Pas touche au pétrole russe !
Mikhaïl Khodorkovski lors de son procès, à Moscou, en juillet 2004. (crédit: Dmitry Korobeinikov/Ria Novosti/AFP)Tard dans la nuit du 25 octobre 2003, alors que le jet de l´oligarque russe Mikhaïl Khodorkovski s´apprête à décoller de Novossibirsk, en Sibérie, un commando d´élite masqué se précipite à l´intérieur de l´avion en hurlant : « Les armes à terre ou on tire! » Mikhaïl Khodorkovski est arrêté pour fraude et évasion fiscale, tandis que ses plus proches collaborateurs ont déjà réussi à s´enfuir vers Israël ou les états-Unis.
Pourquoi Vladimir Poutine a-t-il ordonné l´arrestation de Mikhaïl Khodorkovski? Qu´a-t-il bien pu faire pour déchaîner la colère du Kremlin? C´est ce que révèle Tom Bower, journaliste et historien, dans The Squeeze : Oil, Money and Greed in the 21st Century (HarperPress, 2009).
Pour comprendre les enjeux, il faut remonter à la guerre du Kippour, en 1973, considérée par le journaliste Anthony Sampson comme « la dernière grande bataille pour le contrôle de l´industrie pétrolière » (The Seven Sisters, éd. PFD, 2009). Avant cette date, les prix du pétrole sont simples à fixer : les présidents des grandes sociétés pétrolières se rendent au Moyen-Orient et informent les potentats locaux que le prix du baril sera de « tant » (en général autour de 3,60 dollars). Ni plus ni moins.
En réaction au soutien des Américains à Israël durant la guerre, les pays de l´Opep décident de tripler le prix du baril, de limiter leur production, puis de frapper les états-Unis d´embargo. Dans le secteur, cela ne peut signifier qu´une chose : si les sociétés pétrolières ne veulent pas disparaître, il faut découvrir à tout prix de nouvelles réserves. Parallèlement, des gisements jusque-là inexploitables à cause du coût et des difficultés techniques redeviennent intéressants en raison de la hausse des prix. On se met à forer partout dans le monde, y compris en haute mer.
La Russie devient alors une pièce maîtresse sur le nouvel échiquier, et tous les regards se tournent vers la mer Caspienne. Dotée de réserves gigantesques, mais incapable de les exploiter faute de compétences techniques, la Russie de Gorbatchev puis d´Eltsine doit se résoudre à faire appel à un savoir-faire étranger.
C´est au cours de cette période propice aux affaires que les premiers oligarques amassent leurs colossales fortunes, s´appropriant sans scrupule les ressources naturelles russes, au premier rang desquelles le pétrole et le gaz. C´est sur ce terrain que British Petroleum (BP) et Exxon se positionnent et s´affrontent.
BP est un conglomérat de sociétés (les ex-compagnies Sohio, Arco et Amoco) tentant de se forger une identité. Il est dirigé par l´arrogant mais néanmoins brillant Britannique John Browne. Sa suffisance, doublée de l´intérêt que, pour l´image de BP, il porte aux énergies renouvelables, lui ont valu le surnom de « Roi-Soleil ».
Exxon, elle, est l´héritière directe de la Standard Oil, fondée en 1870 par John Rockefeller. C´est une entreprise réputée pour ses procédures rigoureuses et son extrême centralisation. Crainte et enviée par toute l´industrie, cette firme qui « ne se trompait jamais » est présidée par un homme à la fois supérieurement intelligent et orgueilleux : Lee Raymond.
L´arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir en 1999 se révèle à ce moment capitale. L´ancien officier du KGB a pour projet d´utiliser le levier des ressources naturelles pour redonner à son pays son statut de superpuissance. Aucun contrat ne peut plus être signé sans son aval. C´est là que BP prend l´avantage.
John Browne est un fin stratège. L´importance que Poutine attache au contrôle russe sur les réserves de matières premières ne lui a pas échappé. Il sait que Mikhaïl Fridman a construit TNK de ses propres mains et ne s´intéresse pas du tout à la politique. Et il garde également à l´esprit que l´associé de ce dernier n´est autre que Piotr Aven, qui était ministre des Relations économiques extérieures en 1992. Par ailleurs, Browne s´assure l´appui de Blair auprès de Poutine pour le tranquilliser sur les intentions de BP en Russie.
Le 26 juin 2003, à Lancaster House, à Londres, sous le regard approbateur du président Poutine et du Premier ministre Tony Blair, John Browne signe avec l´oligarque Mikhaïl Fridman un accord pour une prise de participation de 50 % dans la société TNK. C´est ainsi que, pour seulement 3 milliards de dollars, BP met la main sur 5 raffineries, 2100 stations-service et 9,4 milliards de barils de réserves prouvées en Russie.
