ANGELA MERKEL Tellement Allemande
Angela Merkel, qui a grandi en Allemagne de l'Est, a passé son enfance à l'ombre du protestantisme et du communisme.(crédit : Markus Schreiber/Corbis)C'est à ne rien comprendre au désamour actuel des Allemands vis-à-vis d'Angela Merkel, leur chancelière ! Elle qu'ils avaient reconduite dans un fauteuil, il y a un an, à la tête du gouvernement pour un second mandat voit son action gouvernementale créditée de moins de 10 % d'opinions favorables. Si l'Allemagne revotait aujourd'hui, elle manifesterait sa mauvaise humeur en donnant une nette majorité à la gauche et aux Verts.
Les grands patrons sont eux aussi furieux et dénoncent notamment une politique énergétique incompréhensible. Les médias se moquent de Merkel der Mitte (« Merkel du milieu »), qui ne parvient ni à trancher les conflits dans son propre parti, l'Union chrétienne-démocrate (CDU), ni à contraindre ses alliés libéraux du FDP à respecter leur coalition. Plus question de la surnommer affectueusement Mutti (« Maman ») comme au temps où sa popularité frisait les 60 % et où le magazine Forbes lui décernait pour la quatrième fois le titre de « femme la plus puissante du monde ».
Même Barack Obama et Nicolas Sarkozy se sont inquiétés publiquement du cavalier seul de la chancelière, qui a décidé, sans consulter personne, un plan d'austérité dont ses partenaires redoutent qu'il provoque un coup de froid pour la croissance, alors que l'économie mondiale est loin d'être tirée d'affaire. On se souvient aussi de la volée de bois vert que lui ont administrée les Européens pour son refus entêté, au printemps, de se porter au secours de la Grèce, au bord de la faillite.
Car nul crédit ne lui est fait pour l'éclatante santé de l'économie allemande. Portée par ses exportations, celle-ci accélère spectaculairement et sert de locomotive au Vieux Continent. Elle est annoncée en croissance de 3 % en 2010, quand la France ne fera guère mieux que 1,5 %. En 2005, le pays comptait 5 millions de chômeurs, chiffre qui devrait tomber à 3 millions, au plus bas depuis dix-huit ans, à la fin de cette année. Pour comprendre cet étonnant hiatus politico-économique, il faut retourner à Templin, ville du Brandebourg située à 80 km au nord de Berlin, où Angela a passé son enfance à l'ombre du protestantisme et du communisme. Car Angela a vite quitté Hambourg où elle est née le 17 juillet 1954. Son père, Horst, a choisi de passer à l'Est pour exercer son ministère de pasteur et évangéliser les populations restées sous le régime communiste. Sa mère, Herlind, professeure d'anglais, n'a pu y exercer son métier.
Sa résistance au régime se borne à porter un jean, à utiliser un stylo Pelikan rapporté de l'Ouest par son père et à chanter l'Internationale en anglais, langue qu'elle parle couramment. Elle décline la proposition de la police secrète, la Stasi, de collaborer, en prétendant qu'elle ne sait pas « tenir sa langue ». Bavarde, elle ? Un gros mensonge, on va le voir.
Par ailleurs, elle fait partie des Jeunesses communistes. Elle apprend le russe, qu'elle maîtrise parfaitement. Elle s'oriente vers la physique parce que, dit-elle, « même dans un pays communiste, un et un, ça fait toujours deux ». Interrogée sur son attitude passée, elle reconnaît sans difficulté : « Je ne me suis pas comportée en héroïne, je me suis adaptée. »
Dans le huis clos qu'est la RDA, l'Allemagne de l'Est, la future chancelière va développer une extraordinaire capacité à « s'adapter », que son père attribuait à son « goût pour l'harmonie » et qui la pousse instinctivement à chercher le consensus toujours et partout.
Elle y gagne aussi un talent pour le mutisme, parce qu'à l'Est on pouvait « craindre les conséquences de paroles prononcées à la légère ou d'être mis en prison pour avoir livré le fond de sa pensée ».
Elle y apprend enfin ce qu'elle a appelé « la lenteur de l'espoir ». Au pétaradant Nicolas Sarkozy qui se moquait d'elle en claironnant « j'agis, elle réfléchit », elle a dit un jour : « Il faut que tu comprennes que je suis lente, car le rythme n'était pas le même à l'Est. »
Si peu théoricienne qu'elle soit, elle a précisé sa méthode dans un entretien accordé au printemps à la télévision allemande. On y retrouve toutes les qualités de l' « Ossi » - surnom donné aux Allemands de l'Est par ceux de l'Ouest - et de la fille de pasteur :
- Rectitude : « Il fallait que, dans votre vie privée, les choses soient claires, droites et maîtrisables. » Sinon, la Stasi se servait de vos turpitudes pour vous faire chanter et vous obliger à devenir un indic.
- Modestie : « Je procède comme une ouvrière. Je me fixe un objectif et je me demande comment l'atteindre. Peu m'importe qu'on ne perçoive pas les étapes de mon travail. » Au diable la médiatisation !
