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Comment peut-on être persan?
IRAN La République islamique au quotidien racontée par un journaliste américain d´origine iranienne. Loin des clichés habituels, à la découverte d´une culture et d´un art de vivre profondément originaux.
© La Revue/Financial Times La jeunesse iranienne se retrouve dans la rue le soir. Ici à Téhéran, près du parc Mellat.
(crédit: Thomas Dworzak/Magnum)Peu de pays sont aussi lestés de clichés que l´Iran. Peu de pays sont aussi méconnus. Et près de trois cents ans après les Lettres persanes de Montesquieu, la galerie des préjugés s´est enrichie. Totalitarisme religieux, culte des martyrs, négation symbolique de la femme... L´Iran est dépeint depuis la révolution - islamique de 1979 - comme un pays plongé dans les ténèbres.
Il y a naturellement une part de vérité, que l´écrasement de l´opposition par les nervis du président Ahmadinejad - lors de sa réélection contestée en juin 2009 puis lors des troubles de décembre - ou encore, dans un registre plus grotesque, le sinistre concours de caricatures révisionnistes sur la Shoah ont tragiquement mis en exergue. Mais l´Iran n´est pas qu´un régime autoritaire ou une menace géopolitique. C´est avant tout une culture et un art de vivre millénaires, bien antérieurs à l´islam et profondément originaux.
Précieux sont en conséquence les ouvrages qui permettent de percer l´inconnue persane. Celui d´Hooman Majd,
The Ayatollah Begs to Differ. The Paradox of Modern Iran1, est un de ceux-là. Par sa clarté, sa pertinence, son ton, sa mise au jour de la psyché iranienne, ce livre s´apparente, toutes proportions gardées, à
De la démocratie en Amérique (1835-1840) de Tocqueville. Des scènes savoureuses croquées avec style et empathie alternent avec des analyses rigoureuses du contexte politique. Des traits de mentalité sont dépeints, comme le
ta´arouf, comportement d´une politesse affectée, ou encore la culture du deuil et de la contrition héritée du chiisme, fournissant autant de précieuses clés pour comprendre l´Iran.
Hooman Majd était la personne idéale pour écrire un tel ouvrage. Né à Téhéran en 1957, il est issu d´une famille de diplomates. Il vit en Angleterre et aux états-Unis au gré des affectations de son père. En 1979, après la révolution islamique, il s´installe à New York et devient journaliste. Sa double culture alliée à un réel sens du récit expliquent la profondeur et la réussite de ce livre, précieux viatique pour ceux qui veulent, loin des clichés, voyager en âme iranienne. Séquences choisies2.
Les sandales et la cravate
Il serait difficile de parler des ors de la République iranienne. Le palais présidentiel est, selon l´auteur, l´un des plus « misérables d´aspect » parmi ceux des pays riches, voire pauvres, tandis que les leaders politiques cultivent un train de vie sans apparat. Le clergé chiite considère tout pouvoir politique comme « usurpé » avant le retour du Mahdi, douzième imam ou imam caché, qui devrait revenir sur terre le jour du Jugement dernier. Pour contrôler cette « illégitimité » du pouvoir politico temporel, l´imam Khomeyni a imposé dans la Constitution que l´état soit dirigé à son sommet par des hommes de religion.
« Le style de vie des politiciens américains et européens, notamment ceux d´extraction modeste, change de manière spectaculaire à leur arrivée au pouvoir. Les leaders, civils et militaires, de la République islamique d´Iran continuent au contraire à vivre comme avant, habitant des maisons modestes, conduisant des voitures ordinaires. Il n´y a pas de palais présidentiel, pas d´équivalent de la Maison Blanche, pas de flottes de limousines.
Le président Ahmadinejad vit toujours dans la maison qu´il occupait, dans un quartier de classe moyenne, alors que son prédécesseur, Mohammad Khatami, habite une petite villa des quartiers nord de Téhéran. C´est Khatami qui, lors d´un déplacement privé aux états-Unis, me fit remarquer, avec une authentique surprise mâtinée d´admiration, que le niveau de sécurité fourni par le département d´état était beaucoup plus élevé que celui dont lui bénéficiait en Iran en tant que président. Il ajouta à quel point son voyage dans ces circonstances lui donnait l´impression de se dérouler dans une bulle. »
L´auteur rend visite à Ali Akbar Javanfekr, conseiller presse en chef du président Ahmadinejad, dans son bureau de l´enceinte présidentielle, rue Pasteur, à Téhéran.