à la suite de cette transaction, chez Exxon, Lee Raymond devient extrêmement nerveux. Cela fait plus d´un an que Rex Tillerson, son bras droit, est en pourparlers avec Mikhaïl Khodorkovski pour prendre une participation dans Ioukos, société pétrolière produisant 20 % de l´or noir russe, 2 % du pétrole mondial, et contrôlée à hauteur de 44 % par l´oligarque. Lee Raymond a bien conscience qu´un accord entre Ioukos et Exxon formerait la plus formidable société pétrolière existante. La conjoncture lui semble favorable, c´est pourquoi il s´impatiente des retards. Il a déjà rencontré le Russe, et les deux hommes se sont plu.
à 40 ans, Mikhaïl Khodorkovski pèse 8 milliards de dollars, selon le magazine Forbes, mais n´est pas du genre bling-bling. Il se fait conduire en BMW, n´a qu´un garde du corps et ne possède qu´une seule maison, à Joukovka, l´enclave des milliardaires en dehors de Moscou. Pas de vodka, pas de maîtresse, pas de vice particulier.
Cet homme a fait un énorme travail : il a acheté Ioukos en 1995 pour 350 millions de dollars, et, avec l´aide de Joe Mach, un brillant ingénieur américain recruté chez Schlumberger, il a remis les techniciens russes à niveau. En 1999, Ioukos vaut 1 milliard de dollars; en 2003, 40 milliards. Lee Raymond est prêt à la lui racheter 44 milliards. Tentation trop forte de rattraper BP? Méconnaissance de la politique russe? Aveuglement? Peut-être les trois à la fois. Quoi qu´il en soit, Raymond ne perçoit pas le danger que représente pour Exxon le désir public et avoué de Khodorkovski de renverser Poutine.
Dès 2003 pourtant, Mikhaïl Khodorkovski ne cache pas à Lee Raymond qu´il compte remporter 40 % des sièges à la Douma (le Parlement russe) et devenir Premier ministre après les élections législatives de décembre.
Lee Raymond aurait dû comprendre que Mikhaïl Khodorkovski jouait là un jeu dangereux. « Je m´occupe du gouvernement », aurait simplement dit le Russe. Pourtant, en juillet 2000, Poutine avait bien convoqué les oligarques au Kremlin et les avait avertis : « Vous pouvez garder vos millions, mais ne touchez pas à la politique. »
Ce que Raymond ne sait pas non plus, c´est que Poutine a pris Mikhaïl Khodorkovski en grippe. En effet, le 19 février 2003, vingt oligarques sont convoqués au Kremlin pour une émission télévisée. Khodorkovski s´y présente en col roulé, ce qui a le don d´irriter le président : il sait que, peu de jours avant, l´homme a rencontré George W. Bush et que, ce jour-là, il portait une cravate. De plus, Khodorkovski a eu l´audace de lui dire devant des millions de téléspectateurs : « Votre bureaucratie est constituée de kleptomanes et de voleurs. » « On verra comment vous avez gagné votre argent », lui rétorque Poutine. Ce redoutable échange n´est pas rapporté à Lee Raymond.
Au début des négociations, Raymond se serait contenté d´une simple prise de participation de 20 %. Mais désormais, il préfère prendre le contrôle total de la société, avec l´accord de son dirigeant. « On pêche la baleine, pas la sardine », aime à dire Lee Raymond. Pourtant, la situation se dégrade. Quand, en juin 2003, Platon Lebedev, l´associé de Khodorkovski, est arrêté pour fraude fiscale, Lee Raymond ne s´en émeut pas plus que cela. « Il sera dehors dans trois mois », le rassure Khodorkovski. Personne, chez Exxon, ne connaît suffisamment la Russie pour alerter son dirigeant, toujours aussi confiant.
Ce que l´homme d´affaires ignore également, c´est que, après la signature de la transaction entre BP et TNK, Poutine a convoqué ses ministres pour revoir avec eux la situation du pétrole russe. C´est en faisant le point que le président se rend compte qu´un accord entre Exxon et Ioukos, ajouté à celui de BP-TNK, placerait 50 % de la production pétrolière russe sous contrôle étranger. C´est impensable.