- Pragmatisme : « Le rôle des politiques est de prendre les décisions au moment où elles s'imposent. » Surtout pas de coup de c?ur ou de gueule.
- Prudence : « Quand on entreprend une nouvelle tâche, il faut s'appliquer dans son travail, garder son calme et débroussailler un terrain sûr autour de soi avant de démarrer. » Pas d'agitation prématurée.
On comprend pourquoi Angela Merkel, qui imite très bien les grands de ce monde qu'elle rencontre, a choisi de croquer en privé le président français en Louis de Funès... même si elle réserve son mépris à Jacques Chirac qui, à l'instar de l'ancien chancelier socialiste Gerhard Schröder, lui semble trop versé dans l'art des compromissions et du mélange des genres. À l'évidence, elle préfère le bruyant et gaffeur Sarkozy au maquignon radical-socialiste Chirac.
Lorsque le mur de Berlin s'effondre, en 1989, elle ne se précipite pas avec les foules pour prendre sa part d'Histoire. Elle se rend au sauna avec des amies, comme prévu. Mais l'ascension est pour bientôt. Déguisée en « souris grise », dotée du même charisme que la triste Trabant, voiture emblématique de l'Allemagne de l'Est, décidée à se laisser sous-estimer et à « utiliser la vanité des hommes », Angela entre en politique.
Elle est l'une des porte-parole de Lothar de Maizière, le premier - et dernier - chef de gouvernement non communiste de la RDA. En 1990, à la surprise de ses parents qui la pensaient plutôt de gauche, elle adhère au CDU, sous les couleurs duquel elle est élue députée. En 1991, Helmut Kohl repère celle qu'il appelle die Mädchen, « la gamine », et lui confie, à elle, divorcée d'Ulrich Merkel depuis 1982 et sans enfant, le ministère des Femmes et de la Jeunesse.
En 1994, elle est nommée ministre de l'Environnement, de la Protection de la nature et de la Sûreté nucléaire. Elle y acquiert des convictions fortes en matière de réchauffement climatique, à l'occasion de l'élaboration du protocole de Kyoto.
Renvoyée en 1998 dans l'opposition par la victoire des sociaux-démocrates (SPD) de Gerhard Schröder, elle y « tue » son père en politique, Helmut Kohl, en le sommant dans un article paru en 1999 dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung de répondre devant la justice des financements occultes du parti. Elle devient présidente de la CDU, au grand dam de sa deuxième victime, Wolfgang Schäuble, à qui la place était promise. Elle est la première patronne protestante d'un parti dominé par les catholiques.
En 2002, elle laisse à son rival le Bavarois Edmund Stoiber l'honneur d'affronter le chancelier Schröder dans un combat qu'elle sait perdu d'avance. Edmund Stoiber ne se relèvera pas de sa défaite. Troisième victime. En 2005, elle ajoute à son palmarès la dépouille du très médiatique Gerhard Schröder qu'elle défait aux élections législatives. Encore un homme qui a commis l'erreur de sous-estimer cette femme éternellement en costume-pantalon, à la coiffure « au bol », aux yeux de chien battu et qui, par ses discours mornes, peut endormir l'assemblée d'électeurs la mieux disposée à son égard ! Celle qui se qualifie, avec une modestie non feinte, de « ménagère souabe » est la première femme chancelière et le premier « Ossi » à la tête de l'Allemagne.
De 2005 à 2009, elle est contrainte par les résultats électoraux de former une grande coalition avec les socialistes. Elle exécute à la lettre leur programme commun, mais c'est elle qui en tire la gloire, ce qui lui permet de l'emporter à nouveau sur le SPD en 2009, mais cette fois avec une avance suffisante pour pouvoir faire alliance avec les libéraux du FDP, réputés plus proches des chrétiens-démocrates.
Ses ennemis la traitent de « caméléon » à la recherche de solutions nègre blanc, du genre « on ne construira pas de nouvelles centrales nucléaires, mais je propose de prolonger les 17 existantes d'une dizaine d'années ». Ils se moquent de ses hésitations, par exemple à sauver les banques prises dans la tourmente des « subprimes ».
Elle est pourtant celle qui a osé dire à George W. Bush que la prison de Guantánamo était « inacceptable » et au pape Benoît XVI que la nomination d'un évêque négationniste était une faute. Non contente de rappeler aux dirigeants chinois leurs manquements aux droits de l'homme, elle a reçu le dalaï-lama et snobé les Jeux olympiques de Pékin, où se pressaient les autres chefs d'État et de gouvernement, sans se soucier des représailles chinoises.
De Vladimir Poutine, qu'elle rencontrait alors qu'on célébrait la Journée mondiale des droits de la femme, elle s'est moquée en lui demandant en russe : « Est-ce que tu as préparé le petit déjeuner pour ton épouse, ce matin ? » Peu lui chaut qu'une grande majorité de ses concitoyens soit hostile à la participation des troupes allemandes aux opérations en Afghanistan : elles y resteront, parce qu'elle estime qu'il en va de la défense des valeurs démocratiques.
