Le Coran interdit-il l'alcool ?
Pressage du raisin dans le nord du Pakistan, où la consommation du vin a résisté à l'interdit religieux.(crédit : Ed Kashi/Corbis) Parler du vin dans les milieux traditionnels musulmans équivaut à être classé dans la catégorie des débauchés. C'est un sujet tabou dont le sort, dans la conscience commune, a été réglé une fois pour toutes depuis les débuts de l'islam : consommer du vin est illicite. Voilà ce qu'a décrété la norme, ressassée dans tous les manuels de fiqh (« jurisprudence »), rappelée dans les prêches et la littérature religieuse, et bien sûr reprise par les islamistes de tous bords.
Car, dans cette perspective, boire, c'est se soûler, et se soûler conduit à des turpitudes inadmissibles. L'interdit s'applique également à la vente d'alcool et même au fait de voisiner à table avec un convive qui en consomme.
Tous les pays qui, pendant la première moitié du XXe siècle, ont appliqué la prohibition des boissons alcoolisées, que ce soient les États-Unis (1919-1933), la Russie (1914-1925) ou la Finlande (1919-1932), ont fini par l'abroger tant elle a favorisé les circuits clandestins et même le crime organisé, sans pour autant venir à bout de la consommation du vin, de la bière ou des spiritueux.
Dans les pays musulmans, la situation a connu et connaît encore des différences selon les époques et les États. En règle générale, les pouvoirs publics n'intervenaient que rarement pour interdire l'alcool. Ils le faisaient souvent lorsqu'ils avaient besoin du soutien des clercs ou pour mettre fin à l'agitation des groupes de fanatiques. Il est de notoriété publique que les musulmans ne se sont jamais conformés à la norme, et qu'à toutes les époques il y a eu des gens, tous milieux confondus, qui consommaient des boissons alcoolisées. Ils le faisaient la plupart du temps en cachette, mais quelquefois en proclamant haut et fort leur refus de se plier à cette norme religieuse. La poésie bachique d'Abou Nuwâs (VIIIe-IXe siècles), par ailleurs d'une qualité artistique indéniable reconnue par l'ensemble des critiques littéraires anciens et modernes, en est la meilleure illustration.
On remarquera toutefois que la consommation du vin s'accompagnait, et s'accompagne encore, presque toujours d'un sentiment de culpabilité - qu'on pourrait comparer à ce qu'éprouvent les hommes et les femmes qui entretiennent des relations extraconjugales, contrevenant à la monogamie imposée par la doctrine chrétienne. C'est en fait ce qui arrive lorsqu'une norme sociale, de surcroît à caractère religieux, est intériorisée et acquiert un statut d'évidence qui lui assure une soumission quasi absolue.
On peut épiloguer longuement à propos des conséquences, parfois dramatiques, de cette interdiction. Il suffit de jeter un coup d'?il sur les plages ou les endroits isolés dans les pays arabes pour voir les tas de débris de bouteilles de vin et de canettes de bière vides qui polluent le milieu et expliquent les accidents de la route dus à la consommation excessive d'alcool. Les gens s'enivrent à l'abri des regards, au lieu de boire modérément dans des endroits conviviaux et de rentrer tranquillement chez eux.
Si les statistiques fiables concernant la consommation d'alcool sont inexistantes, les récits et les témoignages, parfois relayés par la presse locale, ne manquent pas sur la consommation, là où la prohibition est rigoureuse, de toutes sortes de drogues servant de substituts au vin, et sur l'existence de distilleries clandestines et dont les produits constituent un véritable danger pour la santé.
Quand la loi n'interdit pas purement et simplement la vente et la consommation de vin, les pouvoirs publics, par démagogie ou sous la pression des islamistes, limitent au minimum les licences de vente d'alcool, dont ne profitent en dernier ressort que les hommes d'influence et les marchands non déclarés liés à la police.
Notre propos, néanmoins, est d'analyser le bien-fondé du statut d'interdit du vin imposé aux musulmans par les clercs. Il nous faut pour cela revenir aux versets coraniques. La doctrine stipule que l'interdiction du vin a été progressive dans trois versets de la Révélation, tous de la période médinoise.
Le premier verset (sourate II/219) se contente de mettre en parallèle le péché et les avantages dans le vin, tout en soulignant la prédominance des inconvénients : « On t'interrogera sur le vin et le jeu de hasard, réponds : Il y a dans l'un et l'autre un grand péché et certaines utilités pour les hommes. Mais le péché l'emporte sur l'utilité. »
Le verset 42 de la sourate IV constitue une deuxième étape : « Croyants ! Ne priez point lorsque vous êtes ivres et avant de comprendre ce que vous dites. » Rien que du bon sens, donc.
