Mort où est ta frontière ?
Détail de l'Ascension des bienheureux vers l'Empyrée, de Jérôme Bosch (Palais des doges de Venise).(crédit: Bridgeman Art Library/Giraudon)La mort est plus que jamais ce mystère illustré par l´éternelle et universelle question de son en deçà : d´où venons-nous? Et de son au-delà : où nous mène le grand passage? En quarante ans, les fabuleux progrès de la prolongation de la vie et de la chirurgie des transplantations ont tout changé. Il faut réviser les dictionnaires et leurs définitions. Le mort n´est plus ce « défunt » qui signifie en bon latin « privé de fonctions », puisque la médecine peut les maintenir dans un état dit « végétatif » - en argot de carabin, « une plante verte » qu´on entretient en l´arrosant de perfusions. La mort elle-même n´est plus seulement l´arrêt simultané du c?ur et de la vie avec ses effets visibles. Il y a presque un demi-siècle, elle se montrait à certains signes qui suffisaient à la rendre évidente : l´arrêt du pouls, la cessation de la respiration vérifiée à l´aide d´un miroir ou d´un duvet devant la bouche, le manque de réactions aux stimuli sensoriels, la mydriase des deux yeux, l´atonie généralisée, la disparition des réflexes.
Aujourd´hui, la mort se démontre à partir de critères « qui en établissent le plus certainement possible la plausibilité ». Terrible mot que cette « plausibilité ». Il explique que les précautions les plus rigoureuses soient prises pour prouver la mort biologique absolue, malgré les leurres de certains comas. Dans l´état actuel de la science et avec l´accord des instances internationales, le décès se définit par la mort du cerveau, qui indique aussi le stade du « coma dépassé ». Cardiologue et thanatologue, le docteur Claude Bersay en résume les manifestations essentielles dans une note rédigée pour l´Abrégé de neurologie des éditions Masson : perte de ventilation spontanée, abolition de tous les réflexes, disparition de tout signal électroencéphalographique pendant une durée qualifiée de suffisante : de huit heures à plusieurs jours et de façon ininterrompue.
Le procès-verbal en est dressé par deux médecins indépendants de toute équipe de prélèvement et dont l´un est obligatoirement chef de service hospitalier. Le docteur Bersay reconnaît toutefois que les méthodes de réanimation compliquent la séparation traditionnelle. « Le coma est en quelque sorte une zone de transition avec deux sorties : la bonne et la mauvaise. Dans certains cas, la limite devient floue entre la vie et la mort, et on ne sait plus où on en est. » Si précise soit-elle dans ses descriptions techniques, la note s´achève sur cette interrogation pour le moins dérangeante : « Peut-on dire [du malade en coma végétatif chronique] qu´il est encore vivant? A-t-il encore une conscience enfouie qui ne serait pas accessible aux appareils de mesure actuels, mais qui pourrait l´être demain, lorsque la médecine aura encore progressé? »
Bonne question... Car ce demain a commencé. Le Monde rapporte l´étonnante expérience d´une équipe de médecins français qui a mis au point un test permettant de mieux évaluer l´activité électrique cérébrale au cours d´une audition de sons, et donc l´état mental des malades dits « non communicants » à peine sortis du coma ou toujours en état végétatif chronique. « Pour ces patients, commente Steven Laureys, de l´université de Liège, le diagnostic peut être une question de vie ou de mort. »
Pour l´anthropologue Louis-Vincent Thomas, « tout se passe comme si l´accumulation des techniques de recherche ne faisait que renforcer la part de mystère ». Ainsi de la distinction qu´il établit entre les morts-vivants et les vivants-morts. Les premiers s´installent dans un coma prolongé qui peut durer de un jour jusqu´à plusieurs années, avec des chances restreintes de réversibilité. Ils peuvent survivre sans l´aide de machines, mais non sans un environnement médical et familial attentif. Les vivants-morts sont du côté du coma dépassé qui est irréversible. La conscience est totalement abolie. Les fonctions végétatives ne sont plus seulement perturbées, mais détruites. Dans La Puissance et la Fragilité, le professeur Jean Hamburger rapporte le cas d´une jeune fille de 17 ans dont le c?ur continuait de battre normalement grâce à un respirateur artificiel, mais dont les électroencéphalogrammes restaient silencieux. L´autopsie révéla que, si plusieurs organes avaient l´aspect peu altéré que l´on trouve habituellement après la mort, « le cerveau et le système nerveux étaient en revanche liquéfiés, décomposés ».
