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PIERRE TERZIAN : "On n´a jamais eu autant de pétrole!"

INTERVIEW La hausse actuelle des prix du brut est-elle due au risque de pénurie? Non, contrairement à une idée reçue, on ne manquera pas de pétrole avant longtemps, explique Pierre Terzian, le directeur de Petrostrategies.
Pierre Terzian (crédit: Jean-Christophe Marmara/Le Figaro)Pierre Terzian (crédit: Jean-Christophe Marmara/Le Figaro)

L´idée dominante, depuis une dizaine d´années, consiste à dire qu´on va bientôt manquer de pétrole. Et que c´est d´ailleurs pour cela qu´il devient de plus en plus cher. Une crainte qui est présentée comme une évolution non seulement inéluctable mais souhaitable, en particulier pour des raisons environnementales, la principale étant le réchauffement climatique dû aux rejets de carbone dans l´atmosphère.
Les innombrables experts, réels ou autoproclamés, qui annoncent une prochaine pénurie de pétrole se réfèrent le plus souvent à une notion qu´ils ont popularisée : le peak oil. Ce « pic » est celui qu´atteindra selon eux la production de brut dans les toutes prochaines années avant de décroître rapidement. Il faut donc d´urgence limiter la consommation et trouver des substituts au pétrole. à moins que ces Cassandres ne se trompent, et nous trompent. Comme, semble-t-il, l´ancien ministre de l´Environnement de Lionel Jospin et actuel député de Paris Yves Cochet qui, en 2005, annonçait... pour 2007 le début de la fin du pétrole dans un ouvrage au titre évocateur : Pétrole apocalypse (Fayard).
étant donné le rôle majeur que jouera encore nécessairement dans les temps prochains le pétrole dans l´économie mondiale comme dans notre vie de tous les jours, le débat n´est en tout cas pas secondaire. Le peak oil est-il pour bientôt? Va-t-on sous peu manquer de pétrole? Nous avons interrogé Pierre Terzian, l´un des observateurs du secteur pétrolier les plus respectés. Consultant reconnu et directeur de la rédaction de l´hebdomadaire Petrostrategies et du mensuel Europ´Energies, il a le mérite, dans un domaine où les commentaires les plus fantaisistes ont souvent droit de cité, de s´être rarement trompé en proposant ses conjectures sur l´évolution du marché de l´énergie. Y compris, le lecteur pourra le constater, en démolissant les discours consensuels quand il les juge erronés.

R.R.

LA REVUE : On a entendu récemment le président français de Total dire que « le pic de production de pétrole est pour dans dix ans » et le patron de l´Aramco, la compagnie nationale d´Arabie saoudite, affirmer que « l´histoire du peak oil est derrière nous ». Qui a raison?
PIERRE TERZIAN : C´est apparemment contradictoire. Mais ils mettent l´accent l´un et l´autre sur deux types de peak oil différents. à Davos, le président de l´Aramco parlait surtout des réserves de pétrole. Pour lui, ceux qui affirment ici et là qu´elles s´épuisent ont tort. On a devant nous énormément de réserves et il n´y a donc, assure-t-il, aucune raison de se faire du souci. Il ajoute d´ailleurs que d´ici à 2030 la production, de 85 millions de barils par jour actuellement, va probablement augmenter au rythme annuel moyen de 1 million de barils par jour. Jusqu´à atteindre un niveau de 105 millions de barils.
Le président de Total parle, lui, de la capacité de production. Il pense, et ce n´est pas nouveau chez Total, qu´à partir d´un certain seuil, autour de 100 à 105 millions de barils par jour, on va atteindre une limite que l´on ne pourra guère dépasser. Les infrastructures ne permettraient pas d´aller au-delà.

Pourquoi?
On n´a jamais dit précisément pourquoi chez Total, même si on se réfère, affirme-t-on, à des études internes qui ont analysé la capacité de production dans le monde, gisement par gisement. Difficile donc d´évaluer cette prédiction. D´autant que depuis qu´elle a été émise pour la première fois, il y a trois ou quatre ans, beaucoup de choses se sont passées, s´agissant tant des découvertes que des réserves, qui paraissent repousser les limites pour l´exploitation pétrolière future.

Mais alors, que faut-il croire?
J´ai tendance, instruit par l´Histoire, à faire confiance à l´homme. Et donc à ses capacités créatives. Je ne vois pas pourquoi, du jour au lendemain, on deviendrait incapable de faire de nouveaux progrès techniques, de surmonter les difficultés pour trouver de nouveaux gisements, exploiter ceux déjà connus ou améliorer le rendement de ceux déjà en activité. Dans l´industrie du pétrole et du gaz, les outils progressent en permanence, on trouve tous les jours des solutions pour résoudre les problèmes, dépasser les obstacles. Aujourd´hui plus que jamais.