« Ali Akbar Javanfekr s´assit à côté de moi sur un hideux canapé en simili-cuir. Avec sa voix douce et calme, sa gestuelle amène, il ressemblait davantage à un professeur d´université qu´au premier collaborateur d´un président que certains médias, au moins à l´Ouest, ont pu comparer à Hitler. Je ne pus m´empêcher de remarquer qu´il portait une de ces paires de sandales en plastique très répandues que l´on voit souvent sur le perron des maisons (les Iraniens se déchaussent en effet avant d´entrer).
M. Javanfekr semblait aussi à l´aise dans ces sandales, inattendues à tout le moins dans un bureau de la présidence, que le préposé au service du thé qui avait fait son entrée, tenant un plateau et chaussé de sandales identiques. Occupant un rang à peine supérieur à celui de concierge, il était donc vêtu comme son chef, M. Javanfekr, principal conseiller presse du président Ahmadinejad.
Les aspects les plus socialistes de la République d´Iran tenaient dans cette scène se déroulant dans un bureau miteux, au c?ur pourtant du pouvoir iranien. En 1979, la révolution islamique promettait d´en finir avec le système de classes et les signes extérieurs d´apparat. Dans le bureau de Javanfekr, elle avait au moins, et incontestablement, réussi. »
En croquant le premier conseiller d´Ahmadinejad, Mojtaba Samareh Hashemi, l´auteur jette un éclairage plutôt inattendu sur l´actuel président iranien.
« L´image d´homme du peuple d´Ahmadinejad doit autant à ses convictions traditionalistes et à son extraction modeste qu´au rôle joué par son mentor et homme de l´ombre, Mojtaba Samareh-Hashemi. Officiellement premier conseiller du président, Samareh-Hashemi a toujours évité la lumière et reste méconnu.
Avec son sourire désarmant, cet homme mince est d´une gentillesse trompeuse lorsque l´on connaît ses agissements. Au début des années 1990, alors responsable des affectations diplomatiques au ministère des Affaires étrangères, il soumettait les candidats à de véritables tests de loyauté et de vertu islamique, publiant même un manuel-pamphlet à leur usage, intitulé « Psychologie des infidèles ». [Un de ses collègues, Saïd Jalili, rapidement promu après l´élection d´Ahmadinejad, publiait, lui, un mémorable « Politique étrangère du prophète »...]
Dans ce manuel, Samareh-Hashemi édictait un véritable code de conduite que les diplomates iraniens à l´étranger se devaient de respecter, et en tout premier lieu ses prescriptions vestimentaires. Contrairement aux conventions en vigueur dans les chancelleries, Samareh-Hashemi stipulait que les pantalons des diplomates iraniens ne devaient pas avoir de plis marqués, ces plis pouvant suggérer que ces derniers ne s´acquittaient pas suffisamment consciencieusement de leurs trois prières quotidiennes obligatoires.
Samareh-Hashemi n´eut cependant pas à légiférer sur le port de la cravate, l´ayatollah Khomeyni l´ayant déjà banni comme signe non seulement d´une véritable « intoxication occidentale », mais également d´une coupable inclination vers le christianisme, la cravate s´apparentant, pour un ?il artistiquement exercé, à une croix. Très vite, la cravate disparut de la garde-robe des dirigeants et diplomates iraniens, faisant du pays le seul au monde dont les représentants ne portent jamais cet accessoire.
Si ce code vestimentaire fut un tant soit peu amendé sous la présidence du réformiste Khatami, il reprit naturellement de la vigueur avec Ahmadinejad. L´une de ses premières décisions de politique étrangère - trahissant l´influence de Samareh-Hashemi, Ahmadinejad ne possédant aucune expérience en la matière et n´ayant probablement jamais quitté le pays - fut de remplacer tout le corps diplomatique basé à l´Ouest. Ce sont autant les idées libérales de ces diplomates nommés par Khatami que leur dangereux penchant pour les costumes à l´européenne qui motivèrent cette décision. »
Le président n´est pas le mahdi...
L´auteur explique comment le pouvoir religieux veille à ce que les hommes restent à leur place, fussent-ils présidents.