La même constatation aurait probablement été faite si on avait procédé à des examens similaires sur Eluana Englaro. Cette Italienne de 38 ans était plongée depuis dix-sept ans dans un coma provoqué par un accident de voiture. Après neuf années de procédures contradictoires, elle a été débranchée à la demande de son père et avec l´autorisation historique de la Cour de cassation. Son agonie a provoqué, début 2009, une véritable guerre de religion dans la péninsule : le Vatican contre la justice, soupçonnée d´euthanasie; le chef du gouvernement, Silvio Berlusconi, contre le président de la République, Giorgio Napolitano, accusé de non-assistance à personne en danger; les bonnes s?urs contre les infirmières publiques; une moitié de l´opinion contre l´autre. Eluana a été déclarée morte trois jours après son entrée dans une phase jugée « irrécupérable ». Comment une large partie de l´opinion n´aurait-elle pas traduit qu´il subsistait un ultime espoir de la récupérer? Tant d´autres exemples suspects ont effrayé plus encore que défrayé la chronique.
En 1975, dans le New Jersey, aux états-Unis, le cas de Karen Ann Quinlan a été le premier à provoquer une bataille judiciaire de plusieurs mois, doublée d´une saga médiatique où se sont affrontés, comme dans l´affaire Eluana, partisans et adversaires de l´arrêt du respirateur. La Cour suprême avait fini par autoriser le débranchement en jugeant que si la mort devait survenir il n´y aurait pas homicide, mais décès naturel. Sur l´instance de la famille, horrifiée par l´état de la malade dont le corps crispé n´était plus qu´une plaie, un médecin accepta de stopper progressivement la ventilation. Sans qu´on s´explique aujourd´hui le phénomène, Karen se mit au bout de quelques jours à respirer par ses propres moyens. Elle devait être déclarée morte après neuf années d´alimentation artificielle.
Dans La Mort, Louis-Vincent Thomas rapporte de nombreux autres précédents troublants. Le physicien soviétique Lev Landau, Prix Nobel en 1962, réchappa de trois comas de longue durée. En France, un certain Paul Balley, de Lons-le-Saunier, demeura pendant plus de trente ans dans un état comateux de stade 3 avec altération totale de la conscience et troubles végétatifs multiples. Ventilé par une canule de trachéotomie et alimenté par une sonde naso-gastrique, il fut soigné jusqu´à sa mort par sa mère, qui l´assista pratiquement jour et nuit. à ces différents cas, dont c´est peu dire qu´ils restent extraordinaires, on ne peut même pas appliquer la formule rassurante de l´exception qui confirme la règle. Car la règle elle-même est mise en doute par les nouvelles incertitudes d´une mort « qu´aucune démarche scientifique ne parvient à cerner ».
Si la question était simple, l´Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) n´aurait pas organisé, en septembre 2003, tout un séminaire pour en discuter, puis confié à sept experts français de haut niveau le soin d´en présenter les conclusions sous le titre révélateur « Qu´est-ce que mourir? ». D´une concordance non moins révélatrice, leurs réponses - ou non-réponses, comme ils nous en préviennent honnêtement - traduisent surtout leurs doutes, voire leurs inquiétudes. Car plus la connaissance scientifique de la mort progresse, moins on s´avère capable de préciser quand et comment elle survient.
Surtout quand elle succède à des états intermédiaires qui estompent les frontières entre le vivre et le mourir, créant une sorte de no man´s land que seraient peut-être en train de devenir certains services de réanimation. Professeur d´immunologie à ParisVII, Jean-Claude Ameisen se demande « comment être certain de toujours concilier au mieux le respect dû au mort et le respect dû au vivant ». Sans remettre en cause la définition médico-légale des comas, il note que l´apparition de nouvelles classifications, loin de simplifier les problèmes, ne pourra que rendre plus difficile « l´interprétation de l´état de mort ».
