « au nom de la droiture et de l’amitié ». Et quand vient la question inévitable sur sa candidature à l’Élysée, il sort discrètement de sa poche le couplet dont chaque mot a été ciselé par les orfèvres de Temps public : « Personne ne doute de ma détermination à délivrer un message politique dont je me sens porteur. » De la langue de bois, mais, pour ce premier jour de la renaissance, point trop n’en fallait. En journaliste habitué des roueries médiatiques, Jean-Pierre Elkabbach ne le trouve « pas très crédible ». « Ah bon ? Pas moi », fait Pilhan au bout du fil.
Et pour cause, puisqu’il a décidé de le prendre en main jusqu’à la fin de la comédie. Une comédie qui sera la version politique de Tartuffe – merci Molière –, avec Balladur dans le rôle principal, Chirac en Orgon, et Elmire (l’opinion) à conquérir. Un scénario qu’on résume ainsi à Temps public : « La pièce se jouera entre un faux-cul, un cocu et une femme volage. » Le modèle en est choisi depuis la réponse de Chirac à la question qui tracassait Pilhan : comment son nouveau client avait-il pu commettre la « bêtise », après avoir gagné les législatives, de laisser à son « subordonné » la place (Matignon) qui lui était due et de penser que Balladur se consacrerait aux affaires du pays en le laissant se préparer pour l’Élysée ? « Parce que j’ai cru à sa parole, c’est aussi simple que cela. »
Pilhan peut alors entrer en scène, avec sa connaissance inégalable du théâtre politicien. Comme les classiques du Grand Siècle, la pièce respectera la règle des trois unités : unité de temps – dix-huit mois de campagne et de préparation clandestine –, unité de lieu – le petit conservatoire de Temps public où Chirac devra apprendre son rôle d’Orgon – et unité d’action – à partir du double constat des études commandées par Pilhan : les électeurs veulent l’alternance, et les conditions s’y prêtent. Mitterrand ne se représentera pas, le Parti socialiste « est une pétaudière » ; la candidature Delors est une fiction qu’agite l’Élysée sans y croire.
De plus, les Français veulent de la protection, de l’ordre et de la justice. « Fracture sociale », traduit-on déjà à Temps public. Le candidat de droite qui correspondra le mieux à cette équation sera élu. Reste à métamorphoser le loser Chirac en gagnant de la course. Problème : lui trouver le meilleur « positionnement symbolique ». Solution pour Pilhan : ajouter à la réputation pas toujours positive de Chirac l’image de quelqu’un à l’écoute, « pour en faire une sorte de Tonton de proximité » face à un Balladur grisé par les sondages « qui commence à se croire tout permis ». Telle sera la trame du nouveau Tartuffe.
La pièce va tenir les observateurs en haleine tout du long, avec une succession savamment ordonnée d’obstacles et de rebondissements, jusqu’au triomphe final d’Orgon-Chirac sous l’œil et l’amour filial de Claude. Cette comédie inspire à François Bazin un des chapitres les plus étonnants de son livre, qui se lit alors comme un roman d’espionnage. Il nous révèle de quelle façon Jacques Chirac, à partir d’août 1993, une ou plusieurs fois par semaine, quitte ses bureaux de l’Hôtel de Ville dans une petite voiture noire conduite par sa fille ; gagne les locaux de Temps public, cours Albert-Ier, où le guetteur Jean-Luc Aubert, sur un appel de phares, lui ouvre les portes du parking ; attend que Claude le fasse sortir sans être vu ; s’engage par une porte dérobée dans les caves humides et mal éclairées de l’immeuble ; frappe discrètement à une porte blindée qui s’ouvre en grinçant sur un vaste hall désert qu’il évite de traverser ; enjambe la rambarde de l’escalier en colimaçon pour gagner en hâte le bureau du rez-de-chaussée, où Pilhan a fait disposer des bières et des sandwichs. La séance de coaching, théorique et pratique, peut commencer. Thème unique : comment on fabrique un président de la République. La session durera plus de neuf mois, en soirée bien entendu, quand l’agence est vide, dans une clandestinité jamais éventée.
Une seule fois, Chirac croisera dans les sombres profondeurs du parking le chauffeur de Pilhan, dont le père se trouve être celui de Mitterrand. Il tiendra sa langue, alors que d’un seul bavardage de comptoir il aurait pu faire capoter cette incroyable partie de cache-cache politique « entre celui qui se sent trahi par Édouard Balladur et celui qui sans se l’avouer trahit la confiance de François Mitterrand ». Car pour que les machinistes de Temps public puissent lever le rideau, le vieux monarque rongé par la maladie ne doit impérativement rien savoir de ce qui se trame dans son dos. La chance semble alors avoir choisi son camp….
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