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Une longueur d'avance

CANADA Si son pays a échappé au gros de la crise, le Premier ministre Stephen Harper doit une fière chandelle à ses prédécesseurs. Ils lui ont laissé une situation financière particulièrement saine.
Dans le parc Stanley, à Vancouver, la statue du champion olympique canadien Harry Jerome. (crédit : Philippe Renault/Hemis)Dans le parc Stanley, à Vancouver, la statue du champion olympique canadien Harry Jerome. (crédit : Philippe Renault/Hemis)

Le Premier ministre conservateur canadien Stephen Harper peut regarder de haut beaucoup de ses collègues du G20 qu'il a invités le dernier week-end de juin en Ontario pour tenter de réformer l'économie mondiale. Mieux : il a des arguments forts pour s'opposer au projet de taxation sur les banques que mitonnent malaisément les ministres des Finances américain et européens. Car son économie « pète le feu », comme le titre La Presse; ses banques sont en pleine forme et son dollar - le « huard » - aussi.

Certes, le Canada a payé son tribut à la crise, soit une récession de - 2,7 % en 2009. Effectuant plus de 80 % de son commerce extérieur avec son voisin américain, il ne pouvait échapper à la récession de celui-ci. Quant à son puissant secteur minier (aluminium, or, métaux non ferreux) et pétrolier, il a été frappé de plein fouet par le recul de la demande mondiale. Mais à la surprise générale, le Canada est le pays développé qui a retrouvé le premier le chemin de la croissance, dès l'été 2009. Son immobilier ne s'est pas effondré, et on cite des ventes à Ottawa s'effectuant 40 % au-dessus des prix de 2008.

Au point le plus bas de la conjoncture, les prix des matières premières, dont regorge le pays, sont restés 50 % plus élevés que lors des précédentes récessions et, dès que la Chine a redonné libre cours à sa frénésie industrielle, les exportations des produits de base ont repris à plein régime. Pour preuve, l'exemple de la compagnie Teck Resources qui s'était endettée de 9,8 milliards de dollars avant la crise pour acquérir une mine de charbon - au mauvais moment - et dont les chances de survie semblaient minces. La voilà toute ragaillardie et claironnant qu'elle honore à nouveau ses échéances et qu'elle est prête à verser un dividende à ses actionnaires!

Sacrée championne du G7, l'économie canadienne a sprinté au premier trimestre 2010 au rythme de + 6,1 %, supérieur à celui de l'emballement de la bulle Internet de 2000. L'OCDE s'attend à ce qu'elle croisse de + 3,6 % cette année et encore de + 3,2 % en 2011, environ un point de plus que la croissance attendue aux États-Unis. Au point que la Banque centrale vient de relever de 0,25 % à 0,50 % son taux de base pour éviter une surchauffe.

Mais l'étonnante vitalité canadienne est aussi à porter au crédit de la sagesse de ses citoyens et de ses institutions. La finance et l'immobilier du pays n'ont pas succombé aux jeux dangereux qui ont eu cours chez les Américains et chez les Européens.

Jim Flaherty, le ministre des Finances, attribue cette modération au caractère « boring » (« ennuyeux ») d'un système bancaire qui privilégie l'extrême prudence. Les banques ne doivent pas détenir des actifs dépassant plus de vingt fois la valeur de leur capital. Les bonus des banquiers y sont modestes.

Lorsque les Canadiens sollicitent un prêt hypothécaire qui dépasse 80 % de la valeur du bien immobilier qu'ils souhaitent acquérir, ils doivent souscrire une assurance spéciale auprès d'une agence fédérale. Le risque est donc réduit à presque zéro. Les mêmes précautions ont été étendues au secteur des retraites. Tous les trois ans, l'actuaire en chef fait des projections à cinquante ans. Lorsqu'un déficit s'annonce, un débat parlementaire est organisé, et si celui-ci ne débouche sur aucune décision, un gel des pensions pendant trois ans et une hausse des cotisations destinée à couvrir la moitié du déficit anticipé se mettent automatiquement en place.