New York, 25 septembre 2003. Vladimir Poutine a rendez-vous au Waldorf Astoria avec Lee Raymond, avant de se rendre à Camp David pour rencontrer George W. Bush. Il a déjà trente minutes de retard quand il finit par franchir les portes du palace new-yorkais, accompagné de deux conseillers et de son ambassadeur à Washington. Lee Raymond se détend. « Comme vous le savez, monsieur le président, nous sommes en négociations depuis un certain temps avec Ioukos », expose Lee Raymond avec déférence mais sans obséquiosité. « Oui, je sais, pour une position minoritaire de 25 % », répond Poutine. « Je voudrais être clair, poursuit Lee Raymond. Je veux vous dire que nous n´achèterons 25 % que si nous voyons une possibilité de prendre à terme le contrôle total, c´est pourquoi je vous vois aujourd´hui, pour savoir si vous êtes d´accord. Ce que nous voulons, c´est le contrôle. » « C´est la première fois que j´entends parler de cela. Khodorkovski ne m´en a rien dit », répond Poutine, piqué au vif mais impassible. Raymond ne voit rien venir. « On étudiera la question, conclut le Russe, ces détails sont pour mes ministres, voyez avec eux. » Le dirigeant d´Exxon pense alors avoir remporté l´affaire.
Un mois plus tard, le commando intercepte le jet privé de Khodorkovski à Novossibirsk et met l´oligarque en état d´arrestation. L´homme cesse ainsi d´être une menace politique pour Poutine; l´industrie pétrolière russe ne passera pas majoritairement sous contrôle étranger.
Quant à Lee Raymond, il prendra sa retraite deux ans plus tard avec une indemnité de 398 millions de dollars. Pensant être à l´origine de la chute de son compagnon d´infortune, il sera longtemps tourmenté par cette malheureuse affaire. Pour avoir défié Poutine, Lee Raymond, Exxon et Khodorkovski perdaient définitivement Ioukos.
Les autres articles :
Au service du cerveau
Comprendre comment fonctionne ou dysfonctionne cet organe pour mieux prévenir, soulager, guérir ou réparer les atteintes du système nerveux : voilà le formidable défi que souhaite relever l'Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM), qui doit être inauguré à Paris en septembre.
Comment s'élaborent le langage, la pensée ou la mémoire ? Comment le cerveau, matière vivante, génère-t il l'esprit et l'action ? Les progrès spectaculaires des neurosciences, la découverte de la géographie du cerveau grâce à l'IRM ainsi que le recours à la sémiologie permettent de mieux connaître ces contrées mystérieuses qui se cachent au fond de nos têtes et où circulent, à chaque seconde, 1 milliard
Le bonheur À tout prix
Du supermarché au divan, on nous vend du bonheur. Pour les Anciens, être heureux, c´était sortir de la dépendance
Seul un opérateur téléphonique peut faire accroire que le bonheur « c´est simple comme un coup
de fil ». Si l´on doit parler de fil, c´est plutôt de celui d´Ariane tant la question du bonheur reste labyrinthique.
Cela n´a pas empêché les communicants de s´emparer du concept et d´en faire un argument de vente : qui en effet ne veut
Humanitaires ou missionnaires ?
ONG Partout où les états sont défaillants, les populations démunies trouvent soutien moral et assistance matérielle auprès d´organisations confessionnelles. Le chemin de la conversion est tout tracé.
Les tee-shirts jaunes ont fleuri sur les décombres après le tremblement de terre à Haïti, comme ils l´avaient fait dans l´Asie du Sud-Est dévastée par le tsunami du 26 décembre 2004. Ce sont ceux de l´église de scientologie, dont les membres éclosent sur les catastrophes. Ils ne sont pas les seuls : là où l´on souffre prospèrent
Asie : Le nouveau continent du savoir
RECHERCHE De Shanghai à Delhi, de Séoul à Singapour, la montée en puissance des Asiatiques dans les domaines scientifique et technologique accompagne l´affirmation de leur poids économique. Par Tirthankar Chanda
Venkatraman Ramakrishnan, Yoi-chiro Namamuba, Roger Y. Tsien… Ces noms à consonance asiatique ont remplacé au cours des dernières années les Pierre-Gilles de Gennes ou Albert Einstein dans le palmarès des prix Nobel de sciences et témoignent de la montée en puissance des scientifiques venus d´Asie. L´année dernière, sur les six lauréats
Mort où est ta frontière ?
Plus la connaissance scientifique progresse, moins on est capable de préciser quand et comment le décès survient. Le mystère du coma ne fait que s´épaissir.
La mort est plus que jamais ce mystère illustré par l´éternelle et universelle question de son en deçà : d´où venons-nous? Et de son au-delà : où nous mène le grand passage? En quarante ans, les fabuleux progrès de la prolongation de la vie et de la chirurgie des transplantations ont tout changé. Il faut réviser les dictionnaires
Ce que Jean Daniel n'a jamais dit
À la veille de ses 90 ans, l'écrivain et journaliste français livre en exclusivité ses confidences à La revue. Dans cette première partie de l'entretien, il raconte sans fard son enfance algérienne et retrace le début de son magnifique itinéraire. Jean Daniel par Jean Daniel : passionnant et savoureux.