Cette « chancelière de fer » a pourtant vacillé, cette année, sur le plan intérieur comme sur le plan extérieur. La lune de miel avec les libéraux n'a pas duré, car leur chef de file, le très fort en gueule ministre des Affaires étrangères Guido Westerwelle, a multiplié les déclarations irresponsables, assimilant le système social dont les Allemands sont si fiers à « la décadence de l'Empire romain » et proposant de supprimer le salaire minimum.
Fidèle à son goût pour le consensus et la temporisation, Angela Merkel n'a pas voulu le faire rentrer dans le rang, abstention qui a favorisé les affrontements entre les libéraux, partisans d'une baisse d'impôts, et les chrétiens-démocrates, tenants d'une réduction des déficits budgétaires. L'action gouvernementale est devenue incompréhensible, y compris pour ses partisans. « La chancelière manque d'une dimension politico-philosophique », analyse Gerd Langguth, son biographe.
Jusque-là sans faute, la politique étrangère d'Angela a trébuché sur le dossier de la crise grecque. Elle a commencé par refuser de donner de l'argent aux Hellènes, coupables aux yeux de ses compatriotes de vivre aux crochets de l'Europe et de prendre leur retraite à 60 ans quand les Allemands doivent attendre 67 ans.
Cette attitude rigide a fait des dégâts, car elle a retardé le secours à Athènes et l'a rendu infiniment plus onéreux (110 milliards d'euros, dont 22,4 pour l'Allemagne) que s'il avait été consenti au début de l'année. D'autant qu'Angela a accepté en mai ce qu'elle refusait en mars ! Un homme d'État européen, qui a négocié pied à pied avec elle pour la faire changer d'avis, est convaincu qu'elle était persuadée de la nécessité d'une aide à la Grèce et de l'établissement d'un gouvernement économique européen digne de ce nom, mais qu'elle ne voulait pas passer outre l'hostilité de ses compatriotes à ces deux décisions réclamées à cor et à cri par le reste de l'Europe.
De cette indécision et de la reculade qui s'est ensuivie est née une conviction forte : n'en déplaise au reste du monde qui persiste à redouter la récession plus que les déficits, la chancelière est décidée à faire adopter par les députés un plan de réduction des déficits publics de 80 milliards d'euros d'ici à 2014. La reconstruction du château impérial de Berlin attendra, le salaire parental baissera, les effectifs des armées seront réduits.
Car Angela est convaincue que « l'Europe s'en tirera en s'alignant sur les plus forts [l'Allemagne, ndlr] et pas sur les plus faibles ». La réduction des déficits est devenue l'axe structurant de sa politique. Elle sait que ses compatriotes la suivront les yeux fermés dans cette voie car, en matière de stabilité, « le modèle, c'est l'Allemagne », leur répète-t elle.
Les patrons pourront tempêter, les libéraux trahir, les barons de la CDU vitupérer cette femme trop à gauche à leur goût et Nicolas Sarkozy râler de son allure de tortue, Angela continuera à réduire les déficits, tout en faisant elle-même ses courses au supermarché Ullrich sur la Mohrenstrasse, à Berlin, et à mettre du sucre dans la tarte aux groseilles qu'elle confectionne le week-end dans sa résidence secondaire de Hohenwalde, dans le Brandebourg.
Ses adversaires de droite comme de gauche devraient se méfier d'une femme politique qui prend le temps de cuisiner et qui, en bonne scientifique, n'exclut aucune hypothèse. Ne vient-elle pas d'affirmer qu'il serait juste, maintenant que la prospérité revient, que des augmentations de salaires récompensent les efforts consentis par les Allemands au cours des dix dernières années ?
Elle a gouverné avec la gauche. Elle gouverne avec la droite. Pourquoi ne gouvernerait-elle pas avec les Verts en 2013, cette femme du juste milieu, génie du possible et, au fond, tellement allemande ?
| Des chiffres probants |
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La réussite de l'Allemagne, fer de lance de la reprise en Europe, contribue à la relance de l'économie mondiale. La percée de l'Allemagne sur les marchés émergents dope les exportations du pays et stimule la croissance : Berlin anticipe pour 2010 une croissance de l'ordre de 3 %, soit la plus forte progression depuis la réunification de l'Allemagne il y a vingt ans. Le pays a notamment su s'imposer en Asie et en Amérique du Sud dans le secteur des infrastructures, domaines clés dont les pays émergents ont besoin pour croître. Si l'Allemagne a subi de plein fouet le contrecoup de la crise américaine (- 4,7 % du PIB en 2009), la stratégie industrielle de Berlin semble désormais protéger la première économie européenne du ralentissement économique qui perdure aux États-Unis et dans le reste de la zone euro. L'industrie (automobile, chimie et machines-outils) a renoué avec les niveaux de production de 2008. Les exportations ont augmenté en juin de plus de 25 % par rapport à l'année dernière, et les importations, de près de 32 %. A.D. |
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Est-ce à






