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Le vrai gouvernement de la France

Jean-David Levitte, Nicolas Sarkozy, Claude Guéant et Henri Guaino (de gauche à droite), au palais de l'Elysée, le 22 juin 2009(crédit: Elodie Grégoire/Abaca)Jean-David Levitte, Nicolas Sarkozy, Claude Guéant et Henri Guaino (de gauche à droite), au palais de l'Elysée, le 22 juin 2009(crédit: Elodie Grégoire/Abaca)

Autour de Nicolas Sarkozy, ils sont cinq qui gouvernent avec lui la France. Claude Guéant, le secrétaire général du cabinet qui dirige la « firme » à la « tête du clan des préfets ». Henri Guaino, le conseiller très spécial indispensable au chef de l´état, lequel lui doit les discours fondateurs de sa victoire et de sa politique. Raymond Soubie, le conseiller social qui fréquente quotidiennement depuis plus de trente ans ceux que l´on appelle « les partenaires sociaux » et grâce à qui les conflits s´arbitrent désormais dans le bureau du président. Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique qui est en fait, nous dit François Soudan (voir pages suivantes), le vrai ministre des Affaires étrangères.

Le cinquième est François Fillon. Le Premier ministre ne cesse de gagner en influence et mérite la place à part que nous lui réserverons dans un prochain numéro de La revue.

Il n´est certes pas nouveau depuis la création de la Ve République que les hommes du président disposent de prérogatives exceptionnelles. De Gaulle avait auprès de lui deux conseillers éminents : Bernard Tricot, qui joua un rôle majeur dans l´évolution de l´Algérie vers l´indépendance; Jacques Foccart, grand connaisseur de l´Afrique et de ses dirigeants, en même temps efficace courroie de transmission entre le Général et son parti. Il est révélateur que Claude Guéant, en les découvrant sur le tard, ait tenu à lire l´intégralité des Mémoires de Foccart sur la vie quotidienne à l´élysée1. C´est aujourd´hui Xavier Bertrand qui « tient » pour Sarkozy le parti majoritaire de l´UMP, avec l´autorité et la confiance d´un vrai fondé de pouvoir.


Témoin privilégié des évolutions du régime et des configurations successives du pouvoir depuis son entrée il y a trente ans en politique, Nicolas Sarkozy est arrivé à l´élysée avec la ferme détermination de mettre fin à l´hypocrisie des apparences. Puisque personne ne peut croire que ce n´est pas le président qui gouverne ni imaginer que les Premiers ministres disposent d´une réelle autonomie, il revient au seul chef de l´état d´assumer toutes les conséquences de sa légitimité. Le quinquennat l´y oblige en réduisant le temps de son action et en liant son sort à celui du gouvernement par la quasi-simultanéité des élections présidentielle et législatives. Le rôle du Premier ministre doit être celui de coordinateur d´une action gouvernementale désormais décidée et mise en ?uvre à l´élysée.


Dans la nouvelle République omni-présidentielle, le chef de l´état a plus que jamais besoin d´avoir à ses côtés des conseillers en nombre très restreint qui gouvernent indirectement, mais réellement, quand leur conseil fait décision et que la décision fait loi; qui préparent les mesures importantes et contrôlent leur application. D´une compétence certes spécialisée, mais capables de s´ouvrir à tous les domaines de la vie politique, économique et sociale, et même aux missions de la diplomatie quand les chefs d´état étrangers réclament leur présence parce qu´ils sont les hommes les plus proches du président, les mieux à même de connaître sa politique et ses décisions, voire d´influer sur elles.

Rôle épuisant et périlleux que celui de conseiller du Prince : rester un puissant de l´ombre sans porter ombrage au plus puissant qui vous a nommé; le retenir au bord de la faute sans la précipiter par une maladresse ou un malentendu; convaincre sans flatter, apprendre à en remontrer sans tomber dans la remontrance; non seulement tout savoir, mais savoir le faire et le dire y compris aujourd´hui dans les médias, ou au contraire le dissimuler quand Nicolas Sarkozy entre en rage contre les « fuites » qui distillent d´assassines petites phrases dans la presse; et par-dessus tout accepter que sa vie privée consiste à être privé de vie. Sept jours sur sept à son bureau, où un huissier lui apporte un message toutes les cinq minutes, Claude Guéant est la parfaite illustration de cette concentration des influences au sein de la firme, conséquence de celle des pouvoirs entre les mains du président et condition de leur bon fonctionnement.

Qui sont les hommes du nouveau pouvoir élyséen? Comment l´exercent-ils?

H.M.

1. Journal de l´élysée, Fayard Jeune Afrique, 5 tomes parus entre 1997 et 2001.




Les hommes de confiance

Au sein du cabinet présidentiel, trois personnages jouent un rôle crucial : le secrétaire général, le conseiller social et le conseiller spécial, la plume du chef de l´état.

Par Henri Marque

Claude Guéant, l´indispensable

La chaise vide est la plus importante dans le salon vert de l´élysée où se réunissent chaque matin à 8h30 précises les plus proches conseillers du président. Elle est celle de Nicolas Sarkozy. Personne ne s´aviserait de l´occuper, pas même et surtout pas celui qu´on appelle parfois « le vice-président », Claude Guéant, le tout-puissant secrétaire général. Lui se désigne plus modestement comme le « chef d´orchestre » de la petite équipe. Parce que la musique est la seule échappatoire que ce mozartien s´autorise dans son existence monacale de gardien du temple; et parce qu´il déteste par nature les dissonances.

Dans les premiers mois du quinquennat, Nicolas Sarkozy assistait assez régulièrement à la conférence. Il se contente le plus souvent aujourd´hui de téléphoner pour s´informer de l´essentiel de ce tour de table quotidien que lui détaillera ensuite Claude Guéant. Les conseillers, eux, « retourneront à leur portefeuille » - l´expression est de l´un d´eux et elle est significative de la façon dont fonctionne le pouvoir suprême sous la Ve République, où les principaux collaborateurs du chef de l´état se considèrent comme les « officiers traitants » des ministres. C´était déjà la règle du temps de De Gaulle : la liste des membres de son cabinet et de leurs attributions reproduisait en quasi copier-coller la composition du gouvernement.

Maintenue par ses successeurs, elle s´est renforcée avec l´élection de Nicolas Sarkozy dans la logique de celle de ses ruptures qui légitime à ses yeux toutes les autres. « La division de l´exécutif entre le président de la République et le Premier ministre, analysait-il dans son livreprogramme Témoignage, est un facteur d´opacité et de dilution des responsabilités, désormais recentrées sur l´élysée. »

Pour Pierre Charon, membre permanent du comité matinal, cette « bourse des échanges » est le seul moment où les conseillers, invités à s´exprimer tour à tour par Claude Guéant, se tiennent au courant les uns les autres de l´évolution de leurs dossiers, anticipent les problèmes à venir, donnent ou sollicitent des avis, remettent éventuellement des notes que le secrétaire général transmettra ou non à Nicolas Sarkozy. La réponse ne tarde jamais, sous forme de commentaires marginaux aussi brefs qu´impératifs : « D´accord », « Pas d´accord », « M´en parler », « Voyez avec Untel »... Ainsi, explique l´un d´eux, chacun sait ce qu´il a à faire et a intérêt à le faire « vite et bien ».