Stephen Harper s'enorgueillit de ces prouesses, mais il a la chance d'avoir hérité de ses prédécesseurs libéraux ces politiques de modération et surtout une situation financière particulièrement saine qui lui a permis de lancer un plan - modeste - de soutien à l'économie sans faire exploser la dette publique. Celle-ci atteint 36 % du produit intérieur brut, le taux de l'endettement américain étant plus du double. Il faut remonter à une quinzaine d'années pour comprendre comment s'est élaborée cette sagesse canadienne qui porte aujourd'hui ses fruits. Au début des années 1990, l'économie du pays était en déroute, et le Wall Street Journal qualifiait le voisin du Nord de « membre honoraire du tiers-monde ».

L'équation de cette descente aux enfers n'était pas simple : une politique sociale très généreuse; un retournement de conjoncture dû à la guerre du Golfe; un déficit public qui montait en flèche parce que les recettes de l'impôt sur le revenu diminuaient et parce que les dépenses des autorités provinciales et locales étaient passées de 14,5 % du PIB à 30 % entre 1960 et 1994; et la hausse des taux d'intérêt qui faisait exploser la charge de la dette.

Celle-ci va monter jusqu'à 100 % du PIB, soit 500 milliards de dollars. Le déficit budgétaire annuel culmine à 42 milliards et le chômage à 11 %. Dans un contexte de faible croissance et de taux d'intérêt élevés, la catastrophe est imminente.
Plusieurs gouvernements successifs ont tenté des parades, mais c'est celui de Jean Chrétien, formé en 1993, qui va prendre le taureau par les cornes. En trois ans, Paul Martin, son ministre des Finances, va infliger au Canada une petite révolution.

Il utilise les remèdes classiques, bien sûr : dévaluation de 28 % du huard par rapport au dollar entre 1991 et 1996, ce qui permet aux exportations canadiennes de profiter au maximum de la bonne santé des États-Unis et de la mise en place de la zone de libre-échange nord-américaine, abaissement du taux directeur à 3 %, qui allège le fardeau de la dette.
Surtout, Paul Martin entreprend « de combler les gouffres », et notamment celui « qui s'élargit lorsque les gouvernements ont des dépenses supérieures à ce que le pays peut se permettre ». Autrement dit, pas de création d'impôts nouveaux, mais le maniement de la hache dans les budgets publics.

En trois ans, il réduit d'un quart les dépenses de l'État, pas moins, et récupère 4 points de PIB. Vingt-cinq milliards de dollars économisés durant cette période, 45000 fonctionnaires poussés vers la sortie, 7 milliards de dollars de transferts vers les provinces pour l'éducation et la santé annulés.
Rien ne résiste à la fougue rénovatrice de Martin, ni les bases militaires qu'il ferme, ni les fonds de l'assurance emploi qu'il ampute. Et ça marche : en 1998, le budget canadien revient à l'équilibre et il demeurera excédentaire jusqu'en 2007; la part de la dette dans le PIB est progressivement divisée par deux. L'emploi reprend, mais plus lentement.

« Cette contraction budgétaire massive a favorisé la croissance, explique Jacques Delpla, membre du Conseil d'analyse économique français. Elle a restauré la crédibilité du Canada et fait baisser les taux à long terme. »

Mais le gouvernement Chrétien a aussi réformé l'État de fond en comble. « Il a séparé les fonctions régaliennes de la mise en ?uvre des politiques décidées », souligne Jacques Delpla. Avec un État plus léger et plus réactif, les contrôles ont gagné en efficacité, et la transparence aussi.
Les Français, qui défendent bec et ongles leurs avantages acquis et qui ne procèdent que par explosions sociales et politiques, se demanderont comment un tel remède de cheval a pu être supporté par le peuple canadien.