Angoissante ambivalence. Elle aide à comprendre la réticence des familles à autoriser le report du constat de décès d´un proche pour permettre un prélèvement d´organes. Comment n´auraient-elles pas l´impression scientifiquement irrationnelle, mais psychologiquement naturelle, de prononcer un arrêt de mort sans retour! Là encore, l´ambiguïté des mots n´aide pas à la négociation, alors qu´il faut décider dans l´urgence : la greffe ne peut s´opérer qu´avec des organes en état « de fonctionnement », et donc « à chaud », dans la chaleur d´une fausse vie qui n´est plus que l´ultime reliquat d´une énergie en cours d´épuisement, mais suffisante encore pour faire battre le c?ur et garder à la peau sa trompeuse carnation. La plus célèbre des lapalissades est devenue obsolète. On peut maintenant dire : « Un quart d´heure après sa mort, il était toujours vivant », puisqu´on peut être mort pour la loi sans être à l´état de cadavre pour la science.
Le summum de la confusion est atteint quand Louis-Vincent Thomas s´élève avec une juste indignation contre « les tortures inutiles » infligées aux personnes en coma dépassé, qui, faute d´être mortes à la vie, sont déjà mortes à l´humain, et qu´on s´acharne néanmoins à piquer, pomper, perfuser, bourrer de médicaments. Il cite les exemples tristement célèbres de Franco, Salazar, Tito, Boumediene, prolongés pour des raisons de haute ou de basse politique, auxquels il ajoute étrangement « celui peut-être de Georges Pompidou ». Ariel Sharon (82 ans), toujours hospitalisé à Tel-Aviv, est venu depuis allonger la liste.
« Quand j´étais mort... », aime à dire l´éditeur et journaliste parisien Philippe Charpentier lorsqu´il évoque son coma de trois mois et demi consécutif à un accident vasculaire cérébral, un de ces spasmes qui vous font passer en dix secondes de vie à trépas. Et d´ajouter : « Je devrais être mort. » Les médecins des hôpitaux par où il est passé de services neurologiques en soins intensifs ne lui donnaient qu´une chance sur un milliard d´« en sortir ». à aucun moment ils n´ont formellement proposé à sa femme de le débrancher, mais c´est bien ce qu´ils suggéraient quand ils lui demandaient avec quelque embarras s´ils devaient « continuer ». Heureusement pour lui, elle n´a jamais perdu espoir, même quand on lui annonça, dès son arrivée aux urgences : « Dans une heure, il ne sera plus là. »
Que se rappelle-t-il aujourd´hui? « Rien. » On insiste : pas le moindre souvenir de vide aveugle, de trou noir? Pour une fois qu´on a un ancien mort en face de soi, on aimerait savoir. « Mais non, rien. » Le tunnel, la musique séraphique, les lumières éclatantes, toutes les mises en scène fantasmagoriques de la NDE (near death experience). « Rien », ne peut-il qu´obstinément répéter en confirmant, probablement sans le savoir, l´hypothèse que si la mort se poursuit dans l´au-delà de la vie, la vie persiste dans l´au-delà de la mort. Le vocabulaire usuel n´a pas de mots pour dire le contraire de « posthume ».
Escamotée parce qu´elle est ressentie comme une violence injuste, refoulée à l´hôpital, la mort est « un scandale », s´est indigné Ionesco. Elle l´est de plus en plus dans nos sociétés de désimprégnation religieuse et de technicité galopante. Et pourtant, l´Occidental d´aujourd´hui, tout en l´éludant, compte sur les progrès de la science pour la faire reculer sans cesse, voire y mettre définitivement un terme. Il s´est créé aux états-Unis, dans les années 1970, un Comité pour l´abolition de la mort. Il a existé en France une Société immortaliste. Aujourd´hui encore, 20 % des Européens déclarent croire à la réincarnation. La proportion s´élève à 25 % aux états-Unis, où une cinquantaine de pionniers, parmi les Américains les plus fortunés, l´ont anticipée avec Walt Disney en se faisant cryogéniser. Congelés par - 196°C dans des capsules remplies d´azote liquide, ils attendent, si on ose dire, une « ressuscitation » des plus hypothétiques. L´espoir, qui, dit-on, fait vivre, ferait-il revivre?