Les douze, parfois un de plus ou de moins, ne sont plus les mêmes qu´au début : incidents de parcours, réactions d´humeur ou simple désir de changement quand une nomination profitable se présente, seul un départ peut éviter un couac dans l´orchestre. C´est ainsi que la directrice de cabinet Emmanuelle Mignon a regagné le Conseil d´état. Elle ne reconnaissait pas l´autorité courtoise mais inflexible du secrétaire général. Une initiative, jugée particulièrement malencontreuse en pleine campagne des municipales, a précipité sa mise à l´écart. Elle avait déclaré : « Les sectes sont un non-problème. Si elles ne troublent pas l´ordre public, il n´y a pas lieu de les interdire. »

Nicolas Sarkozy, qui n´aime pas qu´on le quitte sauf quand lui-même en décide, a regretté tout particulièrement cette collaboratrice surdouée qui lui avait soufflé l´idée des états généraux de la presse et était très appréciée à l´UMP pour la qualité de ses études sur les questions de société les plus diverses. « Le cabinet de l´élysée s´est davantage renouvelé que le gouvernement », remarque un de ses grands permanents, à l´appui d´une comparaison fort peu musicale : « C´est comme un hélicoptère de combat. Il faut constamment changer des pièces. »

Les équipes les plus soudées connaissent toutes ces moments de tension nécessaires pour évacuer, à tout le moins neutraliser, les sourdes rivalités que les compétitions du pouvoir étendent inévitablement à ceux-là mêmes qui ont choisi de le servir. Au gouvernement, ce phénomène contribue à ce qu´on a pu appeler « l´enfer de Matignon. » Mieux protégé, l´élysée n´est pas pour autant un paradis. à son équipe dont il exige une totale disponibilité, à tout moment et pour toute mission, Nicolas Sarkozy ne cesse de répéter en guise d´antistress : « Vous avez la chance de vivre avec moi vos plus belles années. »

Encore faut-il pouvoir tenir. Ceux qui ont résisté à ce régime de pressions et de charges ont heureusement appris à se défouler par cet humour à la française qu´on apprend aussi à l´ENA sous la forme d´une subtile dérision. Claude Guéant en donne volontiers l´exemple quand il n´opère pas dans le registre glacial. Il n´est pas rare alors que la conférence du matin, entre deux austères dossiers, parte dans une crise de fous rires. « Au début, se souvient l´un de nos grands commis, l´ambiance était lourde. Elle est devenue beaucoup plus plaisante. »

Mais en quoi Claude Guéant n´est-il pas exemplaire? Nicolas Sarkozy, qui a toujours exigé « le top du top » pour le petit cercle d´hommes liges voués à sa carrière, pouvait-il trouver secrétaire général plus compétent pour animer et diriger son mini-gouvernement de l´élysée après avoir organisé sa campagne présidentielle? à la fois son contraire et son complément, d´une maîtrise de soi légendaire, aussi respecté que redouté grâce à une autorité naturelle qui ordonne et coordonne sans qu´il ait à se fâcher.

Non point un inspecteur des finances, généralement recherché par les ministres pour sa complicité supposée avec les grands patrons de Bercy, mais un préfet, de surcroît un ancien directeur général de la police nationale. C´est-à-dire un homme des réseaux les plus influents et les mieux informés dans cette France du tout état où une fausse décentralisation n´a abouti qu´à renforcer le maillage administratif. Un praticien exceptionnel des rouages de l´état et des roueries de la politique, apprécié à gauche comme à droite pour sa neutralité gestionnaire. Un homme de terroir et de terrain dans cette nation aux quatre-vingts « pays », recommandé à Nicolas Sarkozy par un connaisseur en France profonde, Charles Pasqua, qui a lui-même pendant des années tenu les manettes et tiré les ficelles du ministère de l´Intérieur.

Le pouvoir à deux têtes, ce « Janus bifrons » gaullien si souvent décrit par Alain Peyrefitte, n´est plus ou plus seulement à Matignon et à l´élysée. Il est au sein de l´élysée entre le président et son... de quel mot le désigner? « chambellan », « connétable », « cardinal » parce qu´il admire Richelieu, « maire du palais » et même « vice-président à l´américaine » - les médias ont épuisé le vocabulaire. Disons tout simplement qu´il est le second du chef de l´état, sauf qu´il ne se contente pas de seconder. Il y a du vrai dans cette remarque agacée de Jean-Louis Debré quand Nicolas Sarkozy régnait déjà avec lui Place Beauvau : « Sarko peut négliger son ministère, de toute façon, c´est Guéant qui fait tout. » à cette nuance près que, si tout passe effectivement par Guéant, c´est que Nicolas Sarkozy le veut, parce qu´il a tôt décelé chez lui « un vrai potentiel de politique ». Quand Brice Hortefeux lui a demandé de rejoindre la garde rapprochée sarkozienne qui s´ébauchait au ministère de l´Intérieur, le préfet a tout compris : « Je suppose qu´il vaut mieux que je vienne avec une valise. » On a dit et écrit qu´il prenait ainsi sa revanche sur le refus de Jacques Chirac de lui confier la préfecture de police. En fait, il aurait renoncé à tout, même à ce maréchalat de la préfectorale, pour aider Sarkozy dans sa conquête de l´élysée.


On explique souvent leur exceptionnelle entente par l´attirance des contraires. « Austère, réservé, calme jusqu´à l´ennui, sage au-delà de la sagesse, le secrétaire général de l´élysée est l´envers exact du président agité, extraverti, séducteur jusqu´à la vulgarité, imprudent au-delà de l´imprudence... » (Claude Guéant, l´homme qui murmure à l´oreille de Sarkozy, de Christian Duplan et Bernard Pellegrin, éditions du Rocher).

Claude Guéant sourit à ce portrait type maintes fois décliné dans la presse. Il se reconnaît un calme qu´il qualifie drôlement de « génétique »; revendique une éthique rigoureuse dont il a fait la loi de sa carrière; avoue qu´il n´a pas vu un film depuis des années (comment le caserait-il dans des journées de travail qui commencent à 7h45 et se terminent, au mieux, vers 23 heures?); déplore sans convaincre « de se laisser aspirer par la tornade des réunions ». à la vérité, si contrastées soient leurs différences, on découvre vite dans l´observation de leur couple que ce qui les rapproche est beaucoup plus fort que ce qui les oppose : le pragmatisme de l´action, l´exigence du résultat, le goût de la négociation. On a pu comparer à un coup de foudre la révélation réciproque qu´ils étaient faits l´un pour l´autre. Bien que la politique ne fasse guère de sentiments, l´image s´impose en effet jusque dans la similitude des superlatifs avec lesquels ils jugent leur singulière relation.


Guéant : « Je l´admire pour son extraordinaire subtilité, son agilité intellectuelle exceptionnelle. Il est fascinant de le voir sans cesse en mouvement et faire bouger les lignes. »

Sarkozy : « C´est un ami, il a un talent incroyable, c´est un homme d´exception. »

Guéant : « Quand il exprime des idées, je les traduis. »

Sarkozy : « Je perce le trou, il creuse le tunnel. »

Claude Guéant est-il, comme l´assure Charles Pasqua, le seul à pouvoir lui dire non? Il est en tout cas le plus habitué à le comprendre à demi-mot. Confidence d´un familier : « Il interprète sa pensée et sa parole comme si l´une et l´autre passaient à travers lui. »

Dans un des rares moments où le secrétaire général consent à parler de lui-même, il livre cette clé de son personnage qui est certainement la motivation première de son engagement. Alors qu´il avait choisi l´ENA « pour le plaisir de rendre service à l´état et de rendre service à [ses] concitoyens », il en a vite découvert les frustrations : « On perçoit ce qu´il faut faire, mais on échoue toujours. » Il a trouvé dans le volontarisme de Nicolas Sarkozy la revanche politique de ses déceptions d´administrateur. « Je peux enfin satisfaire mes ambitions pour mon pays », conclut-il, au risque pudiquement avoué de paraître « un peu cucul ».


Il n´a plus à le craindre aujourd´hui. L´élysée a fait mieux que satisfaire, à 65 ans, sa volonté de puissance. Il lui en a donné les moyens dont aucun de ses prédécesseurs n´a bénéficié. C´est là encore une conséquence de la concentration sans précédent des pouvoirs entre les mains du seul chef de l´état. Claude Guéant est devenu de facto le super-secrétaire général de l´hyper-cabinet de l´omniprésident, parfois au-dessus, en tout cas en marge, du Premier ministre. Lui-même donne de ses compétences une définition des plus extensibles : « L´essentiel de mon travail consiste à préparer les décisions du chef de l´état et à suivre l´exécution de ses orientations » - quitte à subir en cas d´erreur « une engueulade du patron », il paraît que cela arrive. On s´est très vite aperçu de son apanage lorsque le secrétaire général, dans une interview au journal La Tribune, a révélé l´essentiel des mesures que François Fillon devait annoncer le lendemain dans son discours de politique générale au Parlement.

