Pourquoi les banques américaines ont dérapé
FINANCE Pour comprendre les dérives de Wall Street, les témoignages d´acteurs de premier plan : les traders. Des scènes particulièrement éclairantes.
La bourse de New York le 15 septembre 2008, jour où Lehman Brothers s'est déclarée en faillite. (crédit: Spencer Platt/Getty Images)Deux traders ont publié, à plus de vingt ans d'intervalle, des témoignages qui reconstituent et expliquent clairement ces dérapages.
Salomon Brothers
Poker menteur à la salle des marchés
Au milieu des années 1980, Wall Street avait beaucoup changé. Le système mis en place par John Pierpont Morgan un siècle plus tôt explosait sous l'énorme pression de forces nouvelles. Pour J.P. Morgan (comme on le nommait), la haute finance devait être exclusivement réservée à des « gentlemen avec de la cervelle », autrement dit des wasp (White Anglo-Saxon Protestants) ayant fréquenté Princeton, Yale ou Harvard, à la moralité exemplaire et aux mœurs irréprochables. Pas de Noirs, pas d'Hispaniques, pas d'Asiatiques, pas de Juifs.
Et cette règle ne s'appliquait pas qu'à la banque, elle s'étendait aussi aux grandes multinationales. Les affaires, aux états-Unis, étaient donc depuis cent ans gérées par un club très fermé, huppé et « respectable », duquel on était exclu dès lors que l'on n'en respectait pas les codes.
Autre caractéristique importante du système : il était régi par le Glass-Steagall Act, que Franklin Roosevelt avait fait voter en 1933 pour mieux contrôler le système bancaire. Il y avait d'un côté les banques commerciales (Citibank, Bank of America, J.P. Morgan...) qui prenaient des dépôts et consentaient des prêts, et de l'autre les banques d'investissement (investment banks) telles que Morgan Stanley, Merrill Lynch, Lehman Brothers ou Goldman Sachs, qui émettaient des actions ou des obligations pour le compte de leurs clients. Globalement, les banquiers américains maudissaient le Glass-Steagall Act; ils finirent par réussir à le faire abroger en novembre 1999 par le Gramm-Leach-Bliley Act, qui abolit la distinction entre ces deux catégories de banques.
Dans les années 1980, la déréglementation commence à faire son œuvre, les « niches » très protégées et très rentables des banques d'investissement disparaissent à la vitesse grand V, tout comme les profits. Il faut absolument trouver d'autres sources de revenus : ce sera le « trading pour compte propre », jusque-là plutôt pratiqué par les banques commerciales. C'est le début d'une nouvelle ère, celle des traders. La hiérarchie traditionnelle et figée des banques d'investissement américaines (Morgan Stanley en tête) se fissure. Les « nouveaux riches » font leur apparition dans le sillage du roi du trading, le très peu aristocratique et très parvenu établissement Salomon Brothers, obscure firme créée en 1910. Et Salomon Brothers de montrer à toutes les banques de Wall Street le chemin salvateur du trading pour compte propre, inventant dans la foulée les « swaps de taux », ces contrats de gré à gré permettant d'échanger un taux fixe contre un taux variable. Ce sont ces traders arrogants, preneurs de risques inconsidérés, qui inspirèrent à Tom Wolfe son roman Le Bûcher des vanités.
Salomon Brothers frôlera la faillite dans les années 1990 à la suite d'un scandale de manipulation lors d'une adjudication de bons du Trésor.
Mais nous sommes alors en 1986, et le président de Salomon Brothers, John Gutfreund, fait la une de Business Week sous le titre : « The king of Wall Street ». Quant à son chef de trading, le très charismatique John Meriwether, il n'a pas 40 ans et est déjà une légende.
Dans son livre Poker menteur1, Michael Lewis, qui a été trader chez Salomon Brothers, décrit cette scène devenue mythique.
à cette époque-là, chez Salomon Brothers, les traders, à leurs moments perdus, jouaient au « poker menteur » sur les numéros des séries numériques des billets de banque. Pour gagner, il faut posséder trois qualités : être capable de calculer des probabilités à la vitesse d'un ordinateur, savoir percer la psychologie de ses adversaires sans laisser paraître la moindre émotion et avoir des nerfs d'acier.