« Mort, où est ta victoire? » interpelle DanielRops dans un roman célèbre... Serait-elle dans « la mort de la mort », selon l´énigmatique prophétie du philosophe Feuerbach? De ses voix les plus autorisées, la science dite « fiction », vite rattrapée par l´innovation, exploite les interrogations de la finitude pour renouer avec les plus vieux mythes de l´éternité. « Vaincre définitivement la mort, remarque le Prix Nobel français de médecine (1980) Jean Dausset, décédé en juin dernier, l´homme peut évidemment le souhaiter. Pourra-t-il un jour y arriver? à mon avis, non. »
François Mitterrand avait, lui aussi, retenu cette leçon de la Vallée des Rois égyptienne où il aimait enrichir ses médiations laïques sur les forces supérieures de l´esprit : « Il y a toujours quelque espérance d´un prolongement de soi. » Savait-il que Jean Bernard, savant respecté entre tous, en avait osé l´hypothèse en présumant que des substances appelées « stimulines » sont capables de transformer des cellules indifférenciées en cellules cérébrales. « Si ces cellules neuves, supposait-il, viennent repeupler un cerveau déshabité, alors l´électro-encéphalogramme s´animera de nouveau et avec lui les fonctions du cerveau, la vie. Il reviendra aux académies, aux comités d´experts, aux ministres et parlementaires, de proposer une redéfinition légale de la mort. »
Ne peut-on s´attendre à toutes les audaces dans le combat que mènent les chercheurs aux extrêmes de la technique et aux confins du vivant? Il faut compléter ici la belle formule notariale : « Le mort saisit le vif. » Désormais, le vif peut ressaisir le mort. Des voix s´élèvent pour réclamer la légalisation de « l´insémination post mortem » (avec le sperme d´un mari décédé) au nom d´un nouveau droit de l´espèce humaine : celui de se survivre dans un enfant qu´on n´a pu avoir de son vivant. Des médecins du centre hospitalier d´Arlington, en Virginie, ont affronté un débat de conscience comparable lorsqu´ils ont décidé de maintenir artificiellement en vie Susan Torres, une jeune femme de 26 ans enceinte de six mois, jusqu´à ce que l´évolution de sa grossesse permette de l´accoucher par césarienne. Devant une telle prouesse, on ne sait à quel sentiment s´abandonner : à l´admiration pour une médecine dont la mission première, depuis Hippocrate, est de sauver la vie; ou à l´effroi de ce que peut devenir un être issu d´une pareille hérédité, dont l´existence aura commencé par un bain de plusieurs mois dans l´eau f?tale d´un cadavre?
C´était hier. Voilà qu´on débat aujourd´hui du clonage, des cellules souches. Et déjà le futur se prépare dans les laboratoires de la planète. à partir, peut-être, de cette réduction en « poussière » à quoi nous destinent les écritures : « Pulvis es et in pulverem reverteris. » Stimulés plutôt que mis en garde par le message évangélique, certains chercheurs ont entrepris d´analyser cet ultime produit de la minéralisation de nos carcasses. Constituée de particules élémentaires (les « éons », où se décèlent des traces de notre patrimoine génétique), la « poussière » serait dotée d´une vie éternelle. Pourrait-elle en quelque sorte resservir? N´est-il pas surprenant qu´on ait pu récemment réactiver sur des bactéries une partie de l´ADN d´une momie du troisième millénaire avant notre ère?
10 février 2009. Lors des obsèques religieuses d´Eluana, le prêtre conclut son oraison sans prétendre trancher l´éternelle inconnue de toute destinée humaine : « Maintenant que tu es proche de Dieu, tu sais enfin la vérité. » Il l´a dit pour ceux qui croient au ciel. Ceux qui n´y croient pas devront attendre. Si curieux soient-ils, eux aussi, de savoir, ils sont moins pressés que jamais de faire le voyage. Cela s´appelle « l´espérance de vie ».