Tout se passait comme si le chef de l´état, par ce camouflet prémédité, entendait rappeler à toutes fins utiles où se trouvait désormais le centre légitime du pouvoir et de qui dépendait le chef du gouvernement. Les médias se sont empressés de s´engouffrer dans la brèche en obtenant sur les sujets les plus chauds de l´actualité les scoops que se réservaient jusqu´ici les ministres. On a même entendu Claude Guéant reprendre sur RTL, à propos de la réduction du nombre de fonctionnaires, Christine Lagarde qui venait d´invoquer sur Europe 1 la nécessité d´un « programme de rigueur ». Aussitôt informé par une dépêche de l´AFP, il avait corrigé : « Non, un plan de valorisation. » Plus récemment, c´est par lui qu´on a appris le maintien de François Fillon à la tête du gouvernement quel que soit le résultat des élections régionales. « L´équipe gouvernementale traite bien les problèmes », avait-il jugé en écartant l´hypothèse d´un grand remaniement.

Ce passage de relais fait grincer à gauche comme à droite. Depuis quand les collaborateurs du chef de l´état, fonctionnaires non élus, se mêlent-ils de débattre de la politique dans les médias? Depuis que Sarkozy les y envoie pour parler en son nom : « L´opinion a le droit de connaître les visages de ceux qui m´entourent. » Et Claude Guéant d´enchaîner : « Je ne prends le travail de personne, je n´interviens que sur les dossiers où je peux apporter ma valeur ajoutée. » étrange limitation de la part de celui qui sait tout avant tout le monde et que de nombreux ministres préfèrent consulter avant plutôt que d´encourir un désaveu après. D´autres n´hésitent pas à solliciter son influence. Jean-Pierre Raffarin reconnaît qu´il a plusieurs fois fait appel directement à lui « pour faire changer d´avis le président ».

Encore une rupture au nom de la transparence. Reste que les secrétaires généraux de l´élysée ont toujours tenu une place privilégiée sur l´échiquier des influences politiciennes. La Ve République, jusqu´à Nicolas Sarkozy, les a maintenus dans l´ombre tout en renforçant leur emprise au sein de la monarchie présidentielle. Quatre sont devenus ministres : Michel Jobert, Jean-François Poncet, Hubert Védrine, Jean-Louis Bianco. Trois ont accédé à Matignon : Pierre Bérégovoy, édouard Balladur, Dominique de Villepin. Sans oublier un quatrième, celui des origines, au retour de De Gaulle : il n´en avait pas le titre ni les fonctions, mais en possédait l´attribut essentiel avec l´accès direct au chef de l´état. Il devint le président Pompidou.

« Claude Guéant, dit Nicolas Sarkozy, n´a pas atteint ses limites. »


Raymond Soubie, le professeur

«Un drôle d´animal », aime à dire Nicolas Sarkozy de son conseiller social, Raymond Soubie. S´empressant d´ajouter qu´à 69 ans « il est le plus jeune d´entre nous ». Recruté lui aussi sur invitation à déjeuner de Claude Guéant, parce qu´il était le meilleur dans son domaine. Classé au top à l´unanimité du monde syndical et patronal. « Je suis à un stade de ma vie où je ne cherche pas à faire carrière », déclare celui que les douze ont baptisé « le professeur », avec un mélange de respect pour ses quarante ans d´expérience d´un partenariat social toujours à hauts risques et de complicité amusée pour ses manières un tantinet surannées et son penchant pour le subjonctif. « C´est toujours un ravissement, confie l´un des douze, de l´entendre commencer son intervention par cette malice rituelle : "Pardonnez-moi de m´élever au-dessus de ma condition..." » Suit alors un exposé où, de sa voix douce qu´il ne hausse jamais, il clarifie les dossiers les plus complexes et se propose de déminer les situations apparemment les plus explosives, exercice quotidien en période de crise et de licenciements. Les grandes décisions sont passées du ministère du Travail à son bureau du troisième étage avant de redescendre chez le président, où se décident les derniers arbitrages. « Il a toujours une solution, remarque un de ses admirateurs, ce qui plaît à Sarkozy. »

Trouver le bon compromis, c´est la spécialité de Raymond Soubie depuis son entrée en 1969 au cabinet du ministre du Travail, Joseph Fontanet, où le jeune énarque se lie avec le patron de FO, André Bergeron, qui l´appelait « Raymond la science ». Une science dont il fera profiter Jacques Chirac et Raymond Barre pendant tout le septennat de Giscard d´Estaing, et qui lui vaudra d´être nommé, après l´arrivée des socialistes, à la tête du groupe Liaisons sociales, numéro un de la presse professionnelle. Jusqu´à ce qu´il décide de s´établir à son compte en créant sa propre société de conseil en ressources humaines et accompagnement social des restructurations, Altedia. Il la vendra plus tard à Adecco (numéro un mondial du travail temporaire), avec ses 800 salariés et un impressionnant portefeuille de clientèle : 80 % des sociétés du CAC 40, 90 millions de chiffre d´affaires.

On comprend que Raymond Soubie ait pu déclarer, après avoir accepté de rejoindre Nicolas Sarkozy : « Je ne suis pas affamé de champs de compétences. » Les siens étaient assez vastes pour remplir une carrière et une existence. Par deux fois, il avait refusé d´être ministre : du Travail, son job de toujours, puis de la Culture, dont s´enrichit depuis l´adolescence ce passionné de lecture, de musique classique et d´opéra, où il lui arrivait d´emmener discrètement le leader cégétiste Henri Krasucki et quelques autres interlocuteurs syndicaux. « Car depuis quarante ans, rappelle-t il, nous ne nous sommes en fait jamais quittés », le plus souvent autour d´une table de négociations.

Ce « nous » comprend bien entendu, soirées d´opéra exceptées, les grands représentants du patronat, séduits autant que les syndicalistes par sa faculté d´écoute, sa capacité à instaurer la confiance, son exceptionnel entregent. « Il est à lui tout seul un observatoire permanent de la France sociale », remarque Pierre Charon. Son carnet d´adresses lui permet d´intervenir à tout moment pour tenter de prévenir ou de calmer un conflit.


Rassurer, apaiser, c´est chez lui plus qu´une méthode : une morale et un humanisme. « Ma seule ambition est de faire en sorte que les réformes marchent. » Sa certitude est qu´elles ne peuvent marcher que par le dialogue, ce qui le met parfois en porte-à-faux avec François Fillon.

Le Premier ministre voudrait moins de parlote et davantage de rapidité dans l´application des réformes. Soubie préfère prendre son temps. Il reste hostile au « ça passe ou ça casse », sachant d´expérience que, dans ce pays aux nerfs fragiles, ça casse toujours. Il en a apparemment convaincu Nicolas Sarkozy, bien que le chef de l´état n´ait guère facilité sa stratégie en déclarant tout à trac : « Plus personne aujourd´hui ne s´aperçoit d´une grève. » Soubie s´efforce toujours, au contraire, de sauver la face de ses interlocuteurs vis-à-vis de leurs troupes, principalement la CGT menacée en permanence par les surenchères de SUD qui se veut « le fer de lance du combat social ».


Henri Guaino, L´iconoclaste

Si l´on regarde la liste officielle des quarante-huit membres du cabinet présidentiel, dont les plus importants disposent de leurs propres collaborateurs, l´on remarque qu´un seul a droit à la mention de « conseiller spécial ». Ah, ça! pour être spécial, Henri Guaino! Il s´en est même fait... une spécialité, notamment depuis que cet ancien commissaire au Plan s´est fait virer pour avoir corrigé le chiffrage du chômage par Lionel Jospin : 7 millions de chômeurs, et non 5 millions. Avec ce commentaire qui le décrit tout entier dans sa franchise iconoclaste : « Matignon considérait qu´un travailleur à mi-temps n´est qu´à moitié chômeur, alors qu´il n´est pas qu´à moitié dans la merde. Voilà pourquoi les gens pensent que la politique les trompe. »

Lui, dans la dèche, s´y trouvait soudain totalement. N´étant pas fonctionnaire, il avait été mis à la rue sans indemnités, avec son humour noir pour seul réconfort : « Je suis le premier commissaire au Plan à être devenu chômeur à cause d´une analyse du chômage. » Et l´appui d´amis fidèles - Séguin, Pasqua - qui l´aident de petits boulots politico-administratifs jusqu´au jour où Chirac l´appelle au secours de sa chancelante campagne présidentielle. C´est à Henri Guaino, via Alain Juppé, qu´il devra la trouvaille de la fracture sociale et la relance de sa candidature jusqu´à la victoire. D´où ce commentaire du sociologue Emmanuel Todd : « Je lui reconnais le mérite d´avoir fait élire deux présidents de droite avec des discours de gauche. »