Enfin, les versets 90 et 91 de la sourate V, en rapport avec un incident provoqué par l'ébriété d'un compagnon (Omar ou Hamza), sont plus incisifs : « Croyants ! Le vin, le jeu de hasard, les stèles, les flèches divinatoires ne sont qu'une souillure machinée par Satan. Évitez-les dans l'espoir d'être des triomphants. Satan désire uniquement susciter entre vous, par le vin et le jeu de hasard, l'inimitié, la haine et vous détourner de la remémoration de Dieu et de la prière. Est-ce que vous allez y renoncer ? »
Nous n'entrerons pas dans le détail des exégèses et des discussions casuistiques autour de la définition du vin pour savoir s'il s'agit uniquement de ce qui est tiré de la vigne ou des boissons fermentées en général, et si cette interdiction est liée à l'ivresse ou à une quelconque quantité d'alcool. Quoi qu'il en soit, ce que l'on trouve dans les versets en question, ce sont des injonctions morales et non des interdictions en bonne et due forme.
En effet, dans le Coran, l'interdit explicite d'un acte est signifié par la formule « hurrima(t) ?alaykum » (« il est illicite pour vous de... ») ou par un terme équivalent. Or, ce n'est manifestement pas le cas avec le vin, malgré la forte incitation à ne pas en consommer. On rapporte d'ailleurs que sous le règne du deuxième calife, Omar, lorsque a été appliquée une punition de quatre-vingts coups pour celui qui boit du vin, Ali, le gendre du Prophète et futur quatrième calife, aurait déclaré : « Si quelqu'un meurt en subissant cette punition, je m'en voudrais, car ce n'est pas le Prophète qui l'a instituée. »
Pis, les hommes politiques et les fuqahas n'ont tenu aucun compte d'un autre verset, qui limite le nombre des nourritures illicites à quatre, sans y inclure le vin. Voici ce que dit le verset 145 de la sourate VI : « Déclare : Je ne trouve dans ce qui m'a été révélé rien d'illicite pour celui qui consomme une nourriture en dehors des animaux crevés, du sang répandu, de la viande de porc - car c'est une souillure - ou de ce qui par perversité a été sacrifié à une divinité autre que Dieu. Cependant, celui qui en consommerait par contrainte et non dans l'intention d'être rebelle ou transgresseur, Dieu lui pardonne, car ton Seigneur est indulgent et miséricordieux. »
Les auteurs de la littérature classique sur les asbâb al-nuzûl (circonstances de la Révélation) sont unanimes pour considérer que ce verset est l'un des derniers à avoir été révélé, et donc qu'il n'a pas été abrogé. Les exégètes signalent ce fait, mais n'en tirent aucune conclusion.
Il faut revenir aux conditions historiques de la communauté musulmane primitive pour comprendre ce que cache cette occultation. Les conquêtes musulmanes fulgurantes, quelques années après la mort du Prophète, ont fait affluer vers la capitale Médine des richesses fabuleuses. L'aristocratie hedjazienne fraîchement islamisée, en particulier les jeunes, qui n'ont point connu la période prophétique, ne peut, l'oisiveté aidant, que s'adonner à la boisson. L'organisation sociale que veut instaurer le régime musulman est donc menacée par ces excès. Et les gouvernants réagissent en infligeant une peine corporelle aux buveurs invétérés.
Par la suite, on oubliera les enjeux qui avaient justifié cette mesure et on cherchera à lui trouver des légitimations dans le Coran. Le poids de la tradition fera le reste. Il s'ensuivra l'établissement durable d'une hypocrisie sociale qui maintient dans le principe l'interdit du vin et la punition des buveurs d'une part, et tolère d'autre part les innombrables infractions à la norme, commises surtout par les classes aisées.
Il est temps aujourd'hui de retrouver l'esprit du Coran au lieu de s'attacher à une littéralité et à un légalisme qui manipulent ses versets selon des méthodes d'exégèse obsolètes. Il ne s'agit évidemment pas d'encourager la consommation des boissons alcoolisées. La médecine moderne corrobore le diagnostic coranique qui enseigne que le vin a certes des mérites, mais que ses inconvénients sont également indéniables. Le tout est affaire de modération et, par conséquent, d'éducation et de sensibilisation. Déclarer que le vin est purement et simplement illicite en islam est un abus que ne devraient soutenir en toute logique que ceux qui dénient les joies de la vie et veulent perpétuer l'hypocrisie et l'obscurantisme, si les enseignements au nom d'une orthodoxie intangible ne dominaient pas dans la majorité des pays musulmans.