Or, le maître incontesté du jeu, c'était John Meriwether. Avec lui, on ne jouait pas pour l'argent (quelques centaines de dollars tout au plus), mais pour prouver sa valeur. Quant à John Gutfreund, il avait pour habitude de se promener dans la salle des marchés sans dire un mot, un gros cigare au bec. Son instinct d'ancien trader le menait immanquablement là où on perdait de l'argent. Sa présence, révélée le plus souvent par des cendres de cigare, rendait les traders hystériques. Un beau jour de 1986, il sort de son bureau, se dirige droit vers Meriwether, et, d'une voix forte pour que tout le monde l'entende, lui lance : « Une main, un million de dollars, pas de regrets. » Tous comprennent instantanément que Gutfreund vient de défier Meriwether au poker menteur, et pour un million de dollars. Un silence de plomb s'abat sur la salle des marchés. Pourquoi Gutfreund fait-il cela? Qu'a-t il à prouver? Sa valeur, évidemment. C'est le patron, c'est vrai, mais pour les traders, ce n'est pas grand-chose. Ce sont eux qui prennent les risques, qui gagnent l'argent. En défiant ainsi Meriwether, Gutfreund veut prouver qu'il est encore un des leurs. Pour Meriwether, ce défi est un piège : qu'il perde, et voilà un million de dollars envolé; qu'il gagne, et il se met Gutfreund à dos.
C'est alors que Meriwether prononce cette phrase historique : « Non, John, si on joue pour ce genre de montant, autant jouer vraiment pour de l'argent : dix millions de dollars, pas de regrets. »
Tous les traders retiennent leur souffle. Oui, cela pourrait être dans le caractère de Gutfreund de relever ce nouveau défi. Mais sa fortune personnelle s'élève à 40 millions de dollars et sa femme vient d'acheter un appartement à Manhattan pour 15 millions de dollars. Cela, Meriwether le sait. Gutfreund réfléchit un instant, puis lance : « T'es vraiment cinglé! » Et retourne dans son bureau. Meriwether a gagné avant même de commencer la partie, et ce devant tous les traders.
Il continuera sa carrière de joueur de poker. Après avoir quitté Salomon, en 1994, il créera un hedge fund, Long Term Capital Management (le fameux LTCM). La même année, assisté de ses « quants » (docteurs en mathématiques) et de deux Nobel d'économie, Robert Merton et Myron Scholes, il sera à l'origine d'une célèbre faillite qui nécessitera l'intervention massive de la FED (la Réserve fédérale) et de seize banques américaines pour empêcher l'effondrement total du système financier. Déjà!
LEHMAN Brothers
Hedge fund ou roulette russe ?
Lehman Brothers, c'est cent vingt ans d'excellence, c'est la firme qui a créé Woolworth, Macy's, National Airlines, TWA, Pan Am, Campbell Soup, Goodrich, RCA, Paramount, la 20th Century Fox, Halliburton. Lehman est au cœur du capitalisme américain, c'est une légende. Emanuel et Mayer, les fondateurs de la banque, en 1850, le fils Philip, le petit-fils Bobbie, tous respiraient l'intégrité et inspiraient confiance, admiration, respect; ils avaient mené Lehman vers la gloire, avec décence et efficacité.
Cependant, dès 1990, toute la mécanique de Wall Street s'était déréglée. Au cours de la décennie précédente, d'abord, lorsque les banques d'investissement s'étaient mises au trading pour compte propre, puis dans les années 1990 et 2000, quand elles se transformèrent peu à peu en hedge funds. Empruntant à court terme des sommes colossales, elles investissaient dans des actifs de plus en plus risqués, le plus souvent à long terme.
Ainsi, l'effet de levier, c'est-à-dire le ratio entre les fonds propres et le total de bilan, explosa littéralement, pour atteindre le chiffre de 44, dans le cas de Lehman : pour un dollar de capital, il y avait 44 dollars de dettes, et un bilan total de 660 milliards de dollars. à ce niveau, la plus petite erreur est fatale.
Les banques d'investissement de New York étaient sorties de leur métier de base pour jouer à la roulette russe. Dick Fuld, le PDG de Lehman, avait-il perdu la tête? Avait-il été dépassé par la complexité des produits financiers? Comment savoir? Dick Fuld vivait reclus dans son bureau, au 31e étage du no 745 de la 7e Avenue, et conférait sans cesse avec son bras droit, Joe Gregory, qu'il manipulait comme un pantin.
Quant à Lawrence G. McDonald2, courtier obligataire senior, il avait réalisé son vieux rêve : quitter son Massachusetts natal et faire carrière à Wall Street. En 2004, il avait été engagé par Lehman Brothers dans l'équipe de distressed debt (dettes de sociétés en difficulté). Son activité consistait à repérer des entreprises mal en point et à les vendre à découvert pour racheter les obligations moins cher un peu plus tard. Ces opérations demandent une discipline stricte, un remarquable sens de l'analyse, de la confiance dans son propre jugement, de la patience et, bien sûr, toujours des nerfs d'acier. Cette équipe gagnera énormément d'argent, mais jamais assez pour compenser les bévues de Dick Fuld.
En effet, au 4e étage de l'immeuble Lehman opéraient les « traders de CDOs » - ces obligations constituées pour partie de crédits hypothécaires « pourris » appelés subprimes -, qui prenaient d'énormes risques, gagnaient plus d'argent qu'il n'était raisonnable et faisaient preuve d'une arrogance inouïe car se sachant totalement protégés par Dick Fuld. En un mot, les traders du 4e n'en faisaient qu'à leur tête.
