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SECRET D'HISTOIRE : Le noyé imaginaire

Comment la découverte d'un corps sur une plage espagnole au printemps 1943 a facilité le débarquement allié en Sicile. Retour sur l'opération Mincemeat, chef-d'?uvre de mystification orchestré par les Britanniques.
Le « commandant Martin » juste avant sa mise à l'eau au large de la côte espagnole de Huelva, le 30 avril 1943.(crédit : The National Archives of the UK) Le « commandant Martin » juste avant sa mise à l'eau au large de la côte espagnole de Huelva, le 30 avril 1943.(crédit : The National Archives of the UK) 

Albion n'aurait pas été aussi « perfide », les Alliés auraient peut-être perdu la Seconde Guerre mondiale. C'est en tout cas ce que suggère l'étude de l'extraordinaire operation Mincemeat (« opération viande hachée », en anglais, connue en France sous le nom d' « opération Chair à pâtée »), qui fait aujourd'hui l'objet d'un livre passionnant du journaliste britannique Ben Macintyre 1. Il faut dire que les faits - rocambolesques à souhait dans un contexte mondial dramatique - sont édifiants. Jugez-en plutôt.
Le 30 avril 1943, un pêcheur découvre sur une plage près de Huelva, dans le sud-ouest de l'Espagne, le cadavre décomposé d'un officier britannique en uniforme, à la taille duquel est relié par une chaînette un attaché-case noir. Le portefeuille trouvé à l'intérieur de son imperméable permet de l'identifier : il s'agit du commandant William Martin, des Royal Marines. Les autorités espagnoles en réfèrent aussitôt au vice-consul britannique en poste dans la région, un certain Francis Haselden, et ouvrent l'attaché-case en sa présence.

À l'intérieur, une épaisse enveloppe portant le sceau officiel de l'Amirauté. Haselden refuse cependant de prendre l'enveloppe et insiste pour qu'elle soit remise aux autorités britanniques de manière formelle.
Très (trop ?) curieux, puisque le ministère des Affaires étrangères britannique envoyait au même moment des télégrammes pressants à son homologue espagnol pour s'enquérir du sort de l'attaché-case. L'affaire finit par parvenir aux oreilles d'agents du renseignement du Reich présents en Espagne, qui réussissent à se faire transmettre la fameuse enveloppe, encore scellée, par un officier espagnol complaisant. Grâce à leur capacité de décryptage des messages secrets allemands (lire « Enigma, les codes nazis décryptés » dans le numéro 2 de La revue), les Alliés savent pertinemment que l'enveloppe est entre les mains de leurs ennemis.
Les agents nazis parviennent à libérer l'enveloppe de son contenu sans en briser le sceau. Quel n'est pas alors leur étonnement de découvrir des lettres qui renferment des informations de première main concernant les attaques que les Américains et les Britanniques projettent de lancer prochainement en Europe du Sud ! Selon ces documents, que le commandant Martin devait acheminer de l'État-Major royal impérial au centre de commandement du théâtre méditerranéen, c'est par la Grèce, la Sardaigne et le sud de la France que les Alliés entendent reprendre pied en Europe méridionale. L'information, qui fait bien évidemment l'effet d'une bombe, remonte alors la chaîne de commandement nazi jusqu'au bureau du Führer lui-même, qui craint tout particulièrement un débarquement dans les Balkans. Hitler décide donc, sur la foi de ces documents tendant à confirmer ses craintes, de transférer une division blindée basée en France vers le Péloponnèse... et néglige de renforcer les défenses de la Sicile.

Or le commandant Martin n'a jamais existé, pas plus que n'étaient vraies les lettres censément confidentielles qu'il transportait. Tout était faux. Et c'est en Sicile que, le 10 juillet 1943, 160 000 soldats alliés débarquèrent, avec le succès que l'on sait. L'effet de surprise devait être fatal pour l'armée allemande, dont les troupes présentes en Sicile ne furent mises en alerte que le 9 juillet - la veille du débarquement, donc - par le maréchal Kesselring, le commandant du secteur Méditerranée, après qu'il eut repéré les convois alliés en route vers l'île.
Ce chef-d'?uvre de désinformation fut le fruit du travail d'une équipe aussi iconoclaste que l'idée d'utiliser un cadavre comme faux messager. Celle-ci figurait dans un rapport rédigé en septembre 1939 par le chef du renseignement naval britannique, le contre-amiral John Henry Godfrey, sur les 51 manières de duper les Allemands en mer. Selon Macintyre, ce rapport fut en réalité écrit par Ian Fleming en personne, le futur père du célèbre agent 007, James Bond, qui puisa l'idée du faux cadavre dans un obscur roman policier de l'entre-deux-guerres.