Un exemple?
On a fait ces dernières années des découvertes majeures dans l´offshore profond au Brésil, sous des couches de sel de 2000 à 3000 mètres d´épaisseur. Or de telles découvertes étaient considérées comme impossibles jusque-là, car on ne pouvait pas voir à travers ces couches de sel avec les outils d´exploration existants. On ne prenait donc pas le risque de forer à l´aveugle, étant donné les coûts et les difficultés à affronter - la casse des trépans, etc. Or Petrobras, la société nationale brésilienne, a décidé un jour de prendre ce risque, et elle a découvert, à de grandes profondeurs, des réserves énormes, de l´ordre de 30, 40 ou 50 milliards de barils. Ce qui est significatif quand on sait que les réserves mondiales de pétrole conventionnel sont actuellement de 1400 milliards de barils. On se dit maintenant que l´on pourrait découvrir d´autres gisements importants ailleurs en appliquant le même concept pour l´exploration. En particulier dans le golfe de Guinée et en Angola où, du fait de la dérive des continents, on trouve une configuration comparable à celle du Brésil. Si l´on regarde du côté du pétrole non conventionnel, et d´abord dans l´Alberta, au Canada, avec les sables bitumineux, c´est la même chose. Ces immenses réserves - des centaines de milliards de barils - étaient connues mais considérées comme non exploitables il y a encore peu en raison du coût. Or chaque année, grâce au progrès technique, ce coût diminue sensiblement. En 2009, Total a annoncé une réduction de 25 % des investissements nécessaires pour entamer la production, et une société anglo-saxonne également présente dans l´Alberta, une baisse de plus de 35 %. à tel point qu´on peut désormais envisager, avec les cours actuels du brut, de produire du pétrole à partir de ces sables.
Un autre exemple encore : les bruts extra-lourds dans l´Orénoque, au Venezuela. Ce dernier pourrait devenir bientôt le pays numéro un dans le monde en termes de réserves exploitables. Grâce à de nouvelles méthodes d´extraction, on pense pouvoir désormais exploiter une plus grande partie de ce pétrole alors qu´on considérait jusque-là ne pouvoir récupérer que 10 % au maximum du contenu de ces champs. Un ajout, avec ces réserves qu´on évalue à 550 milliards de barils, qui représente à lui seul deux fois l´équivalent des réserves de l´Arabie saoudite et le tiers des réserves mondiales de pétrole conventionnel!
On pourrait continuer, au-delà de ces exemples majeurs, à égrener la liste des découvertes et des progrès qui ont pour conséquence d´annoncer non pas une diminution mais une forte augmentation des réserves. Même du côté du pétrole conventionnel : l´Irak, dont le sous-sol n´a été exploré de façon intensive que pendant une vingtaine d´années, va devenir au minimum une autre Arabie saoudite - plus probablement une fois et demie l´Arabie saoudite - dans les années à venir.
Et si on regarde du côté des autres hydrocarbures, on s´aperçoit que pour le gaz naturel, la situation est la même. Depuis que les immenses gisements de gaz de schiste, notamment aux états-Unis, sont considérés comme exploitables grâce à des progrès techniques, les réserves mondiales ont fait un bond en avant. Et cela va bouleverser le marché - cela a d´ailleurs déjà commencé. Sans compter les immenses réserves de gaz de houille, de tight gas (gaz provenant de sables ou carbonates à très faible perméabilité).

Tout cela invalide-t-il définitivement la théorie du peak oil?
J´ai toujours refusé de croire à cette théorie pour une raison bien simple : elle est entachée d´un péché originel. Son succès, sinon sa naissance, est politique. Cette théorie, au demeurant, n´est pas nouvelle. Depuis toujours, il y a des experts pour prédire qu´un jour prochain la production de pétrole sera condamnée au déclin puisqu´il s´agit d´une source d´énergie non renouvelable. Toute la question étant de savoir quand. L´année d´après la crise pétrolière de 1973, le Club de Rome annonçait que cela se produirait entre 2000 et 2005. Mais l´expression « peak oil » est récente et n´a fait fortune que depuis quelques années. Très précisément, après les attentats du 11 septembre 2001 aux états-Unis. Presque au même moment, en effet, un expert américain très respectable, Matt Simmons, a publié un article sur les réserves de brut de l´Arabie saoudite. Il a proposé une extrapolation à partir de calculs qu´il avait faits sur des gisements pour mesurer leur rendement et leur durée de vie. Il en a conclu que les champs saoudiens ne pourraient longtemps continuer à accroître leur production. Il annonçait leur déclin inévitable et la nécessité de revoir à la baisse le niveau des réserves, et donc les promesses saoudiennes d´augmentation des quantités qu´on pourrait extraire du sous-sol.
Cette prédiction a eu beaucoup de succès pour la bonne raison qu´elle était émise au moment même où les Américains étaient comme hypnotisés par l´Arabie saoudite, d´où venait la majorité des terroristes du 11 Septembre. Il leur était devenu inacceptable de dépendre pour leur approvisionnement énergétique d´un tel pays - car on ne faisait pas de différence entre les terroristes et leur pays d´origine. L´article de Simmons, affirmant qu´il était imprudent d´être dépendant des Saoudiens pour le pétrole, tombait donc à point nommé. D´autant plus qu´il venait à l´appui du projet de l´administration Bush d´envahir l´Irak, qui permettrait de contrôler un concurrent de l´Arabie saoudite. Et de relativiser l´importance des Saoudiens. Et voilà comment une simple conjecture a pu connaître un tel succès.