Les traders chevronnés, les vrais pros, avaient depuis longtemps vu se profiler le désastre. Parmi eux, Alex Kirk et Mike Gelbrand tentèrent bien, à trois reprises et dès 2005, de mettre Dick Fuld en garde contre les risques insensés pris par les traders du 4e. Ils ne furent pas écoutés. Ce faisant, ils avaient pris de gros risques personnels en choisissant de déplaire à Fuld, et, comme on pouvait le prévoir, ils finirent par démissionner, suivis par quelques autres.
Le 11 juin 2008, un véritable coup d'état eut lieu chez Lehman. Le très respectable et compétent Bart McDade, 48 ans, patron des « equities » (le département « actions ») et vétéran de Wall Street, fut imposé par le comité exécutif de Lehman à la direction en remplacement de Joe Gregory. Mais il était trop tard. Plus McDade épluchait les livres de la banque, plus il découvrait d'horreurs, de cadavres dans les placards, de pertes abyssales...
La chute de Bear Stearns, reprise par J.P. Morgan, fut l'occasion pour les traders de Wall Street de s'attaquer à Lehman, dont on savait maintenant qu'elle était gérée en dépit du bon sens. Le cours de la Bourse perdit 75 %, le refinancement devint problématique, Lehman était peu à peu étranglée.
Durant le week-end du 13-14 septembre 2008, ce fut l'hallali. Lehman ne pouvait plus survivre seule, et il ne restait que deux acheteurs potentiels : Bank of America et Barclays. Bank of America jeta finalement son dévolu sur Merrill Lynch, quant à la transaction avec Barclays, elle tourna court à la dernière minute, le Trésor américain ayant refusé d'émettre les garanties nécessaires. Henry Paulson, alors secrétaire au Trésor, « lâchait » complètement Lehman. Pour « l'honorable vieille dame », en ce dimanche 14 septembre au soir, il n'y avait plus qu'une issue possible : la faillite.
Dans leur livre A Colossal Failure of Common Sense, Lawrence McDonald et Patrick Robinson décrivent la dernière scène du dernier acte, l'agonie de Lehman Brothers.
Les équipes de Lehman rentrent au bureau vers 20 heures, ce dimanche 14 septembre, après la mémorable réunion à la FED de New York où Paulson les a laissés tomber. Une quinzaine de directeurs de Lehman (le comité exécutif) foncent au 31e étage, dans le bureau de Dick Fuld. Bart McDade lui explique sans ménagement qu'il n'y aura pas de sauvetage. Ce sera la plus grosse faillite du monde, plus grosse que celles de WorldCom, Enron, Conseco, Texaco et United Airlines... réunies.
Dans un silence de mort, Tom Russo, le conseiller juridique de Dick Fuld, annonce qu'il veut tenter une dernière démarche auprès de Tim Geithner, président de la FED. Il est alors 20h20. à la FED, on cherche Tim Geithner partout, mais il a disparu. La veille de la plus grosse faillite de l'histoire, le patron de la FED est introuvable!
Mike Gelbrand (revenu chez Lehman entre-temps) et Bart McDade refusent de baisser les bras, il y a encore une dernière carte à jouer. George Walker IV, 39 ans, parent du président des états-Unis (ils ont un arrière-grand-père commun) et membre du comité exécutif de Lehman, est présent ce jour-là dans le bureau de Fuld. Mike Gelbrand lui demande d'appeler son cousin à l'aide. Walker s'affole, sa chemise se trempe de sueur. « Je ne suis pas sûr d'être capable de le faire », bafouille-t il. Mike Gelbrand le prend à part et lui explique que la faillite de Lehman « va lâcher les forces démoniaques dans les marchés internationaux ». « Je ne peux pas t'ordonner de le faire, ajoute Gelbrand, mais je t'en supplie, je suis à genoux, George. S'il te plaît, téléphone, c'est notre ultime chance! » Eric Felder, patron du « fixed income » (le département « obligations »), implore à son tour : « On va vers un désastre total, George. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Moi aussi, je te supplie... »
George Walker prend finalement le téléphone, appelle la Maison Blanche, se présente à l'opérateur et lui demande de le connecter aux appartements privés du président. L'opérateur fait de son mieux pour localiser George W. Bush. De longues, de très longues minutes s'écoulent, puis l'opérateur reprend la ligne : « Désolé, M. Walker, le président ne peut pas vous prendre pour le moment. » La messe est dite.
- Poker menteur. L'histoire vraie d'un golden boy, de Michael Lewis, éd. Dunod (1990).
- A Colossal Failure of Common Sense. The Inside Story of the Collapse of Lehman Brothers, de Lawrence G. McDonald et Patrick Robinson, Crown Business (2009).
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