TEMOIGNAGE Jean-Pierre Chevènement : « Il n´y avait rien à voir. »
Cinquante-cinq minutes d´arrêt du c?ur, quinze jours de coma : l´ancien ministre français de l´Intérieur raconte pour la première fois comment il s´en est sorti.
En juillet 1998, Jean-Pierre Chevènement doit subir de toute urgence une intervention chirurgicale banale à l´hôpital du Val-de-Grâce, à Paris. Il fait une réaction allergique, son c?ur s´arrête de battre. « Le miraculé de la République » retrace, non sans humour, son incroyable expérience.
« C´était après la Coupe du monde de football. J´ai partagé avec mon fils une tranche de saumon, arrosée d´une bière. Quelques heures plus tard, de très violentes douleurs m´ont pris. Le médecin-chef du Val-de-Grâce m´a déclaré : "Il faut la couper." Il parlait de ma vésicule biliaire. L´opération a été fixée pour le 2 septembre. Je ne m´étais pas avisé que c´était le jour de la capitulation française à Sedan. Grave erreur...
Pour cette microchirurgie, on m´endort avec une piqûre de curare. Il en existe sept sortes. J´ai vérifié que je n´étais allergique à aucune des six autres, mais à la septième, j´ai fait une réaction qu´on appelle un "choc anaphylactique". Mon c?ur s´est arrêté de battre pendant cinquante-cinq minutes, ce qui est, sans exagérer, un record dont je pourrai me prévaloir dans l´au-delà. Les médecins du Val-de-Grâce, qui accouraient de tous les étages, ont jugé très embêtant d´avoir un ministre de l´intérieur qui leur reste sur les bras. Ils m´ont ranimé manu militari, puisqu´ils ont, comme vous le savez, un statut militaire. J´avais la chance d´être sur le billard. Mon cerveau a continué d´être irrigué sans que je subisse apparemment la moindre séquelle. Si j´avais été gravement atteint, je n´aurais pas été candidat à la présidentielle.
Reste qu´un arrêt cardiaque de près d´une heure avait provoqué divers dégâts au niveau du foie, du rein, du poumon. On m´a donc plongé dans un coma artificiel pour m´éviter des souffrances inutiles. Je me suis réveillé quinze jours après. J´ai tout de suite demandé aux médecins de me laisser partir. Je ne me sentais pas diminué, bien qu´avec neuf tuyaux je fusse le ministre de l´Intérieur le plus branché de la terre. Ainsi intubé, je ne pouvais parler. J´ai demandé une ardoise, où j´ai écrit "Primum non nocere". Le médecin à mon chevet ne lisait pas le latin. Il s´est tourné vers un autre qui ne le comprenait pas non plus. J´ai redemandé l´ardoise et j´ai écrit "Natura medicatrix". Un troisième médecin s´est exclamé avec inquiétude : "Il ne parle plus que le latin!" J´ai repris l´ardoise pour expliquer qu´il s´agissait des deux premiers préceptes du serment d´Hippocrate.
Ma première question quand j´ai émergé fut : "Que m´est-il arrivé?" J´ai d´abord cru à un attentat. J´étais le ministre de l´Intérieur, et j´avais remarqué que ma chambre était surplombée par une promenade d´où n´importe quel terroriste aurait pu, en se penchant, m´administrer la solution finale. On m´a rassuré. J´avais simplement été allergique à la piqûre de curare.
Quand, trois semaines après, j´ai pu me rendre à une réunion de mon parti, le Mouvement républicain et citoyen, plusieurs militants m´ont demandé : "Comment c´est de l´autre côté?" J´étais surpris de voir ces laïcs stricts me poser une question aussi absurde. Je leur ai répondu : "Il n´y a rien à voir, vous pouvez continuer comme avant." Et comme la presse titrait sur "le miraculé" parce que tout le monde m´avait donné pour mort, Georges Sarre, plus laïc sans doute que tous les autres, a mis les choses au clair : "Si miracle il y a eu, ça ne pouvait être qu´un miracle républicain." Voilà pourquoi on m´a appelé "le miraculé de la République". Non, il n´y avait rien à voir, sauf des rêves extrêmement agréables qui me transportaient en Asie, dans des pays enchanteurs. Probablement l´effet de la morphine... »
Propos recueillis par Henri Marque
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