Peut-on parier seulement sur la sagesse humaine ? Le Coran le fait parce que c'est un message de liberté et de responsabilité, mais c'est au droit positif de réguler l'exercice de ces valeurs en interdisant la vente d'alcool aux mineurs et en sanctionnant l'ivresse publique. Les porte-parole autoproclamés d'un islam figé devraient méditer l'inefficacité d'une prohibition aux conséquences aussi fâcheuses quand ils maintiennent une position que la réalité dément tous les jours.
| Ce que dit la loi au Maghreb |
|
Entre l'Algérie, le Maroc et la Tunisie, les situations juridiques sont contrastées, mais les pratiques comparables...
Des trois anciens territoires français du Maghreb, c'est le Maroc qui présente a priori la situation la plus simple en matière de vente de boissons alcoolisées : depuis un dahir (décret royal) de 1967, elle est interdite aux « Marocains musulmans ». En pratique, cependant, la loi est rarement appliquée, et les enseignes qui commercialisent de l'alcool n'ont cessé de se multiplier. Pas d'interdiction absolue en Algérie, mais des restrictions qui fluctuent au gré des vicissitudes de la vie politique. Ainsi, depuis 2006, la vague de fermetures administratives qui s'est abattue sur les bars et les points de vente n'est pas sans rapport avec la politique de main tendue aux islamistes menée par le pouvoir. Les règles sont beaucoup mieux établies en Tunisie. La vente d'alcool est interdite le vendredi et pendant le ramadan, mais elle est autorisée tous les jours dans les restaurants qui possèdent une licence. Dans les bars, eux aussi soumis à une autorisation spéciale, la vente est interdite après 20 heures, mais rien n'empêche de passer commande avant l'heure fatidique et d'épuiser tranquillement son stock de bière ou de vin. Quelles que soient les réglementations, une chose est sûre : même si elle est socialement réprouvée et qu'elle se fait la plupart du temps à l'abri des regards, la consommation d'alcool atteint des niveaux élevés au Maghreb. Dominique Mataillet |
Les autres articles :
Au service du cerveau
Comprendre comment fonctionne ou dysfonctionne cet organe pour mieux prévenir, soulager, guérir ou réparer les atteintes du système nerveux : voilà le formidable défi que souhaite relever l'Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM), qui doit être inauguré à Paris en septembre.
Comment s'élaborent le langage, la pensée ou la mémoire ? Comment le cerveau, matière vivante, génère-t il l'esprit et l'action ? Les progrès spectaculaires des neurosciences, la découverte de la géographie du cerveau grâce à l'IRM ainsi que le recours à la sémiologie permettent de mieux connaître ces contrées mystérieuses qui se cachent au fond de nos têtes et où circulent, à chaque seconde, 1 milliard
Le bonheur À tout prix
Du supermarché au divan, on nous vend du bonheur. Pour les Anciens, être heureux, c´était sortir de la dépendance
Seul un opérateur téléphonique peut faire accroire que le bonheur « c´est simple comme un coup
de fil ». Si l´on doit parler de fil, c´est plutôt de celui d´Ariane tant la question du bonheur reste labyrinthique.
Cela n´a pas empêché les communicants de s´emparer du concept et d´en faire un argument de vente : qui en effet ne veut
Humanitaires ou missionnaires ?
ONG Partout où les états sont défaillants, les populations démunies trouvent soutien moral et assistance matérielle auprès d´organisations confessionnelles. Le chemin de la conversion est tout tracé.
Les tee-shirts jaunes ont fleuri sur les décombres après le tremblement de terre à Haïti, comme ils l´avaient fait dans l´Asie du Sud-Est dévastée par le tsunami du 26 décembre 2004. Ce sont ceux de l´église de scientologie, dont les membres éclosent sur les catastrophes. Ils ne sont pas les seuls : là où l´on souffre prospèrent
Asie : Le nouveau continent du savoir
RECHERCHE De Shanghai à Delhi, de Séoul à Singapour, la montée en puissance des Asiatiques dans les domaines scientifique et technologique accompagne l´affirmation de leur poids économique. Par Tirthankar Chanda
Venkatraman Ramakrishnan, Yoi-chiro Namamuba, Roger Y. Tsien… Ces noms à consonance asiatique ont remplacé au cours des dernières années les Pierre-Gilles de Gennes ou Albert Einstein dans le palmarès des prix Nobel de sciences et témoignent de la montée en puissance des scientifiques venus d´Asie. L´année dernière, sur les six lauréats
Pas touche au pétrole russe !
Secrets d´histoire Comment Poutine, en bloquant la fusion d´Exxon et de Ioukos, la société de Mikhaïl Khodorkovski, a réussi à garder le contrôle de la production pétrolière de son pays. Par Jacques Trauman
Tard dans la nuit du 25 octobre 2003, alors que le jet de l´oligarque russe Mikhaïl Khodorkovski s´apprête à décoller de Novossibirsk, en Sibérie, un commando d´élite masqué se précipite à l´intérieur de l´avion en hurlant : « Les armes à terre ou on tire! » Mikhaïl Khodorkovski est arrêté
Mort où est ta frontière ?