D'abord, un texte de loi visant à évaluer l'efficacité des dépenses et contrôler les budgets a été adopté dès 1992 (Fiscal Spending Control Act). Suivi d'un vaste audit de six mois afin de déterminer les secteurs où des gains de productivité étaient possibles. Six critères ont permis de faire le tri entre les dépenses : l'intérêt public du programme, son efficacité, la contribution du programme aux missions régaliennes de l'État, la capacité des provinces à l'assumer à la place de l'État fédéral, la capacité des contribuables à le financer et l'existence de services privés alternatifs.
« Le débat public a été acharné, raconte Peter Jarett, économiste à l'OCDE. Le gouvernement Chrétien a dû justifier ses propositions, expliquer, par exemple, la part des dépenses et des recettes qu'il préconisait. Mais si les pays voisins du Canada avaient été en crise comme lui, cela aurait été plus difficile de faire comprendre aux Canadiens qu'il n'était plus possible de persister dans les déficits. » La consultation a été réelle et longue avant que le budget ne soit adopté.

« Un des facteurs clés de la réussite canadienne semble être la forte adhésion des agents privés à cette démarche, note Carine Bouthevillain, du service des études des politiques de finances publiques de la Banque de France1. Cela n'a été possible que parce que les actions mises en ?uvre ont semblé relativement justifiées et équitables (grâce à l'audit) et conformes à la restauration à moyen terme de la croissance et de l'emploi. »

Il est une autre explication à la sagesse canadienne, selon Jacques Delpla : « Les pays qui se lancent dans les réformes sont de deux types. Ceux qui se trouvent au bord du précipice et les petits pays où tout le monde, y compris les syndicats et les entrepreneurs, prend l'international comme référence et a conscience de la gravité de la situation. » Le Canada appartenait à l'une et l'autre catégorie. À la question de savoir si son expérience est transposable dans les grands pays du G7, la réponse qui découle des explications ci-dessus est, pour l'instant, non.


1. « Les stratégies de désendettement du secteur public », Bulletin de la Banque de France n° 154, octobre 2006.


FINANCES Paul Martin, l'artisan du redressement
Ce n'est qu'à l'âge de 50 ans, en 1988, que Paul Edgar Philippe Martin se lance en politique. Les études de droit à l'université de Toronto du jeune francophone l'avaient orienté vers le monde des entreprises : Power Corporation du Canada, puis l'armement naval avec Canada Steamship Lines, dont il prendra le contrôle et rebaptisera CSL Group.
Est-ce le goût pour la chose publique de son père Paul Joseph James Martin, l'un des créateurs de la Sécurité sociale canadienne, qui le pousse vers la politique? Toujours est-il qu'il est élu au Parlement en 1988. Bien qu'il tente à plusieurs reprises de supplanter Jean Chrétien à la tête des libéraux, celui-ci le nomme au ministère des Finances après leur victoire de 1993. Il y restera neuf ans et réussira de main de maître le redressement des comptes publics en pratiquant une austérité sans compromis aussi bien dans les comptes de l'État fédéral que dans ceux des provinces. Il est le vrai père de la modernisation de l'économie canadienne.
Après de nombreux affrontements avec Jean Chrétien, Paul Martin finit par prendre la présidence du Parti libéral en 2003 et, dans la foulée, remporte les élections législatives, devenant le 21e Premier ministre du Canada. Il ne restera qu'un peu plus de deux ans au pouvoir, et devra s'incliner face aux conservateurs en janvier 2006, dans un contexte de détournements de fonds par des membres de son parti qu'il ne saura jamais unifier derrière lui. Remarquable ministre des Finances, il n'a pas su prendre en main la fonction de chef de gouvernement, un peu comme le Britannique Gordon Brown.

Le Canada en chiffres
  • Carte d'identité : 9970610 km2. Dix provinces, trois territoires, deux langues, 33573000 habitants (2009).
  • Croissance du PIB : 6,1 % au 1er trimestre de 2010.
  • Dette publique : 36 % du PIB (contre 88 % aux États-Unis).
  • Rang mondial : 7e producteur d'électricité, 7e producteur de pétrole, 4e exportateur de pétrole après l'Arabie saoudite, la Russie, les Émirats arabes unis, 2e pour les réserves pétrolières après l'Arabie saoudite.
  • Composition du PNB par secteurs : agriculture 2 %; industrie 28,4 %; services 69,6 %.

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