N´y avait-il pas alors déjà d´autres raisons - la montée des préoccupations écologiques, l´essor de la consommation de la Chine - pour prédire un avenir difficile pour le marché du pétrole?
L´écologie, non. Mais la croissance de la consommation de la Chine - et de l´Inde, dans une moindre mesure - a en revanche joué un rôle. On a commencé à entendre des voix qui disaient qu´on ne pourrait bientôt plus satisfaire la demande. De quoi évidemment encourager ceux qui y croyaient à propager la théorie du peak oil. Même si son succès, une fois encore, tient pour beaucoup au 11 Septembre.

Il y aura bien un jour où la production aura atteint son maximum...
Cette théorie ne tient plus du tout debout aujourd´hui. Pour qu´elle ait une quelconque validité, il faut imaginer que la production de tous les gisements suit une courbe en cloche et que, les réserves s´épuisant un jour, la production mondiale suivra elle-même une évolution de ce type, avec un sommet à partir duquel s´amorcera un recul. Or non seulement les réserves sont de plus en plus abondantes, mais celles sur lesquelles on va compter demain seront de nature différente de celles qu´on exploite actuellement. La fameuse courbe en cloche est déjà discutable quand on considère non plus un seul gisement mais un grand nombre, mis en exploitation à des dates différentes : le sommet de la cloche peut alors continuer à augmenter indéfiniment. Elle n´a plus aucun sens avec les immenses gisements de l´Alberta et de l´Orénoque. Dans ces deux cas, il n´y a aucune raison que la production se plie à une évolution en cloche. à partir du moment où on aura atteint un plafond de production dans ces sites, on pourra, grâce aux réserves énormes, poursuivre l´exploitation au même niveau pendant des dizaines d´années. Le sommet de la courbe en cloche, là, est devenu plat.

La production va-t-elle pour autant augmenter indéfiniment, avec tous les problèmes, notamment écologiques - le réchauffement climatique, la pollution... -, que cela entraîne?
Le déclin de la production n´est pas si proche et en tout cas pas si inéluctable qu´on l´a dit. Mais il aura lieu, et sans relation avec le peak oil. Ni avec les réserves : au niveau mondial, elles représentaient trente-trois années de consommation il y a quarante ans; aujourd´hui, elles représentent plus de quarante-cinq ans de consommation. Et si on tient compte du pétrole non conventionnel, on monte à cinquante-cinq ou soixante ans!
Le déclin de la production sera donc plutôt provoqué par une diminution de la demande. Il y a de plus en plus de substituts au pétrole, qu´on développe pour les raisons écologiques que vous signalez et, dans une moindre mesure, pour réduire la dépendance des pays consommateurs vis-à-vis des pays producteurs, considérés comme peu fiables, du Moyen-Orient. Il est cependant difficile de savoir quand et comment se produira cette diminution de la demande. Surtout parce qu´à long terme il n´est pas dit qu´on ne trouvera pas des solutions aux problèmes écologiques liés à l´utilisation des hydrocarbures.

Quel rôle joue l´évolution des prix, très supérieurs à ce qu´ils étaient avant 2001?
Auparavant, l´augmentation du prix du brut faisait craindre le déclin voire la fin du pétrole. On disait que, au-delà d´un certain prix, des énergies de substitution allaient prendre sa place. Paradoxalement, c´est devenu l´inverse. Car c´est cette hausse du prix qui a rendu possible l´exploitation des immenses réserves dont on a parlé. Le prix était une menace pour l´avenir, il est devenu un atout.

Est-ce une façon de dire que le prix, qui avoisine aujourd´hui 80 dollars le baril, ne redescendra plus à ses niveaux antérieurs à 2001, où il tournait le plus souvent autour de 25 dollars le baril?
Il faut d´abord savoir que les dollars d´aujourd´hui ne sont pas les mêmes que ceux d´autrefois. En dollars constants, on peut dire approximativement que le baril vaut aujourd´hui à peine plus de 40 dollars. Par rapport à 25, l´augmentation n´est pas si forte. Le prix n´a pas doublé ou triplé, en réalité. La hausse effective, d´environ 50 %, c´est celle qui était nécessaire pour assurer l´avenir de la production. Et qui semble suffisante, aussi. Car l´exploitation des bruts extra-lourds ou des schistes bitumineux n´est pas si coûteuse, même si elle requiert au début de lourds investissements. Mais pour qu´elle soit possible dans des conditions normales, les 60 dollars le baril sont devenus un prix plancher. C´est d´ailleurs en se basant sur ce prix, ou au minimum 50 dollars si elles veulent être très prudentes, que les compagnies s´interrogent actuellement sur l´opportunité de réaliser ou pas leurs investissements.

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