Le second est Nicolas Sarkozy, dont il reste à l´élysée la plume indispensable, après l´avoir puissamment aidé à conquérir le pouvoir. Henri Guaino appartient à l´espèce rare et très recherchée des grands auteurs de discours politiques, de ces oraisons qui soulèvent un meeting par les envolées incantatoires ou y imposent au contraire le silence par l´émotion, son critère préféré d´efficacité. Le président lui fixe un thème : « Tu réfléchis là-dessus et on en reparle. » Guaino y travaille jusqu´à l´aube. Le texte est lu et relu par les conseillers. Chacun peut présenter ses observations. Le chef de l´état, qui a appris tout au long de sa carrière ce qu´une petite phrase pouvait faire ou défaire, veut pouvoir corriger jusqu´aux dernières minutes avant son entrée en scène. Partout où il doit intervenir, un fax est prêt à recevoir de l´élysée d´ultimes suggestions de retouche. Il adore citer à propos de sa « plume » la formule de Céline : « Le style, c´est final. »

Le style de Guaino, en dehors des idées qu´il apporte au président, c´est le souffle d´un lyrisme qui ajoute à la force de l´écriture l´inspiration de ce que de Gaulle appelait « la tripe populaire ». Il sait trouver les mots pour parler de la France qui souffre. Il en vient et n´en a pas honte, lui, le fils d´une femme de ménage qui n´a pas connu son père, s´est élevé tout seul, a raté l´ENA mais a « bouffé de la vache enragée » (dixit Philippe Séguin). Il y a gagné cette arrogance tranquille face aux puissants. Pierre Charon avoue qu´il a versé des larmes à certains passages du discours de Charleville-Mézières sur les dévastations du chômage. C´est encore un discours qui lui a permis d´établir son statut « spécial ». Claude Guéant avait osé y toucher. Guaino en conçut une telle irritation qu´il fallut, pour le calmer, céder à toutes ses conditions. Il serait le numéro deux de l´équipe, après le secrétaire général mais pas sous ses ordres. Il a, comme Guéant, un grand bureau - on lui a ouvert celui de Giscard - tout proche de celui de Nicolas Sarkozy. Membre éminent de la conférence matinale des douze, il est le seul à s´en dispenser selon ses occupations ou ses humeurs, ou bien à s´autoriser d´arriver en retard.


On le présente souvent comme l´« anti-Guéant ». Les deux hommes, déjà opposés par le caractère, les façons et les méthodes, se heurtent fréquemment sur la politique. « Nous avons des divergences », reconnaît le conseiller spécial avec un sens de la litote qui ne lui ressemble guère. Le Figaro a raconté en détail - qui avait cafté? - une des scènes les plus orageuses qui aient jamais secoué le salon vert. « C´était nucléaire », raconte un témoin encore abasourdi. La conversation « roulait » au propre comme au figuré sur Henri Guaino à cause de son soutien à la pétition d´intellectuels contre le projet du ministre de l´éducation de ne plus rendre obligatoire l´histoire-géo au programme de terminale S. Le perturbateur arrive comme par enchantement. Le conseiller social Raymond Soubie lui reproche « de déstabiliser non seulement le gouvernement mais le président ». Guaino riposte : « Je travaille avec lui, je ne suis pas le collaborateur des autres. Il est seul qualifié pour me juger. »

Sur ce dernier point, il avait raison, même quand Nicolas Sarkozy, obligé de trancher, lui donne tort sur le fond. Guaino se défoule alors dans les médias, car c´est une plume qui parle beaucoup, en déplorant la soumission du président aux pressions de l´establishment. « Mon problème n´est pas avec lui, mais avec l´inertie du système. La pensée unique est bien une réalité. Je le vérifie tous les jours. »

Il vérifie aussi que Nicolas Sarkozy, malgré et peut-être en raison de ses audaces, lui garde sa confiance et son amitié dans l´étrange rapport qui les unit depuis la campagne présidentielle. Le candidat confiait alors à Yasmina Reza : « J´aime les fêlés, ils me rassurent. » De la fêlure à la rupture, le chemin est court mais plein d´embûches qui font découvrir à Guaino, sans pour autant la lui faire accepter, la distance en politique entre les résolutions et les résultats. Lorsqu´elle l´a vu pour la première fois dans l´avion qui les emmenait à un meeting en province, Yasmina Reza a ressenti à la fois « son importance et son anachronisme ». « Nicolas Sarkozy l´aime beaucoup, rappelle un familier de l´élysée. Il sait qu´il lui doit énormément. »

Les éditorialistes se demandent pourtant épisodiquement combien de temps l´électron libre pourra se maintenir. Bonne question, et bonne comparaison s´il est vrai que, dans le noyau des quatre au c?ur de la cellule des douze, Henri Guaino entend rester à la fois en dedans et en dehors de la structure Guéant. Quand on lui reproche d´être incontrôlable, il s´esclaffe : « Demande-ton à quelqu´un d´être contrôlable? » Sauf qu´il n´est pas quelqu´un et tient à sa réputation de différence. Par deux fois, il a frôlé le cas de conscience qui risque d´obliger au départ : sur l´instauration de tests ADN pour le contrôle d´identité des émigrés, puis sur la légalisation des quotas ethniques. Heureusement pour lui, il n´a pas eu à choisir. Les deux projets ont été abandonnés.



Jean-David Levitte super-diplomate

Aussi brillant que discret, aussi puissant que mystérieux, le conseiller diplomatique est omniprésent. Et souvent à la place du ministre des Affaires étrangères.

Par François Soudan

En ce samedi grisâtre de fin d´hiver, c´est « casual saturday » au 2, rue de l´élysée, là où la cellule diplomatique de la présidence a établi ses quartiers, à l´ombre du Château. Au sous-sol aménagé en self-service, sous le label très cosy d´« élysée club », les conseillers déjeunent tous en jean, polo et blouson dans une ambiance studieuse. Tous sauf un, leur patron.

Lunettes fines, cheveux poivre et sel discrètement laqués, courtoisie exquise, Jean-David Levitte ne connaît que le costume-cravate, peut-être même dort-il ainsi. Une particularité qui ne cesse d´intriguer et d´amuser celui dont il est le « Monsieur Diplomatie », Nicolas Sarkozy. « Il faudra m´expliquer une chose, Jean-David, l´interrogeait en souriant il y a quelques mois le président. Comment se fait-il qu´à quatre heures moins le quart du matin on ait l´impression que vous sortez de votre chambre, impeccable, alors qu´on a déjà douze heures de vol? Il n´y a pas que moi que ça agace, Jean-David. Il y a quand même une limite à la supériorité! »

à 63 ans, le conseiller diplomatique et sherpa de Sarkozy depuis 2007, après avoir été pendant cinq ans celui de Jacques Chirac, ne compte plus les nuits passées dans l´avion auprès de ses chefs, toujours frais, toujours disponible, toujours apte à offrir une solution, une idée, pour dénouer les imbroglios impossibles avec ce petit air contrit de premier de la classe qui s´étonne que vous n´y ayez pas pensé avant lui. Levitte est ainsi à la fois quintessence du diplomate, stakhanoviste des dossiers, indispensable, fidèle, irréprochable, brillant, mais aussi omniprésent, plus encore sous Sarkozy que sous Chirac, pour tout ce qui a rapport avec la politique extérieure de la France. Nominations d´ambassadeurs, discours présidentiels, préparation des entretiens, contenu des accords bi et multilatéraux, conversations téléphoniques entre chefs d´état : tout passe par lui. Son surnom, « Diplomator », suggère en outre que cet homme ne connaît ni les jet lags ni les états d´âme. Pour un peu, on le prendrait pour un androïde. Alors, forcément, cela agace un peu. Parfois beaucoup.