« En 2006, Ahmadinejad déclara que les femmes devaient être admises dans les stades de football. Cette annonce fut rapidement annulée par les religieux. Ce faisant, ils laissaient entendre à Ahmadinejad qu´il n´était que le dépositaire temporaire d´un pouvoir séculier, l´islam, les règles de conduite à suivre en société islamique n´étant en conséquence pas de son ressort.
Ahmadinejad n´en était pas à sa première sortie malheureuse. Devant des ayatollahs réunis à Qom, il avait affirmé avoir senti, lors d´un discours prononcé en 2005 devant l´Assemblée générale des Nations unies, une force cachée, une présence divine qui avait, selon lui, littéralement fasciné le parterre des leaders étrangers. Pour les ayatollahs, une telle assertion équivaut à un blasphème, puisqu´un homme ordinaire, fût-il président, ne peut revendiquer de proximité avec Dieu ou avec le Mahdi, qui devrait revenir sur terre le jour du Jugement dernier et non pas à l´occasion d´une Assemblée générale des Nations unies. »
Les larmes d´ahmadinejad
Les Iraniens ont trouvé dans le chiisme, qu´ils ont en grande partie modelé au cours des siècles, une forme d´islam où leur génie national propre a trouvé son expression. Cette vision de l´islam se manifeste par une dimension mystique particulière marquée par l´essor du soufisme et illustrée par les plus grands poètes, comme Attar ou Hafez. Le mausolée de ce dernier au milieu d´un jardin, à Chiraz, attire quotidiennement de nombreux Iraniens venus lui rendre hommage. Selon l´islamologue Yves Thoraval, la théologie sunnite, hyperlégaliste par essence, ne pouvait satisfaire l´esprit persan, foncièrement spéculatif. Le ta´ziyeh est un ensemble de mises en scène religieuses qui s´inspirent des événements du jour de l´Achoura, dont le sens est capital dans la spiritualité chiite. Il s´agit du martyre de l´imam Hussein et de ses fidèles partisans, qui furent assassinés à Kerbala par les troupes de Yazid Ier, fils de Muawiya et calife ommeyade, durant le mois de Moharram, en 680. C´est à l´occasion de ces célébrations que l´opposition iranienne organisa de violentes manifestations en décembre dernier contre le pouvoir en place. L´auteur assiste à l´une de ces cérémonies, particulièrement emphatique, on va le voir, dans un immeuble de la banlieue huppée de Téhéran.
« Un lourd rideau sépare les hommes des femmes, qui doivent entendre le mollah mais sans pouvoir le voir. Le mollah choisi pour officier, Haj-Agha Bayan, est un homme corpulent, vêtu, en dépit des milliers de dollars qu´il reçoit pour ses prestations, d´une robe élimée. Assis sur des tapis, nous dégustons le thé chaud et les dattes que nos hôtes nous ont servis. Le mollah, installé sur l´unique chaise, se saisit du micro et commence, dans le silence le plus absolu, son monologue.
D´une voix théâtrale, il se met à raconter l´histoire de la bataille de Kerbala, en insistant avant tout sur la personnalité exceptionnelle d´Hussein. C´est souriant qu´il évoque la pureté de sa cause face à la bassesse infinie de ses ennemis. Ce faisant, l´orateur use largement du gholov, cet art persan de l´exagération, accepté par tous ici comme une figure poétique.
Soudainement, le mollah change de ton. Il aborde maintenant les souffrances d´Hussein et de ses hommes. "La soif! la terrible soif de mon pauvre imam Hussein!" Son corps commence à trembler, des larmes coulent sur ses joues. Convulsé de chagrin, sa tête dodeline dans tous les sens. La voix se fait vibrante, puis manque de se briser pour dire au monde toute l´injustice du calvaire d´Hussein. Autour de moi, tous les hommes présents, jeunes, vieux, minces ou ventripotents, pleurent bruyamment, assez pour couvrir les sanglots étouffés provenant de l´endroit réservé aux femmes.
