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Rita Levi-Montalcini Cent ans de plénitude

PARCOURS Prix Nobel de médecine en 1986, la chercheuse italienne dégage une force de vie qui suscite l´admiration de ceux qui la croisent. Portrait d´une femme libre qui défie le temps.
En 2009, quelques jours avant son 100e anniversaire.(crédit: Mimmo Frassineti/AGF/Scala)En 2009, quelques jours avant son 100e anniversaire.(crédit: Mimmo Frassineti/AGF/Scala)

Qui a dit que la vieillesse était un naufrage ? Certainement pas Rita Levi-Montalcini, cette petite femme aux cheveux blancs impeccablement coiffés et au sourire malicieux des êtres dont on sait immédiatement qu´ils aiment passionnément la vie, par-delà toutes les épreuves rencontrées. Cet amour immodéré de l´existence que rien ne vient aigrir est-il la clé de la longévité et de la réussite de ce Prix Nobel de médecine qui a fêté son centenaire le 22 avril 2009 ? L´intéressée n´hésite pas à déclarer : « Une bonne vieillesse se prépare dès l´adolescence. Cet âge que vous craignez ou ignorez aujourd´hui peut être le plus beau de votre vie. C´est du moins mon cas et mon privilège, que je vous souhaite de partager. »

Née en 1909 dans une famille juive, Rita Levi-Montalcini a très rapidement fait preuve du caractère indépendant qui allait forger son destin exceptionnel. Elle est, avec sa s?ur jumelle, Paola, la cadette d´une fratrie de quatre enfants élevés dans une atmosphère familiale aimante et attentionnée. Dans l´Italie des années 1930, les jeunes femmes ont vocation à devenir épouses puis mères. S´il ne s´oppose pas à ce que sa fille fasse des études, le père de Rita ambitionne avant tout un bon mariage. Toute carrière professionnelle risquant de compromettre les devoirs d´une femme au foyer, « il fallait apprendre pour se cultiver et non pas pour travailler », se souvient-elle.


Rita a pourtant d´autres aspirations que celles traditionnellement dévolues aux jeunes filles de bonne famille. Jamais elle ne pourra s´accommoder de laisser à d´autres la conduite de sa vie. à l´âge de 21 ans, elle s´inscrit à l´école de médecine de Turin et devient l´étudiante de Giuseppe Levi, un des premiers médecins à expérimenter la culture in vitro. Sa vocation naît au sein de cette brillante communauté scientifique turinoise, où Rita se lie d´amitié avec Salvador Luria et Renato Dulbecco qui deviendront Prix Nobel de médecine (respectivement en 1969 et en 1975).

Diplômée en pharmacologie et en chirurgie à 27 ans, la jeune femme hésite. Doit-elle embrasser une carrière de médecin ou s´engager dans la recherche fondamentale en neurologie ? L´histoire tranchera : en 1938, Mussolini publie le « manifeste de la race », suivi d´une série de lois raciales discriminatoires à l´encontre des Juifs italiens. Un de ces décrets interdit notamment aux non-Aryens toute carrière académique.

Alors que nombre de scientifiques et intellectuels émigrent aux états-Unis, la famille Montalcini décide, après un bref passage en Belgique, de rester en Italie. C´est dans un laboratoire clandestin installé à son domicile que Rita Levi-Montalcini décide de poursuivre ses recherches. Obligée de quitter Turin en 1941 pour la campagne piémontaise puis pour Florence en 1943, elle reconstitue chaque fois sa petite unité de recherche improvisée et continue, avec des outils de fortune, ses expériences sur la genèse des membres chez l´embryon de poulet.

Persister fut sa façon de résister. « Je me souviens avec quel mépris du danger et quelle audace les jeunes les plus courageux et les plus doués de sens moral ont refusé de se plier aux ordres de Mussolini. » Contre vents et marées, pour reprendre le titre de l´un de ses ouvrages (Odile Jacob, 1998), garder une exigence éthique et faire face aux vicissitudes tout en conservant sa confiance en l´homme. « J´ai eu la chance de ne pas souffrir de ce syndrome répandu qui prive la grande majorité des hommes et des femmes de la joie de vivre leur vie avec intensité et curiosité », reconnaît-elle.