« C´est un courtisan qui a traversé quatre régimes successifs et deux cohabitations sans jamais connaître la moindre anicroche. Il est lisse comme un galet, toujours dans le sens du vent, mais c´est un tueur froid : être considéré comme le meilleur ne lui suffit pas; il veut être le seul », confie un ex-conseiller de Chirac. Et Dominique de Villepin, avec qui il ne s´est jamais entendu, de l´accabler du poids de son mépris : « Levitte? Il n´existe pas. »


Comment un personnage aussi policé qui, de son propre aveu, ne se fâche jamais, considère le pessimisme comme une faute professionnelle et cultive le consensus depuis son entrée dans la diplomatie il y a quarante ans peut-il susciter de tels prurits d´animosité, y compris au sein du Quai d´Orsay, son ex-maison? La jalousie? Sans doute. Mais Jean-David Levitte, qui n´a jamais été membre d´un parti politique, assure que le portefeuille des Affaires étrangères ne l´intéresse pas : « J´ai obtenu mon bâton de maréchal, l´ambassade de Washington. Dans notre métier, c´est le top. Et je ne pense pas qu´un bon haut fonctionnaire fasse nécessairement un bon ministre. » Quand on sait en outre que sa proximité avec le président fait de lui un homme plus influent que le ministre lui-même, on souscrit volontiers à ce qui pourrait apparaître chez un autre comme le plus décent de tous les mensonges : la fausse modestie. Et l´on touche du doigt ce qui, peut-être, irrite le plus les détracteurs de Levitte : sa vraie pudeur, qui est à la fois l´écrin de son talent, l´art de se faire dire par les autres le bien qu´il n´ose pas dire de lui-même et une forme d´héritage paternel.

Tout homme est le produit d´une histoire, et celle de Jean-David Levitte est à la fois riche, complexe, tragique et secrète. Côté maternel, ses racines plongent du côté de Lourenço Marques, l´actuelle Maputo, capitale de ce qui était alors la colonie portugaise du Mozambique. C´est là que naît en 1924 Doreen Duggan, d´un père négociant britannique d´origine galloise et d´une mère sud-africaine de la grande famille afrikaner des Van Rooyen. Au début des années 1930, Hector Duggan quitte le Mozambique avec femme et enfants pour retourner à Londres, puis à Paris où ses affaires l´appellent.

En 1940, après l´invasion de la France par l´armée allemande, la famille Duggan cherche à regagner l´Angleterre, mais la police française a des ordres : tout citoyen britannique, ressortissant d´une puissance considérée comme ennemie, doit être interné. Doreen est interpellée à Paris et envoyée dans un centre de regroupement à Vichy. Elle y restera quelques mois, avant que les autorités la laissent rejoindre l´une de ses tantes que les hasards de l´évacuation ont conduite dans le bourg de Moissac, chef-lieu de canton du Tarn-et-Garonne, célèbre pour son raisin chasselas. C´est là qu´elle fera la connaissance de son futur époux, Georges Levitte. C´est là aussi qu´elle mettra au monde Jean-David, le 14 juin 1946.


Si Doreen, la protestante, vient d´Afrique australe, Georges, le juif, est né en 1918 presque aux antipodes de Lourenço Marques, à Ekaterinoslav, l´actuelle Dnipropetrovsk, en Ukraine. Dans cette grosse ville industrielle près du bassin minier du Donbass, la famille commerçante des Levitte occupe une position aisée jusqu´à la révolution de 1917. Considéré comme un « Russe blanc » hostile à l´intégration de l´Ukraine au sein de l´URSS, le grand-père de Jean-David émigre précipitamment en 1922 à Wiesbaden, en Allemagne, avant de s´installer à Metz, dans l´est de la France, puis à Paris. Soixante-quinze ans plus tard, en visite officielle à Kiev, Jacques Chirac présentera Jean-David Levitte au président ukrainien Leonid Koutchma, lui-même originaire de Dnipropetrovsk, en ces termes : « J´ai parmi mes collaborateurs un membre de la mafia de chez vous : le voici! » Koutchma, dont les liens avec les groupes mafieux de la ville étaient notoires, lui tombe dans les bras. « On a fini la soirée à coups de vodka », se souvient, ému, le conseiller.


1940. Georges Levitte est étudiant à la Sorbonne quand la Wehrmacht entre dans Paris. Aussitôt, il bascule dans la clandestinité, sous le nom de Guy Ledoux, et se met au service de la Résistance. Le psychiatre d´origine russe Eugène Minkowski, qui organise des filières d´exfiltration des enfants juifs vers la zone dite libre, l´envoie à Lyon, puis à Moissac où le mouvement des éclaireurs israélites de France a établi un vaste refuge toléré par les autorités de Vichy : le Moulin.

Avec son frère Simon, Erich et Herta Cohn-Bendit (les parents de Daniel) et quelques autres, Georges fera venir à Moissac, par les stratagèmes les plus divers, près de cinq cents enfants dont la plupart sont de futurs orphelins de la Shoah. Tous seront sauvés, tant est grande la complicité des dix mille Moissagais et de leurs édiles. Pourtant, après l´invasion de la zone libre par l´armée allemande, en novembre 1942, le Tarn-et-Garonne est la proie de rafles régulières menées tant par la milice de Joseph Darnand que par les Allemands. Des maquis de résistance - ceux de Sistels et d´Ornano notamment - se forment dans la campagne. Ils affronteront en juin 1944 le sinistre régiment SS « Der Führer », en route pour le front de Normandie. à Moissac, le Moulin est évacué et les enfants sont cachés dans les fermes et les monastères du département. « Pas un ne sera dénoncé, dit avec fierté Jean-David Levitte, c´est une terre de Justes » - des Justes qu´il fera venir aux états-Unis en 2003, en pleine hystérie anti-Français consécutive à la crise irakienne, afin de démontrer au lobby juif américain que les Français ne furent pas tous, loin de là, des collaborateurs du nazisme...

De cette belle page d´Histoire, Georges Levitte, décédé en 1999, ne s´est jamais vanté. Mieux : il n´en a quasiment jamais parlé à ses enfants, qui n´en découvriront les détails que sur le tard, en feuilletant de vieilles archives. La raison de ce mutisme, qui va bien au-delà dans le refus de transmettre, puisque cet enseignant féru d´hébreu et de judaïsme n´a appris ni l´un ni l´autre à sa progéniture, trouve sans doute son origine dans un drame intime survenu en décembre 1942. Obsédé par l´idée de sauver ses parents restés à Paris, Georges Levitte organise leur exfiltration par train jusqu´à Moissac. Un oncle les accompagne. Mais tous trois sont arrêtés en gare de Bordeaux-Saint-Jean par la police du préfet Maurice Papon, expédiés au camp de Drancy, puis à Auschwitz où ils disparaîtront.

Longtemps rongé par la culpabilité, Georges Levitte ne se remettra jamais tout à fait de cette tragédie. Au point d´en perdre la foi. Pour lui désormais le judaïsme n´est plus une religion, mais une culture à laquelle il consacrera sa vie. Pendant un demi-siècle, il va multiplier les traductions de l´hébreu, diriger des collections spécialisées, écrire dans des revues communautaires, collaborer avec des créateurs, tels le chorégraphe Maurice Béjart et le compositeur Pierre Henry, produire des émissions de radio, organiser des colloques.

L´écrivain et traducteur (de la Bible et du Coran) André Chouraqui considère le père de Jean-David Levitte comme un « personnage clé du renouveau du judaïsme en France après 1945 », mais un personnage de l´ombre, fédérateur d´intellectuels, détecteur de talents, maître à penser discret de toute une génération de chercheurs. Son judaïsme à lui n´a que peu de chose à voir avec le sionisme, l´état d´Israël, et les tentations de l´alya ne l´effleurèrent jamais. Un judaïsme intime, en quelque sorte, à la fois rigoureux et libéral.

La judéité se transmettant par les femmes, et Doreen Levitte étant de souche protestante anglo-afrikaner, Jean-David Levitte, son frère et ses deux s?urs ne sont donc pas juifs. Pas de bar-mitsva ni de bat-mitsva, pas de prières à la synagogue ni de récitations de la Torah. Pourtant, intellectuellement et culturellement, Jean-David Levitte se définit ainsi : « Un Juif laïc qui n´a pas connu l´antisémitisme. Voudrais-je l´ignorer que mon nom est là pour me le rappeler. » Mais il ajoute aussitôt, pour qu´on ne se méprenne pas : « Ce n´est pas un élément fondateur de mon existence », un peu comme si l´attachement trop explicite à une spécificité religieuse ou culturelle - celle-là ou une autre - contrevenait à l´idéal d´impartialité républicaine du serviteur de l´état et du diplomate qu´il est. Arrivé à ce point de sa biographie et de son itinéraire personnel, Jean-David Levitte fait comprendre courtoisement à son interlocuteur que le chapitre est clos. Il n´en sera plus question, mieux vaut aller voir ailleurs.