Le rituel touche à sa fin. Debout maintenant, les hommes se frappent la poitrine de toute la force de leurs bras, extatiques, en transe. L´instinct le plus primaire a resurgi : celui de la tribu, de l´appartenance, de la fierté de faire partie de cette petite communauté d´hommes, étrangers certes les uns aux autres, mais partageant le même sang. Nous sommes bel et bien la communauté des Persans. C´est notre culte. Nous nous fichons du reste du monde, et particulièrement des Arabes. Les sunnites affirment que cette vénération d´un seul homme, dont les portraits décorent maisons et bureaux dans tout l´Iran, est contraire au véritable islam. Non, ce n´est pas une vénération impie, mais la remémoration, à travers le combat d´un homme, des injustices de ce monde, des injustices auxquelles nous devons faire face tous les jours, et d´un martyre qui est le nôtre. »
Une cérémonie du même type est diffusée à la télévision.
« Deux jours plus tard, je regardais Channel 2 qui diffusait une cérémonie similaire à laquelle assistaient le Guide suprême et tout l´establishment politico-religieux iranien. L´ayatollah Khamenei était assis sur la seule chaise, avec, accroupis à même le sol, Ahmadinejad à sa droite et Rafsandjani à sa gauche. La caméra allait d´un visage à l´autre, montrant leur chagrin profond à l´écoute du monologue du mollah. Au fur et à mesure que le calvaire d´Hussein tendait vers son effroyable fin, ils prenaient leur tête dans leurs mains et s´inclinaient d´avant en arrière, à l´exception de Khamenei, qui avait l´air malade. Il se remettait en effet d´une grippe sévère. Le président Ahmadinejad, sanglé dans son habituel coupe-vent, pleurait. D´authentiques larmes ruisselaient sur ses joues, lui rougissant les yeux, qu´il essuyait sans gêne aucune. »
éloge de l´humilité
L´auteur s´attarde au cours de ces scènes de vie sur l´importance du ta´arouf, trait caractéristique des mentalités.
« Les observateurs occidentaux définissent souvent le ta´arouf comme une forme extrême d´hospitalité, ou comme une bienséance élaborée. C´est pourtant se méprendre sur sa vraie signification.
La dévalorisation de soi est un aspect central du ta´arouf, qui rappelle l´admiration des Persans pour l´ascétisme des derviches et leur désintéressement. Cette forme de dépréciation de soi - reconnaissance lucide de l´insignifiance de tout un chacun dans l´univers -, si elle a probablement des origines spirituelles ["Il n´y a de Dieu que Dieu"], est en réalité le plus souvent utilisée pour flatter exagérément l´autre, et parfois lui faire baisser la garde. Ainsi, lorsque deux personnes de la même classe sociale se rencontrent, le ta´arouf requiert que chacun élève le rang de l´autre à son propre désavantage. "Je suis votre serviteur", dira l´un, alors que l´autre répondra : "Je suis ton esclave" ou, au choix, "Je suis ton inférieur", les deux sachant bien que ces exagérations sont dénuées de sens.
Dans ce badinage courtois, celui qui a le dernier mot, et parce qu´il s´est le plus déprécié, gagne. Comble du ta´arouf, j´entendis un jour dans un quartier populaire de Téhéran un voyou mettre un terme à un échange d´amabilités en déclarant à son compagnon : "Urine, et je plongerai dedans."
Le ta´arouf, pratiqué autant par les femmes que par les hommes, exige de celui qui fournit un bien ou un service d´en refuser d´abord le paiement - l´idée étant qu´ils n´ont pas de valeur. L´acheteur doit, quant à lui, insister en retour sur l´insignifiance de la somme demandée au regard de l´extraordinaire bien ou service qu´il vient d´acquérir. Ce manège rend ainsi l´achat d´un simple journal extrêmement fatigant, mais tel est bien pour les Iraniens le prix de la civilisation.
Le trafic automobile à Téhéran est l´un des pires au monde. Ses habitants, connus pour leur hospitalité et leurs manières policées, sont redoutables derrière un volant.
Les conducteurs iraniens évitent de regarder les autres automobilistes, ou même les piétons, parce qu´ils savent que, ce faisant, ils lèvent le voile d´anonymat que confère la conduite d´une voiture. Ils doivent alors redevenir sociables et donc pratiquer le ta´arouf. Ainsi, chaque fois qu´en tant que piéton j´ai croisé le regard d´un conducteur arrivant à toute allure, ce dernier a toujours pilé pour me laisser passer, et en général avec le sourire. »
Voici l´extrait d´une émission de la chaîne américaine NBC, à laquelle participait le président Ahmadinejad, grand maître du
ta´arouf.