Plus la connaissance scientifique progresse, moins on est capable de préciser quand et comment le décès survient. Le mystère du coma ne fait que s´épaissir.
La mort est plus que jamais ce mystère illustré par l´éternelle et universelle question de son en deçà : d´où venons-nous? Et de son au-delà : où nous mène le grand passage? En quarante ans, les fabuleux progrès de la prolongation de la vie et de la chirurgie des transplantations ont tout changé. Il faut réviser les dictionnaires
Ce que Jean Daniel n'a jamais dit
À la veille de ses 90 ans, l'écrivain et journaliste français livre en exclusivité ses confidences à La revue. Dans cette première partie de l'entretien, il raconte sans fard son enfance algérienne et retrace le début de son magnifique itinéraire. Jean Daniel par Jean Daniel : passionnant et savoureux.
A 90 ans aux prunes, précisément le 21 juillet prochain, le cofondateur et toujours éditorialiste du Nouvel Observateur n'a rien perdu, on va le voir, de son acuité de jugement et de sa mémoire, pour ne rien dire de son agilité de jeune homme comme on peut en juger en essayant de le suivre dans un escalier.
Sa vie de journaliste a commencé en 1945 à Combat, le journal d'Albert Camus, auquel il collaborait tout en
Rita Levi-Montalcini Cent ans de plénitude
PARCOURS Prix Nobel de médecine en 1986, la chercheuse italienne dégage une force de vie qui suscite l´admiration de ceux qui la croisent. Portrait d´une femme libre qui défie le temps.
Qui a dit que la vieillesse était un naufrage ? Certainement pas Rita Levi-Montalcini, cette petite femme aux cheveux blancs impeccablement coiffés et au sourire malicieux des êtres dont on sait immédiatement qu´ils aiment passionnément la vie, par-delà toutes les épreuves rencontrées. Cet amour immodéré de l´existence que rien ne vient aigrir
SECRET D'HISTOIRE : Le noyé imaginaire
Comment la découverte d'un corps sur une plage espagnole au printemps 1943 a facilité le débarquement allié en Sicile. Retour sur l'opération Mincemeat, chef-d'?uvre de mystification orchestré par les Britanniques.
Albion n'aurait pas été aussi « perfide », les Alliés auraient peut-être perdu la Seconde Guerre mondiale. C'est en tout cas ce que suggère l'étude de l'extraordinaire operation Mincemeat (« opération viande hachée », en anglais, connue en France sous le nom d' « opération Chair à pâtée »), qui fait aujourd'hui l'objet d'un livre passionnant du journaliste britannique Ben Macintyre 1. Il faut dire que les
Dossier: ENQUETE La fin de la vie privée
Vidéosurveillance, fichage, géolocalisation... Big Brother a envahi notre quotidien. Du succès de Facebook jusqu'aux nouveaux dispositifs de traçage, La revue dresse un état des lieux de ce qui reste des libertés individuelles en 2010.
Le respect de la vie privée est sacré et le droit à l'anonymat protégé par l'article 9 du code civil. Il suffit cependant de s'attacher aux pas d'un Parisien ordinaire pour constater la difficulté d'aller
et venir incognito. Démonstration. Par Nicolas « K » Michel
« Je m'appelle Nicolas K., et c'est tout ce que je souhaiterais que l'on sache de moi. Pourtant... À 7h15 ce jeudi-là, mon téléphone portable se
Religiosité à géométrie variable
Invoqué à tout moment afin de résoudre des problèmes strictement temporels, l'islam a bon dos. D'autant que ceux qui parlent en son nom ne craignent pas de dire tout et son contraire.
Révolution biologique, apprentis sorciers ou génies informatiques... en réussissant à la fin du mois de mai à fabriquer une première cellule de synthèse, l'équipe californienne de Craig Venter, l'un des pionniers du séquençage du génome humain, a suscité de vives réactions dans le monde scientifique, la nature même de cette prouesse ne faisant pas l'unanimité.
Pour Joël de Rosnay1, l'ancien directeur des applications
Organismes informatiquement modifiés
Génétique Un laboratoire américain a réussi à créer un génome synthétique qui a donné naissance à une cellule vivante, capable de se multiplier. Une première.
Révolution biologique, apprentis sorciers ou génies informatiques... en réussissant à la fin du mois de mai à fabriquer une première cellule de synthèse, l'équipe californienne de Craig Venter, l'un des pionniers du séquençage du génome humain, a suscité de vives réactions dans le monde scientifique, la nature même de cette prouesse ne faisant pas l'unanimité.
Pour Joël de Rosnay1, l'ancien directeur des applications