Du côté de Neuilly-sur-Seine, par exemple, au lycée Pasteur où il passe son bac avant de s´inscrire en faculté de droit (licence), puis à Sciences-Po (diplôme) et enfin à l´école nationale des langues orientales vivantes, où Jean-David apprend le chinois, le malais et l´indonésien plutôt que l´hébreu paternel. Tiers-mondiste comme on l´était à l´époque, et tout de même un peu tiers-mondain, en Mai 1968, le jeune Levitte participe à l´occupation de son école avant de regagner sagement, le soir, le domicile familial. En 1969, il est coopérant à Hong Kong, où il rencontre celle qui va devenir son épouse et la mère de ses deux filles, Marie-Cécile Jonas.

Trois ans plus tard, après un stage au Quai d´Orsay et un court séjour au consulat de Hong Kong, le voici à Pékin comme troisième secrétaire de l´ambassade de France. Il y restera jusqu´en 1974, le temps d´assister, fasciné, aux dernières années de Mao Tsé-toung, à la réapparition de Deng Xiaoping et aux campagnes contre le confucianisme et la « pensée Lin Biao », sur fond de diplomatie du ping-pong entre la Chine et les états-Unis. De retour au Quai, il est recruté sur CV - et sur recommandation de Gabriel Robin, alors conseiller diplomatique de Valéry Giscard d´Estaing - au sein du secrétariat général de l´élysée, en tant que chargé de mission. Il a 29 ans. Première expérience dans le sillage d´un président de la République.


Pendant près de six ans, jusqu´à l´élection de François Mitterrand en 1981, Jean-David Levitte travaille sous la houlette de trois secrétaires généraux successifs pour le compte d´un chef d´état qu´il voit très peu, qui communique essentiellement par notes, mais dont il admire aujourd´hui encore « la prodigieuse machinerie intellectuelle ». Puis l´élysée change de titulaire, et le voici qui renoue avec la carrière de diplomate : à Genève comme conseiller auprès des Nations unies, puis de nouveau au Quai d´Orsay en tant que sous-directeur Afrique, en pleine guerre tchado-libyenne.

En 1986, sous la première cohabitation, Jean-David Levitte intègre le cabinet du ministre des Affaires étrangères Jean-Bernard Raimond. Directeur adjoint, il sert un homme qui, c´est le moins que l´on puisse dire, ne lui a pas laissé un souvenir impérissable. Mais il n´en laisse rien paraître. Déjà, la conception qu´il a de son métier s´apparente à cette vieille maxime de la famille royale britannique : « never complain, never explain » (« ne jamais se plaindre, ne jamais s´expliquer »). Une sorte de sacerdoce qui n´exclut en rien l´ambition. Un homme le remarque pourtant, qui apprécie sa discrétion, sa capacité de travail et son efficacité : le Premier ministre Jacques Chirac, lequel ne va pas tarder à tester ses bonnes dispositions à son endroit.

Début 1988, alors que s´achève la première cohabitation, Jean-David Levitte juge qu´il est temps pour lui de briguer un poste d´ambassadeur. Il jette son dévolu sur Niamey, au Niger - un bon endroit pour une première, pense-til. Las : Jacques Chirac a d´autres projets. Plus exactement, quelqu´un à placer, en l´occurrence Michel Lunven, de la cellule Afrique de Matignon. Alors il téléphone à Levitte et lui demande de se désister, ce que ce dernier accepte. « Je vous revaudrai cela », dit Chirac. Il tiendra parole. En guise de lot de consolation, Jean-David Levitte retourne à Genève avec le titre d´ambassadeur auprès de l´office des Nations unies.

Mais ce qui aurait pu être une sinécure anonyme sur les rives du lac Léman se transforme en examen d´entrée dans le club très fermé des négociateurs internationaux. Le ministre des Affaires étrangères Roland Dumas lui demande en effet de préparer le terrain à une reprise des relations avec l´Iran, rompues depuis l´affaire Wahid Gordji. Levitte prend contact avec son homologue iranien, et tous deux négocient pendant des nuits entières - par souci de discrétion et par crainte des micros, leurs entretiens ont lieu dans les cuisines de leurs résidences respectives.


C´est une réussite : Paris et Téhéran renouent en juin 1988, et Jean-David Levitte reçoit au passage son brevet de démineur de dossiers délicats. Roland Dumas, qui le félicite, le rappelle à ses côtés pour lui confier une autre négociation complexe : l´accord de paix entre le Cambodge et le Viêt Nam, dont les plénipotentiaires sont réunis non loin de Paris. Fou d´Asie, en phase avec un patron dont il apprécie l´influence (« Je n´ai jamais connu de ministre des Affaires étrangères plus proche du président que Dumas l´était de Mitterrand », confie-t-il), Levitte se jette à corps perdu dans les entrelacs de pourparlers subtils et parfois indéchiffrables. Le jour, délégués khmers rouges et vietnamiens s´insultent copieusement. Le soir, tous fraternisent en évoquant les souvenirs de leur jeunesse parisienne, à l´époque de l´Indochine et de la Cochinchine françaises. Parfois, l´irrationnel fait irruption, comme lorsque le roi Norodom Sihanouk se refuse à conclure avant d´avoir consulté son devin. Levitte demande à la princesse Monique, épouse de Sihanouk, de dénicher l´oiseau rare. Par chance, ce dernier est réfugié politique en France et exerce ses activités de bonze à Bagneux, dans la banlieue de Paris. Tout rentre dans l´ordre, et l´accord de retrait des troupes vietnamiennes est signé fin 1991.

Mars 1993. Battu aux législatives, Roland Dumas abandonne le Quai d´Orsay, et Jean-David Levitte quitte son poste de directeur Asie pour celui, prestigieux, de directeur général des relations culturelles. Il a quatre cents collaborateurs sous ses ordres qui vivent mal leur déménagement dans de nouveaux locaux, boulevard Saint-Germain. « Ils avaient le moral dans les chaussettes, raconte Levitte. Alors je les ai tous vus un par un pour réorganiser leur travail en mode de fonctionnement collectif; ce furent deux années passionnantes. » Pendant lesquelles il favorise la production d´une dizaine de films francophones, dont Les Silences du palais, de la réalisatrice tunisienne Moufida Tlatli. Entre-temps, il a bien failli devenir ambassadeur à Pékin, ce qui l´aurait enchanté, avant que le successeur de Dumas, Alain Juppé, se ravise pour de mystérieuses raisons. Aujourd´hui encore, on sent chez lui comme un regret de ne pas avoir pu assouvir ce rêve de jeunesse.


Est-ce cette frustration qui le pousse, dans un premier temps, à décliner la proposition du candidat Jacques Chirac qui, entre les deux tours de la présidentielle de 1995, lui demande de le suivre à l´élysée en tant que conseiller diplomatique? « Non merci », répond Levitte. Chirac : « Réfléchis, je te rappellerai. » Et il le rappelle, effectivement, dès le lendemain de son élection. « Cette fois, Jean-David, c´est le président qui te parle. Et on ne dit pas non au président de la République. » Mettre ainsi Jean-David Levitte face à son devoir et à ses responsabilités était le meilleur moyen d´obtenir son accord. Il accepte, non sans avoir négocié des bureaux autonomes au 2, rue de l´élysée et une fonction supplémentaire à laquelle il tient : sherpa, en charge de préparer les grands sommets internationaux.

Pendant cinq ans, de 1995 à 2000, le conseiller Levitte va travailler en direct avec un homme facile d´accès, et cela d´autant plus aisément que le secrétaire général de l´élysée, Dominique de Villepin, duquel il dépend, ne s´intéresse alors que distraitement à la politique extérieure. Bosnie, Palestine, Chine, affaires européennes : Jean-David Levitte touche à tout et est de tous les voyages présidentiels. Celui d´octobre 1996 notamment, quand, en visite dans la vieille ville arabe de Jérusalem, son patron explose devant les excès de zèle de la sécurité israélienne (« This is a provocation! »). « Jean-David, Jean-David, élevez une protestation officielle! » crie Chirac. Lui-même plaqué contre un mur par un policier, Levitte sort son portable et appelle le cabinet du Premier ministre Benyamin Netanyahou.