« Ahmadinejad fut, comme souvent en public, assez charmant. Au présentateur de l´émission, Brian Williams, qui lui demandait s´il voulait découvrir l´Amérique, le président répondit par un simple et nonchalant : "Bien sûr." Pressé de préciser ce qu´il voulait voir en Amérique, il débita quelques généralités avant de dire : "Mais bien sûr, nous n´insistons pas." Une traduction plus fine du persan aurait été : "Bien sûr, nous nous en moquons un peu", montrant que si Ahmadinejad pensait que l´Amérique pouvait être intéressante à découvrir, elle ne l´était en réalité pas tant que cela.
Cet échange montre bien les complexes d´infériorité et de supériorité qu´éprouvent simultanément beaucoup d´Iraniens. Dans cette émission, Ahmadinejad trouvait ainsi le moyen, tout en restant courtois, d´être poliment insultant avec ses hôtes, envoyant dans son pays - c´était le but de la man?uvre - le message qu´il n´était pas aveuglé, comme beaucoup avaient pu le penser avant son départ, par le côté paillettes de l´Amérique.
Lorsque le présentateur le questionna un peu ironiquement sur son habillement, un costume avec une chemise à col ouvert au lieu de son immuable coupe-vent, le président Ahmadinejad répondit : "Nous savions que vous porteriez un costume, j´en porte donc un moi-même." Cette autre démonstration du maniement du ta´arouf témoignait du souci d´Ahmadinejad de soigner son image d´homme du peuple et exprimait son dédain pour les signes de richesse. »
Vie publique, vie privée
En Iran, les libertés sont bien réelles, mêmes si elles s´exercent dans le confinement des lieux privés. Pour ce qui est de leur expression publique, on sait, en revanche, que c´est une autre affaire.
« Un droit important des Iraniens est de pouvoir faire ce que bon leur semble pourvu que cela se passe à l´intérieur des murs de leur maison ou de leur jardin. Par extension, cet espace privé comprend aussi les tables de café ou les taxis, périmètres à l´intérieur desquels les Iraniens peuvent librement exprimer leurs opinions. Grâce à ces "murs mobiles", les intrusions dans la vie privée ou semi-publique sont extrêmement rares, ce qui aurait été inimaginable sous le dernier chah. »
L´auteur se rend à une soirée de réveillon dans la partie nord de Téhéran. Il n´est pas au bout de ses surprises.
« J´entendis la musique avant même d´apercevoir l´immeuble. Avec un tel bruit, il est fort probable que tout le voisinage devait être au courant de la soirée. Mon taxi refusa de prendre les billets que je lui tendais. "Non, vraiment, ce n´est pas la peine", protesta-t-il. Du ta´arouf tout ce qu´il y a de plus classique.
L´appartement était très bien décoré, l´alcool coulait à flots, et les femmes non seulement ne portaient pas le hidjab, mais étaient presque nues. Exception faite de la femme de ménage qui, servant les boissons voilée de la tête aux pieds, détonnait parmi les filles décolletées et maquillées. Ces dernières dansaient sur de la pop iranienne, bien que produite à Los Angeles, avec des déhanchés provocateurs. Je déclinai leur invitation à danser. "Vraiment, non", insistai-je. Mais le ta´arouf règne aussi sur la piste de danse, et "non" voulait dire : "Demande-moi encore."
Devant ce spectacle, la femme de ménage se tenait tête baissée, montrant sa soumission ou sa désapprobation, je ne savais trop. Elle retourna à la cuisine et prit le téléphone. Peut-être appelait-elle la police de la vertu, les redoutables bassidji? Mais non, elle reposa rapidement le combiné. Les invités dansèrent comme à Londres ou New York. La République islamique d´Iran n´avait aucune raison d´interrompre cette fête. »
Quelle démocratie pour l´Iran?
L´auteur tente de définir ce que pourrait être une démocratie islamique, suivant en cela les pas d´Abdul Karim Soroush, intellectuel et rénovateur iranien aujourd´hui exilé aux états-Unis, où il enseigne à Harvard. La définition est intéressante en ce qu´elle concilie les libertés publiques et le contexte iranien, profondément marqué par le chiisme.