Au sortir de la guerre, Rita Levi-Montalcini reprend ses fonctions à l´université de Turin. Pour peu de temps, car « l´embryon de poule devait changer [sa] vie », déclare la chercheuse avec humour. En 1947, le professeur Viktor Hamburger l´invite à rejoindre l´université Washington à Saint Louis, dans le Missouri. Partie pour douze mois, elle y restera trente ans, jusqu´à l´âge de sa retraite. Une vie entièrement dédiée à la recherche. L´Italienne ne se mariera pas et n´aura pas d´enfants. Là, avec son collègue Stanley Cohen, la scientifique met en évidence en 1952 le facteur de croissance des fibres nerveuses. La découverte de cette substance stimulant la croissance des cellules nerveuses jouera un rôle déterminant dans la compréhension de nombreuses maladies neurodégénératives et permettra des avancées considérables dans le traitement de certains cancers. Elle vaut à Rita Levi-Montalcini d´obtenir, près de trente-cinq ans plus tard, en 1986, le prix Nobel de médecine. Cette brillante carrière américaine ne lui fait pas pour autant oublier sa terre natale. Dès 1962, elle fonde une unité de recherche à Rome, puis dirige l´institut de biologie cellulaire du Conseil national de la recherche italien jusqu´en 1978.


Les charges, les honneurs et... le temps n´ont pas réussi à émousser l´énergie de cette femme infatigable. Qu´on lui parle de cesser son activité, elle répond aussitôt : « Jamais ! La retraite rend malade et détruit le cerveau ! » Toute retraite sonnerait comme une défaite, et la vie est un si joli combat que Rita veut rester sur tous les fronts, soutenant de nombreuses causes, résolument tournée vers la jeunesse. « Le temps que j´ai gagné du fait de la diminution de mes activités d´enseignement et de recherche en laboratoire a été consacré à ce qui était mon rêve d´enfance : la participation à des activités d´intérêt public à vocation sociale », confie l´auteure de L´Atout gagnant.

Radicale et résolument combative, la vénérable Nobel est déterminée à ne rien lâcher. En 1995, celle qui confesse son admiration pour le philosophe Friedrich Engels abandonne la présidence du Comité national de bioéthique à cause des « trop nombreuses interférences de l´église ». Membre honoraire de l´ONG Green Cross International, Rita Levi-Montalcini continue également de lutter pour l´émancipation des femmes et l´égalité de l´accès au savoir. à 90 ans, elle devient ambassadrice de bonne volonté pour la FAO (Food and Agriculture Organization) afin de mettre sa renommée et son aura au service du combat contre la faim dans le monde.


Le 1er août 2001, le président de la République Carlo Azeglio Ciampi la nomme sénatrice à vie. La fonction offre une tribune supplémentaire, mais expose, aussi : la « vieille » dame se retrouve la proie de critiques - quand ce ne sont pas des insultes, comme ce fut le cas avec Francesco Storace en octobre 2007. Cet ancien ministre de la Santé d´extrême droite a eu la délicatesse de proposer de faire livrer des béquilles à la sénatrice parce qu´elle avait osé soutenir le gouvernement Prodi et gêner, par son vote, ses projets politiques. « Les provocations de Storace me rappellent le régime fasciste, a répliqué Rita Levi-Montalcini. Ni moi ni l´actuel gouvernement n´avons besoin de béquilles pour marcher, penser ou agir. » Et pour cause ! Bien sûr, elle n´a plus 20 ans ; mais lorsque l´écrivain Paolo Giordano, venu l´interviewer pour son centenaire, lui fait remarquer qu´elle est toujours coquette, la dame répond, malicieuse : « C´est mon point faible. Je n´ai jamais essayé de dissimuler mon âge : j´ai des rides et je ne les cache pas. Mais j´ai gardé cette pointe de vanité. Parfois j´en souffre. »

Rita a également des problèmes de vue, ce qui ne l´empêche pas de regarder vers l´avenir. Et comme l´a écrit Thomas More dans Utopia : « Le pilote ne quitte pas son navire, devant la tempête, parce qu´il ne peut maîtriser le vent. » Et le pilote, c´est le cerveau ! « Le cerveau humain est doué, y compris à un âge avancé, de facultés bien supérieures à ce qu´on croit », déclare celle sur qui le temps semble n´avoir aucune prise. C´est qu´il existe un antidote à la vieillesse : « être conscient des formidables ressources cérébrales à notre disposition. L´utilisation continue de ces facultés, à la différence de ce qui se passe pour les autres organes, n´use pas le cerveau. Paradoxalement, elle renforce et en fait resplendir des qualités qui étaient restées cachées jusque-là et n´avaient pas trouvé encore leur expression dans le tourbillon des activités de la jeunesse », écrit-elle dans L´Atout gagnant, un ouvrage au sous-titre bravache : La vieillesse n´existe pas !. Et, à la différence de Faust, Rita Levi-Montalcini n´a pas eu besoin, pour rester éternellement jeune, de vendre son âme au diable.

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