En plein voyage officiel, c´est un incident majeur. Que le conseiller, une fois la protestation déposée, s´emploiera aussitôt, avec succès, à apaiser. Surtout, Jean-David Levitte noue au cours de ces années une relation privilégiée avec les Américains, dont il devient très vite l´interlocuteur privilégié à l´élysée. Sandy Berger, Tony Lake, Strobe Talbott, qui l´appelle « le Français indispensable », et tous les conseillers en politique étrangère du président Bill Clinton ne tarissent pas d´éloges à son sujet. En février 1997, son amie Pamela Harriman, ambassadrice des états-Unis en France, qui le juge « absolument superbe », est foudroyée par une crise cardiaque en pleine piscine de l´hôtel Ritz. Prévenu, Levitte cherche fébrilement les plus grands spécialistes et accompagne la mourante à l´hôpital américain de Neuilly, où elle décédera quarante-huit heures plus tard.


Sa sollicitude lui vaut les éloges de Clinton. Parfait anglophone, c´est lui qui passe au téléphone l´hôte de la Maison Blanche à celui de l´élysée un dimanche de septembre 1998, pour une conversation surréaliste en plein scandale Monica Lewinsky. « Bill, je veux que tu saches combien je me trouve à tes côtés, et je vais le faire savoir officiellement », annonce Chirac. « Cela m´arrangerait effectivement que tu le dises », répond Clinton. Après avoir raccroché, le président français lâche : « Quelle connerie! Il aurait dû tout de suite reconnaître les faits! »

Mars 2000. Jean-David Levitte quitte les lambris de l´élysée pour occuper le bureau très design de représentant permanent de la France auprès des Nations unies, au 44e étage de la tour Dag-Hammarskjöld à New York. L´Amérique s´ouvre enfin à lui. à défaut de la Chine, c´est son autre rêve d´étudiant sage et doué qui s´accomplit. à peine arrivé, le voici qui embarque, aux côtés de son ami Richard Holbrooke, pour une tournée du Conseil de sécurité dans la région africaine des Grands Lacs. à Kisangani, le très rondouillard, très fantasque et très autoritaire Laurent-Désiré Kabila proclame solennellement la réouverture du fleuve Congo, avant de faire applaudir par la foule l´envoyé de la France. Levitte sourit et lève les bras. C´est la première et sans doute la dernière fois que cela lui arrive.

Puis viennent les négociations marathons autour du désarmement irakien, si longues et si pénibles qu´il lui arrive parfois de dénouer légèrement sa cravate, ce qui pour cet homme toujours tiré à quatre épingles équivaut à abandonner toute pudeur.

Arrive l´impensable, le choc majeur. Le 11 septembre 2001, il assiste, tétanisé, depuis les fenêtres de son bureau, à l´effondrement des tours jumelles du World Trade Center. L´air se fait rare, les volutes de fumée obscurcissent le ciel, le temps se fige. C´est la fin d´un monde. Passé le moment de stupeur, Diplomator réagit avec le sang-froid et le réflexe sûr des grands carnassiers. Après s´être entretenu au téléphone avec Jacques Chirac, il s´enferme et rédige dans la nuit, avec quelques collaborateurs, le texte de la fameuse résolution 1368, qui sera adoptée à l´unanimité et en moins d´une demi-heure par le Conseil de sécurité le lendemain sur proposition de la France. Elle assimile les actes de terrorisme à des actes de guerre et en étend la responsabilité aux états qui assistent ou hébergent leurs auteurs. C´est une percée majeure dans le domaine du droit international. Mais c´est aussi le cadre juridique qu´attendait l´administration Bush pour ordonner l´invasion de l´Afghanistan, puis celle de l´Irak. Du jour au lendemain, Jean-David Levitte devient la coqueluche des médias américains.


Un capital de sympathie qui lui sera précieux lorsque, devenu entre-temps ambassadeur à Washington, il lui faudra, un an et demi plus tard, « passer la serpillière », comme il le dit lui-même, à la suite de l´opposition farouche de Jacques Chirac au projet américain de renverser par la force Saddam Hussein. Aujourd´hui encore, Jean-David Levitte conserve précieusement dans un coin de son bureau deux souvenirs de cette époque de French bashing (dénigrement des Français) échevelé : un pin´s « Don´t attack France! » et un autocollant « The French were right! ».

En réalité, il y a pendant cette période de crise deux Levitte. Celui qui, dans ses télégrammes expédiés à l´élysée et à son ministre de tutelle Dominique de Villepin, exprime ses doutes sur la stratégie d´affrontement choisie, quitte à s´abriter prudemment derrière la formule « Vu de Washington, on estime que... ». Et celui qui, en vrai professionnel, défend publiquement la position de son gouvernement. « Aux états-Unis, qui ne se défend pas a tort », dit-il. Début 2003, il publie à la une du New York Times une lettre ouverte dénonçant la « campagne de désinformation » contre la France. Il téléphone à Bill O´Reilly, l´animateur ouvertement francophobe de la chaîne Fox News, et lui propose de venir s´expliquer sur son plateau. Surtout, il se promène de cocktails mondains en invitations officielles avec en poche la liste des insultes anti-Français circulant dans les médias. Chaque fois il la lit à ses hôtes en remplaçant « Français » par « Juifs » ou « Noirs ». Embarras des auditeurs. Ambiance gâchée. Mais effet garanti.

Bien rares sont ceux qui perçoivent, derrière l´impeccable loyauté des propos, les hésitations conceptuelles de Diplomator. Le 14 février 2003, à l´issue du flamboyant discours de Dominique de Villepin au Conseil de sécurité contre l´invasion de l´Irak, le secrétaire d´état, Colin Powell, glisse à l´oreille de l´ambassadeur de France : « Vous avez bien conscience que, après ce que vient de dire votre ministre, tous mes efforts pour améliorer nos relations sont réduits à néant. » Levitte hoche la tête.

Déjà réservé à son égard - le courant n´est jamais passé entre eux : trop dissemblables -, Villepin, qui sait lire entre les lignes les télégrammes de l´ambassadeur, ne va pas tarder à détester Jean-David Levitte. Et à faire partager sa méfiance à l´hôte de l´élysée. Motif : les rapports de plus en plus étroits noués entre le représentant de la France à Washington et un certain Nicolas Sarkozy. Pourtant, la première rencontre entre celui qui est alors ministre des Finances et Jean-David Levitte est toute récente : 2003, à l´occasion d´une visite du premier au états-Unis. Mais les deux hommes se rendent rapidement compte qu´ils ont en commun le souci d´un triple rééquilibrage : franco-américain, franco-européen et franco-israélien - ce sera le socle de leur relation.


Sarkozy reviendra à trois reprises à Washington avant son élection en mai 2007. Chaque fois il sera reçu par Levitte, qui lui organisera des rendez-vous avec George W. Bush, Condoleezza Rice, John McCain, Joseph Biden, et avec un jeune sénateur noir prometteur : Barack Obama. Un homme que Jean-David Levitte a repéré lors de la convention démocrate de Boston en juillet 2004, auquel il a rendu visite à Chicago et dont il a lu avec passion l´autobiographie, Les Rêves de mon père, avant de la faire découvrir à Nicolas Sarkozy.

à Paris, Dominique de Villepin parle de « trahison » et Jacques Chirac de « double jeu ». Levitte s´en défend avec véhémence : « Chaque fois, bien évidemment, j´ai informé l´élysée, dit-il. C´est le type même du faux procès. » Il n´empêche : le fait que le désormais candidat Sarkozy ne cache à personne le bien qu´il pense de l´ambassadeur sonne comme une confirmation aux oreilles du Premier ministre. Depuis lors, Villepin ne parle plus à Levitte.

Lorsque fin avril 2007, entre les deux tours de la présidentielle, Claude Guéant, le plus proche collaborateur de Nicolas Sarkozy, lui téléphone pour lui proposer le poste de conseiller diplomatique, la demande n´étonne donc pas Levitte. Et il répond oui, sans hésitation. « Tu es à Washington, dit Guéant, je suppose qu´il te faut un peu de temps pour te retourner. Quand peux-tu être à Paris? » « Demain », répond Levitte. Il prévient alors sa femme, qui remplit à merveille le « job à temps plein et non rémunéré » d´épouse d´ambassadeur, puis saute dans le premier avion. Les adieux officiels au Tout-Washington, ce sera pour plus tard. Le 16 juin, Jean-David Levitte retrouve son bureau du 2, rue de l´élysée.