« L´islam politique s´est imposé en Iran en partie parce que les concepts politiques occidentaux comme la démocratie libérale ou le communisme n´étaient pas suffisamment attrayants pour une nation fière de sa culture. à l´époque, la plupart des Persans désiraient, avec l´encouragement de leurs ayatollahs, une société qui ne soit dominée ni par une tradition judéo-chrétienne importée (d´Europe et d´Amérique) ni par une tradition athée (le marxisme). Nombre d´Iraniens particulièrement religieux pensaient que le socialisme, considéré comme une forme beaucoup plus juste que le communisme et donc préférable, faisait déjà partie intégrante de la tradition politique musulmane, du moins celle du chiisme.
Lorsque Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix, refuse toute ingérence dans les affaires de son pays, comme elle rejette toute dénonciation de l´islam, certains, à l´Ouest, pensent qu´elle agit ainsi par peur d´être emprisonnée. Rien n´est plus faux. Elle sait simplement que l´Occident veut que les musulmans prétendument modérés propagent une vision séculière de la culture. Cette vision n´est pas celle d´un peuple qui s´achemine, même lentement, vers une démocratie qui lui est propre et qui peut très bien ne pas être une démocratie libérale au sens occidental. L´Iran compte en son sein, à l´intérieur même de la structure de pouvoir, des partisans de la démocratie. Mais ceux qui militent, avec l´appui de puissances étrangères, pour un changement radical ont très peu de chance de rallier les suffrages des Iraniens. C´est ainsi que le dernier chah d´Iran essaya de discréditer l´ayatollah Khomeyni et les autres dignitaires en lutte contre son despotisme. La seule accusation qu´il ne pouvait décemment formuler contre eux, mais qui aurait été la plus efficace, aurait été de dire qu´ils étaient les instruments d´étrangers cherchant à accroître leur influence en Iran. »
L´auteur recueille l´opinion du modéré Mohammad Khatami qui fut à deux reprises président de l´Iran entre 1997 et 2005, période marquée par une réelle libéralisation des m?urs. Les propos de Khatami sont-ils prophétiques?
« Bien que Mohammad Khatami soit, en bon politique, attentif à ses propos, ses opinions philosophico-politiques sont très claires. "L´Iran, me dit-il un jour, mérite d´accéder à un rang bien supérieur à celui qu´il occupe aujourd´hui.
La démocratie est le seul espoir pour l´Iran. La démocratie dans les pays occidentaux est le fruit de leur culture, de leur histoire. Nous avons notre propre culture et notre histoire. Notre démocratie sera le fruit de cette culture particulière." était-il en train d´envisager une démocratie islamique? "Je ne parle pas d´une démocratie libérale, répondit-il. La démocratie veut dire que le gouvernement est choisi par le peuple, et que ce dernier a le pouvoir de le changer s´il n´en est pas satisfait. L´islam, pilier de notre culture, influencera forcément la démocratie telle qu´elle se mettra en place un jour en Iran. Même si, évidemment, l´islam devra s´adapter également." »
Akbar Etemad: «J´ai créé le programme iranien il y a... quarante ans »
L´ancien vice-Premier ministre du chah chargé des questions atomiques, aujourd´hui directeur de
Kayhan London, journal d´opposition royaliste, défend la politique nucléaire de Téhéran. Position qui suscite interrogations et controverses.
L´Iran a entièrement le droit d´aspirer à la puissance nucléaire. C´est une question de souveraineté nationale. Nous n´aurions jamais dû signer le traité de non-prolifération en 1968. C´était un marché de dupes. Je le crois aujourd´hui, et je le croyais déjà il y a plus de quarante ans, lorsque le chah, Mohamed Reza Pahlavi, me confia la responsabilité de la création du programme nucléaire national.
En 1965, je terminais tout juste mes études en Suisse sur la physique des réacteurs et je rentrais en Iran sans travail ni projet sérieux. J´avais été absent pendant quinze ans.
à l´université de Téhéran, le gouvernement faisait construire, en collaboration avec les états-Unis, un réacteur nucléaire de recherche dans le cadre du programme Atoms for Peace, lancé par Eisenhower.
Un jour, j´ai lu dans le journal que l´entreprise s´était arrêtée faute d´experts. Le chah, furieux, exigea du président de l´Organisation du plan et du budget qu´il trouve un moyen de mener à bien ce projet.