A 90 ans aux prunes, précisément le 21 juillet prochain, le cofondateur et toujours éditorialiste du Nouvel Observateur n'a rien perdu, on va le voir, de son acuité de jugement et de sa mémoire, pour ne rien dire de son agilité de jeune homme comme on peut en juger en essayant de le suivre dans un escalier.
Sa vie de journaliste a commencé en 1945 à Combat, le journal d'Albert Camus, auquel il collaborait tout en
Rita Levi-Montalcini Cent ans de plénitude
PARCOURS Prix Nobel de médecine en 1986, la chercheuse italienne dégage une force de vie qui suscite l´admiration de ceux qui la croisent. Portrait d´une femme libre qui défie le temps.
Qui a dit que la vieillesse était un naufrage ? Certainement pas Rita Levi-Montalcini, cette petite femme aux cheveux blancs impeccablement coiffés et au sourire malicieux des êtres dont on sait immédiatement qu´ils aiment passionnément la vie, par-delà toutes les épreuves rencontrées. Cet amour immodéré de l´existence que rien ne vient aigrir
SECRET D'HISTOIRE : Le noyé imaginaire
Comment la découverte d'un corps sur une plage espagnole au printemps 1943 a facilité le débarquement allié en Sicile. Retour sur l'opération Mincemeat, chef-d'?uvre de mystification orchestré par les Britanniques.
Albion n'aurait pas été aussi « perfide », les Alliés auraient peut-être perdu la Seconde Guerre mondiale. C'est en tout cas ce que suggère l'étude de l'extraordinaire operation Mincemeat (« opération viande hachée », en anglais, connue en France sous le nom d' « opération Chair à pâtée »), qui fait aujourd'hui l'objet d'un livre passionnant du journaliste britannique Ben Macintyre 1. Il faut dire que les
Dossier: ENQUETE La fin de la vie privée
Vidéosurveillance, fichage, géolocalisation... Big Brother a envahi notre quotidien. Du succès de Facebook jusqu'aux nouveaux dispositifs de traçage, La revue dresse un état des lieux de ce qui reste des libertés individuelles en 2010.
Le respect de la vie privée est sacré et le droit à l'anonymat protégé par l'article 9 du code civil. Il suffit cependant de s'attacher aux pas d'un Parisien ordinaire pour constater la difficulté d'aller
et venir incognito. Démonstration. Par Nicolas « K » Michel
« Je m'appelle Nicolas K., et c'est tout ce que je souhaiterais que l'on sache de moi. Pourtant... À 7h15 ce jeudi-là, mon téléphone portable se
Religiosité à géométrie variable
Invoqué à tout moment afin de résoudre des problèmes strictement temporels, l'islam a bon dos. D'autant que ceux qui parlent en son nom ne craignent pas de dire tout et son contraire.
Révolution biologique, apprentis sorciers ou génies informatiques... en réussissant à la fin du mois de mai à fabriquer une première cellule de synthèse, l'équipe californienne de Craig Venter, l'un des pionniers du séquençage du génome humain, a suscité de vives réactions dans le monde scientifique, la nature même de cette prouesse ne faisant pas l'unanimité.
Pour Joël de Rosnay1, l'ancien directeur des applications
Organismes informatiquement modifiés
Génétique Un laboratoire américain a réussi à créer un génome synthétique qui a donné naissance à une cellule vivante, capable de se multiplier. Une première.
Révolution biologique, apprentis sorciers ou génies informatiques... en réussissant à la fin du mois de mai à fabriquer une première cellule de synthèse, l'équipe californienne de Craig Venter, l'un des pionniers du séquençage du génome humain, a suscité de vives réactions dans le monde scientifique, la nature même de cette prouesse ne faisant pas l'unanimité.
Pour Joël de Rosnay1, l'ancien directeur des applications
Le Coran interdit-il l'alcool ?
« Consommer du vin est illicite ! » Voilà ce que ressassent les musulmans traditionalistes. Dans le texte coranique, pourtant, tout au plus trouve-t on des injonctions morales.
Parler du vin dans les milieux traditionnels musulmans équivaut à être classé dans la catégorie des débauchés. C'est un sujet tabou dont le sort, dans la conscience commune, a été réglé une fois pour toutes depuis les débuts de l'islam : consommer du vin est illicite. Voilà ce qu'a décrété la norme, ressassée dans tous les manuels de fiqh (« jurisprudence »), rappelée dans les prêches et la littérature