Pour connaître un peu le nouveau président, il sait qu´avec lui le travail sera beaucoup plus intense qu´avec Jacques Chirac. Son ami Bernard Emié, qui fut son adjoint à la fin des années 1990 avant de devenir ambassadeur en Jordanie, au Liban puis en Turquie, lui offre d´ailleurs une petite plaque qui résume tout et que le conseiller suspend aussitôt derrière son fauteuil : « Ici, le possible est déjà fait, l´impossible est en cours. Pour les miracles, prévoir quarante-huit heures de délai. »


Depuis, c´est en somme ce que fait - plutôt ce que tente de faire - Jean-David Levitte, au service d´un président qui exige de lui une disponibilité totale. La cellule diplomatique, qui a récupéré au passage l´équipe Afrique jusque-là rattachée directement au chef de l´état (trois personnes dirigées par Bruno Joubert puis par André Parant), regroupe sous sa houlette une cinquantaine de fonctionnaires, jeunes pour la plupart et constamment sur le pont. Posé sur un coin de son bureau, parmi les huit téléphones aux lignes cryptées qui lui permettent d´être en contact avec ses homologues à travers le monde mais aussi avec les ministres et les ambassadeurs, il en est un réservé uniquement à Nicolas Sarkozy et à Claude Guéant, le secrétaire général de l´élysée, qu´il voit quotidiennement. Avec le président, qui le reçoit fréquemment et notamment lorsqu´une de ses notes revient avec la mention « m´en parler », beaucoup de décisions se prennent au portable. Nicolas Sarkozy appelle sans cesse, mais jamais de nuit; et s´il arrive à Levitte de le joindre, c´est uniquement en cas d´urgence. Respectueux de la hiérarchie, il préfère « passer par Claude », libre à Guéant de répercuter ou non le message sur celui que chacun, ici, nomme « le PR ».

« La politique extérieure, c´est le domaine réservé du chef de l´état, dit Levitte. Mon rôle est de dégager un consensus entre les différents pôles de proposition, puis de le soumettre à la décision du président. » Vaste tâche quand on a affaire à un homme qui a une idée nouvelle par jour, au point qu´il s´agit parfois de donner une apparence de sens au désordre, si fécond soit-il, et quand ce même homme a pour principe majeur d´associer les contraires afin de favoriser l´émulation - et tant pis pour les faibles!


Tout de froide détermination, Jean-David Levitte s´est ainsi opposé - le plus souvent avec succès - au volcanique conseiller spécial Henri Guaino qui, avec son euroscepticisme, son antiaméricanisme, ses imprudences, ses fulgurances, son mépris des diplomates et sa tendance à se prendre pour Dieu, est son exact contraire. à propos de l´Iran, par exemple : Henri Guaino a longtemps prôné l´ouverture en direction du régime de Téhéran, alors que Levitte campe sur la ligne dure des sanctions. Le fameux discours de Dakar, aussi, rédigé à la hâte par Guaino et qui fit scandale : s´il l´avait lu avant, Levitte ne cache pas qu´il ne l´aurait pas laissé passer - mais nul n´eut le loisir d´en prendre connaissance, pas même Sarkozy.

Autre exemple : l´Union pour la Méditerranée, pilotée par le conseiller spécial. Levitte, qui n´est pas loin de penser qu´il s´agit là d´une usine à gaz, s´est battu pour qu´à tout le moins l´ensemble de l´Union européenne y soit associé. à ses yeux, suivre les recommandations d´un électron libre ne peut que conduire la France à se fâcher avec l´ensemble de la planète, au moment même où le pays retrouve son rang sur la scène internationale.


Une seule fois cet affrontement feutré est sorti du cadre policé de la cour, là où les coups de dague s´administrent derrière des rideaux. C´était en novembre 2007. Dans l´avion qui l´emmène à Washington pour sa première visite officielle aux états-Unis, Nicolas Sarkozy fait lire à Jean-David Levitte le discours qu´il doit prononcer devant le Congrès. Rédacteur : Henri Guaino, qui n´est pas du déplacement. Effaré par la tonalité agressive du propos, Levitte explique : « Si vous dites cela, vous allez vous faire siffler par le Congrès. Ils risquent de se lever et de partir avant la fin du discours! » Sarkozy : « Que proposez-vous? » Levitte : « De le réécrire en gardant certains passages. » Le surlendemain, c´est un tout autre texte que le président lit devant les élus du peuple américain. à Paris, Guaino explose. Il est furieux et le fera savoir, devant témoins, au responsable, c´est-à-dire Levitte.

Il y a Henri Guaino, mais il y a aussi Bernard Kouchner, le ministre des Affaires étrangères. Autre forte personnalité et autre ego puissant avec qui Jean-David Levitte doit composer, même si, tranche un ministre, « face à Kouchner, en définitive, Levitte gagne toujours ». L´avantage, ici, est que les deux hommes se connaissent bien. Leur première rencontre remonte à avril 1975, lorsque, tout jeune chargé de mission à l´élysée, Levitte vit débouler dans son bureau le « French Doctor », fiévreux, de retour des maquis érythréens. « Il voulait que la France reconnaisse l´indépendance de l´érythrée, se souvient le conseiller. Je lui ai répondu que ce n´était pas à l´ordre du jour, puisque nous ne reconnaissions que les frontières héritées de la colonisation. Avec quinze ans d´avance, c´est lui qui avait raison. » Aujourd´hui, le tutoiement n´exclut pas les discussions animées, mais Jean-David Levitte a le tact et la courtoisie de laisser entendre à « Bernard » que son point de vue est toujours pris en compte - même quand ce n´est pas le cas.


Enfin, il y a Claude Guéant lui-même : missions sensibles, périmètre indéfini, liberté d´intervention totale, à l´image de la confiance que lui accorde Nicolas Sarkozy. Il ne viendrait pas à l´idée de Levitte, qui l´accompagne souvent, de Damas à Alger, de Bamako à Moscou, dans ses voyages discrets, là ou les caméras ne vont pas, de lui contester ne serait-ce qu´une part de ses prérogatives. Au point d´avaler avec élégance cette couleuvre qu´est la diplomatie parallèle et ses réseaux de l´ombre parfois utilisés par les secrétaires généraux. Lui qui connaît le « missi dominici » occulte du Château en matière africaine, Robert Bourgi, depuis l´époque du cabinet de Jean-Bernard Raimond estime ainsi qu´il est normal que le président dispose de « ses propres canaux d´information ». Certes, ce n´est pas sa tasse de thé, mais Diplomator est avant tout un réaliste...

Palais de l´élysée, mercredi 9 décembre 2009. Tous les habitants du Château et des dizaines d´invités de marque sont venus assister à la remise de l´épée d´académicien des sciences morales et politiques à Jean-David Levitte par Nicolas Sarkozy en personne. L´atmosphère est bon enfant et le PR est d´humeur badine : « Six ans sous Valéry Giscard d´Estaing, cinq ans auprès de Jacques Chirac et deux ans et demi avec moi. Et on n´a pas fini, Jean-David! La seule personne totalement compatible avec les trois! Triplé sans précédent! Au fond, Jean-David, vous êtes inoxydable! » Puis, soudain grave, Sarkozy ajoute : « J´attends ce moment où, derrière le Jean-David Levitte policé, sortira le Levitte original. Celui qui, après avoir travaillé avec trois présidents, dira vraiment ce qu´il pense. Quand il sera libéré. » Chacun se tourne alors vers le nouvel académicien. Sa réponse, brève, commence par cette phrase : « On ne répond pas au président de la République. »

Tout Levitte est là. Quant aux Mémoires, ils risquent de se faire attendre. Interrogé sur la date de sa « libération », donc de la fin de sa carrière de grand serviteur de l´état, l´enfant de Moissac se contente de glisser : « Je ne me suis pas encore fixé de limites. »



Les traités « imposés » ou « inégaux »
  • Dernier livre lu : Le Lièvre de Patagonie, de Claude Lanzmann
  • écrivain préféré : Albert Camus
  • Musiciens préférés : Beethoven, Bach
  • Cinéastes préférés : Truffaut, Chabrol
  • Hobby : le piano (dix ans d´études)
  • Sports pratiqués : aucun (a arrêté le ski, il y a douze ans, après une fracture de l´épaule)
  • Lieu de vacances : Saint-Rémy-de-Provence
  • Principaux traits de caractère : Ne se met jamais en colère, est minutieux, attentif, a tendance à tout ranger et à penser à tout (y compris aux cadeaux d´anniversaire pour les chefs d´état de passage en France).
  • Ses détracteurs disent qu´il a l´art de se rendre indispensable. Quoi qu´il en soit, il l´est.

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