J´ai glissé sur-le-champ tous mes diplômes dans une sacoche pour aller trouver le président à son bureau. Son assistante ne voulait pas me laisser entrer, mais je lui ai certifié que si elle informait son patron de la présence à l´accueil d´un jeune Iranien compétent en matière de nucléaire, il me recevrait. Et il m´a reçu tout de suite. Je lui ai présenté mes diplômes, énuméré mes expériences, et je me souviens encore de l´expression de soulagement sur son visage lorsqu´il déclara : « C´est Dieu qui vous envoie. »
Deux jours plus tard, il m´a appelé pour m´assurer que le chah autorisait personnellement tout ce qui permettrait de terminer la construction du réacteur. Une fois la tâche accomplie, en 1967, j´ai travaillé pour plusieurs universités jusqu´à ce que le nucléaire me rappelle à lui. Avec le choc pétrolier de 1973 et l´augmentation du prix du brut, l´argent coulait à flots en Iran. Le chah m´a demandé de revenir. Il me laissait carte blanche pour faire ce que je voulais. C´est ainsi qu´en 1974 j´ai créé l´Organisation de l´énergie atomique d´Iran [OEAI]. Je travaillais immédiatement sous la responsabilité du chah et, pour garder une communication aussi directe que possible avec lui, j´ai été nommé vice-Premier ministre.
Mon budget était quasi illimité. Je n´avais même pas à tenir de comptes. Le chah voulait l´énergie nucléaire. Il considérait que le pétrole était trop précieux pour être brûlé. Avec la puissance nucléaire, nous pourrions vendre notre pétrole. Seulement, l´énergie nucléaire est complexe. Je devais m´assurer qu´aucun malentendu n´empêche le chah de prendre ses décisions en connaissance de cause. Nous avons alors décidé de nous voir chaque semaine pour que je lui explique la technologie nucléaire. J´ai commencé par « voici ce qu´est un atome », « ceci est une molécule »...
à la fin de chaque séance, je lui tendais quelques notes : « Majesté, si vous en avez l´occasion, parcourez ces documents pour la prochaine fois. » Il a toujours obtempéré et il comprenait. J´ai eu l´occasion de le vérifier.
Bien entendu, nous parlions d´armement. Comment aurait-il pu en être autrement? J´abordais le sujet avec prudence. Je n´étais pas certain qu´il soit disposé à me livrer ses vues en la matière et, quand bien même il l´aurait fait, cela n´aurait pas été la preuve d´une quelconque intention. Il aurait pu, tout en m´assurant du contraire, vouloir cet armement et attendre de nous, un beau jour, que nous soyons opérationnels. C´est pourquoi j´ai suivi chaque piste de recherche et gardé toutes les options possibles.
Il a toujours soutenu que l´Iran n´avait pas besoin de recourir aux armes nucléaires, car son arsenal conventionnel était suffisant. Mais il reconnaissait également que si les choses étaient amenées à changer ? dans le cas où notre sécurité aurait été menacée ? il ordonnerait la construction d´une force de dissuasion. L´Iran possède de l´uranium depuis maintenant des années; du minerai brut qui nécessite d´être enrichi pour être utilisable. Sans conséquence en tant que tel.
Juste avant la révolution islamique, en 1979, j´ai dû quitter le pays. Le chah ne maîtrisait plus rien, et la situation devenait dangereuse. Le nouveau régime abandonna le projet : une pure perte financière, selon le gouvernement. Aujourd´hui, on est revenu au point de départ, et le programme est source de fierté. Je vis à Paris, mais je suis connu en Iran comme le fondateur du programme nucléaire. J´y suis revenu pour la première fois en 2007. C´était très bizarre : les rues de Téhéran, les gens, et même leur façon de parler avaient changé. J´ai eu l´impression d´être dans un pays étranger pourtant curieusement familier.
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Kamel Morjane : Cet homme qui donne du temps au temps
Ancien haut fonctionnaire international, l'actuel ministre des Affaires étrangères est une pièce nouvelle sur l'échiquier politique national. Qui est-il? Quel est son avenir?
Qui est cet homme réservé et sobre, qui ne se livre jamais, parle rarement à la presse et demeure méconnu de ses compatriotes, voire de ses collègues au gouvernement? Comment a-t-il gravi les échelons de la responsabilité? Que peut-il espérer (ou redouter) de cette ascension, trop rapide au goût de certains? Est-il au sommet de sa carrière politique ou peut-il briguer de plus hautes charges gouvernementales?