La logistique de l'opération incomba principalement à deux hommes : Charles Cholmondeley de la Royal Air Force et Ewen Montagu de la Royal Navy. Singulier personnage que ce Montagu. Issu d'une riche famille juive britannique, il étudia à Cambridge avec son frère Ivor - années pendant lesquelles tous deux établirent les règles du... tennis de table. Puis leurs chemins divergèrent puisque Ivor devint un agent en Grande-Bretagne à la solde de l'Union -soviétique, chargé notamment d'espionner les agissements de son propre frère (qui ne s'en douta jamais), alors même que celui-ci faisait partie du contre-espionnage de Sa Majesté, le fameux MI5 !

Comment expliquer le succès de cette opération incroyable mais pourtant vraie ? Comment cette supercherie a-t elle pu intoxiquer le renseignement allemand et tous les plus hauts dignitaires nazis, Hitler compris ? Un premier élément de réponse réside dans l'extrême minutie avec laquelle a été « créé » le commandant Martin. Il a fallu inventer un être humain avec un passé, des goûts, des qualités, des défauts, une situation financière, familiale... autant d'éléments qui devaient transparaître dans les effets du pseudo-soldat et dans le jeu de lettres qu'il portait avec lui et que les nazis liraient immanquablement.
Ceux-ci apprirent que le commandant Martin était fiancé à une certaine « Pam », qu'il entretenait des rapports orageux avec son père et connaissait quelques soucis d'ordre financier. Aucun détail ne fut négligé. La note d'un tailleur à Londres se trouvait dans la poche de son imperméable, de même que des tickets pour une représentation théâtrale et des photographies de ses proches. Ce messager devait sembler trop humain pour avoir été inventé de toutes pièces.

Quant au cadavre, « matière première » de la duperie, il avait été pris dans une morgue de Londres. C'était celui d'un malheureux vagabond qui s'était empoisonné en ingurgitant de la mort-aux-rats. Les Britanniques poussèrent le soin du détail jusqu'à lui mettre une croix autour du cou pour que les Espagnols, fervents catholiques, renoncent à l'autopsier. Ils auraient alors découvert que l'homme n'était pas mort par noyade...

Cette opération fut au vrai un gigantesque pari, un bluff très audacieux. Dans l'optique du débarquement prévu en Sicile, il était évidemment d'une importance cruciale pour les Britanniques que les Allemands croient avoir mis la main sur des documents ultrasecrets, mais, pour que Mincemeat fonctionne, il était tout aussi primordial que les nazis soient persuadés qu'ils les avaient obtenus à l'insu des Alliés... Opération complexe, digne d'un poker menteur, et dont la réussite tient en tout cas du miracle.

Ce cadavre rejeté par la mer sur une plage espagnole aurait en effet très bien pu ne pas être notifié aux autorités locales. Les agents nazis auraient pu ne jamais avoir vent de ce mystérieux commandant Martin, et donc avoir accès aux précieux documents en sa possession. Ils auraient pu également ne pas croire le contenu de ces documents, trop miraculeusement parvenus à leur connaissance pour être honnêtes. Et pourtant... Si elle ne constitue pas un tournant majeur du conflit, l'opération Mincemeat, qui ne fut que l'un des très nombreux stratagèmes mis en ?uvre par les Alliés pour mystifier les forces de l'Axe, a néanmoins contribué à faire basculer la Seconde Guerre mondiale dans le sens que l'on sait. Et elle nous donne l'occasion de saluer, une fois n'est pas coutume, la splendide perfidie britannique.


  • 1. Operation Mincemeat. How a Dead Man and a Bizarre Plan Fooled the Nazis and Assured an Allied Victory (Harmony, 2010).

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