À
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Silvio Berlusconi : Il Gladiatore
On le croyait définitivement discrédité par ses frasques sexuelles et par les accusations de corruption qui pèsent sur lui et son entourage. Contre toute attente, les élections régionales de mars 2010 ont renforcé la position de l'inénarrable président du Conseil italien, qui n'aime rien tant que l'adversité. Est-il insubmersible? Quels sont les secrets de sa longévité politique?
« Il Gladiatore ». Tel pourrait être le nouveau surnom de Silvio Berlusconi. En 1994, lorsqu'il décide de se lancer en politique, son discours inaugural, fondateur du mouvement Forza Italia, annonce sa volonté de « descendre dans l'arène politique ». Seize ans plus tard, Il Gladiatore est toujours là, au centre du cirque, rendant coup pour coup jusqu'à la victoire.
La dernière en date n'est pas la moins surprenante.
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J Street : LOBBY contre LOBBY
L'organisation juive progressiste créée en 2008 a le vent en poupe. Soutien « critique » d'Israël, elle milite pour un règlement du conflit israélo-palestinien sur le principe « deux peuples - deux États ».
« En huit ans, il n'y a eu ni lueur d'espoir ni progrès de faits » : c'est en ces termes que Barack Obama a liquidé l'héritage diplomatique de George W. Bush au Moyen-Orient et pris à rebrousse-poil son auditoire composé de représentants des principales organisations juives américaines. C'était en juillet 2009, dans le salon Roosevelt de la Maison Blanche. Au moins un participant de cette rencontre goûta pleinement
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François Barouin Le Joker de l'Élysée
Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il confié à ce chiraquien pur jus le redressement financier dont dépend sa réélection ? Le nouveau ministre du Budget peut-il devenir sa carte maîtresse pour 2012 ?
Avec son physique romantique de héros de Musset, François Baroin, 45 ans, aurait dû se souvenir, son expérience politique aidant, qu'il ne faut jurer de rien. Lorsque Nicolas Sarkozy lui avait remis en mars 2007 les clés du ministère de l'Intérieur avant de se lancer en campagne présidentielle, le ton était plutôt au sarcasme : « C'est toi maintenant qu'on va réveiller la nuit », lui dit-il en guise de passation
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Chapeau Lula !
Au moment de quitter un pouvoir conquis de haute lutte en 2002, l'ancien syndicaliste devenu l'un des hommes les plus puissants de la planète peut se prévaloir d'un bilan impressionnant.
C'était au printemps 2002, au Palais des congrès de Bordeaux. Lionel Jospin s'adressait à la foule en vainqueur assuré de l'élection présidentielle : nul d'entre nous ne doutait de la prochaine victoire du candidat socialiste dont la sobriété de ton coutumière se muait alors en une sorte de triomphalisme.
À côté de lui, modestement assis sur la tribune, figurait un homme à la peau sombre, barbu, visiblement admiratif.
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Sarkozy : l'Afrique ? Connais pas !
À la différence de ses prédécesseurs, le président français actuel ne « sent » pas l'Afrique. Ce continent, qui a beaucoup reçu de la France et lui a encore plus donné, ne l'intéresse guère, et il lui consacre le moins de temps possible.
Novembre 2007. François Bozizé, le président centrafricain, est à Paris. Il vient d'être reçu à l'Élysée, mais il est bougon. Ce soir-là, un ami lui rend visite. « Je vous trouve chiffonné, monsieur le président. - Oui. Sarkozy ne m'a reçu que dix minutes. Et c'est lui qui a parlé tout le temps. »
Le temps ! Chez Sarkozy, il est compté. Et le temps africain plus que les autres. Le « déjeuner familial
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IRAN Vers la panne sèche
Faute d'infrastructures, la République islamique importe 30 % de son carburant. Avec le nouvel embargo américain, la menace de pénurie se précise.
L'Iran, troisième puissance pétrolière du monde après l'Arabie saoudite et le Venezuela par l'importance de ses réserves, va-t il manquer d'essence dans les mois à venir ? Le spectre de la panne sèche hante les autorités de Téhéran depuis déjà quelques années, mais la menace s'est encore accentuée depuis le 1er juillet 2010 et la signature par le président Barack Obama d'une nouvelle loi qui, entre autres,
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