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Lune de fiel

CHINE-OCCIDENT Entre les grandes puissances sur le déclin et la vieille nation qui revient de loin, la méfiance d´aujourd´hui prend sa source au XIXe siècle. Rappel historique.
Le président chinois Hu Jintao accueillant Barack Obama en visite officielle à Pékin, en novembre 2009. (crédit: Andy Wong/AP/SIPA Press)Le président chinois Hu Jintao accueillant Barack Obama en visite officielle à Pékin, en novembre 2009. (crédit: Andy Wong/AP/SIPA Press)

Après deux guerres ruineuses et une crise qui ne l´est pas moins, le règne des états-Unis semble arriver à son couchant. Or « un chameau qui meurt amaigri reste plus encombrant qu´un cheval1 » : la Chine n´entend pas assumer l´encombrant statut de « nouveau maître du monde2 ». Elle se considère comme un pays en voie de développement, consacrant toutes ses forces à rattraper son retard vis-à-vis de l´Occident. Championne à l´exportation, troisième et bientôt deuxième puissance économique mondiale, pourvue d´un système politique « autoritaire » ou « capitaliste ultralibéral », selon les présentations, elle suscite une inquiétude mêlée d´incompréhension. La qualité des relations sino-occidentales déterminera pourtant dans une large mesure la future configuration géopolitique de la planète.


L´équilibre qui tente aujourd´hui de se mettre en place demeure fragile, comme l´ont récemment souligné les querelles sur la vente d´armes à Taïwan par les états-Unis, l´affaire Google ou la rencontre entre Barack Obama et le dalaï-lama. L´Occident, littéralement désorienté, peine toujours à comprendre la façon dont agit ou réagit la Chine. Pour mieux la rallier à sa cause et à ses intérêts, il l´invite à « prendre plus de responsabilités internationales ». Or, côté chinois, on n´hésite pas à prendre position contre les états-Unis chaque fois que cela semble indispensable. Ainsi à propos de la guerre en Afghanistan.

En fait, la Chine profite pleinement de la mondialisation. Depuis trente ans, le pays souhaite clairement « se remettre sur les rails de la communauté internationale », c´est-à-dire se développer, s´adapter aux règlements internationaux - et non les défier. Comment expliquer alors cette récusation, parfois systématique, des critiques occidentales? Pour le comprendre, Il faut se tourner vers le passé. Car la Chine a bonne mémoire.

Fin 2009, la Chine a condamné à mort et exécuté par injection létale un Britannique, Akmal Shaikh, présenté par sa famille comme « souffrant de troubles bipolaires3 ». Il avait été arrêté à l´aéroport d´Urum-qi (Xinjiang), en septembre 2007, avec quatre kilos d´héroïne dans sa valise. Troublante réminiscence : l´affaire suscita en Occident de violentes protestations, presque similaires à celles qui marquèrent, cent soixante-dix ans plus tôt, le premier heurt entre les deux civilisations. Le gouvernement britannique et son Premier ministre, après avoir en vain appelé à la clémence, ont condamné l´exécution « dans les termes les plus fermes » et convoqué à deux reprises l´ambassadrice de Chine à Londres. Un journaliste de Telegraph Media alla jusqu´à regretter, sur son blog, que « le temps de la diplomatie de la canonnière [soit] révolu depuis longtemps » et que Londres ne puisse demander à l´Union européenne davantage que l´imposition « de sanctions commerciales importantes et dommageables4 » à la Chine. Pour de nombreux Chinois, c´est le scénario de 1840 qui semblait se rejouer.


Tout commença en effet cette année-là, lorsque la Grande-Bretagne se trouva confrontée à la décision des autorités impériales chinoises d´interdire le commerce de l´opium et de détruire 1188 tonnes de drogue, principalement confisquées à des commerçants anglais. à la demande du Premier ministre d´alors, William Lamb (lord Melbourne), la Chambre des communes vota l´envoi d´un corps expéditionnaire contre la dynastie céleste Qing. Cette première guerre de l´Opium marqua le début du déclin de la Chine et le point de départ d´une longue relation conflictuelle entre l´empire du Milieu et l´Occident. Tout comme aujourd´hui, le n?ud du conflit tenait au déséquilibre des échanges commerciaux. Avant cette guerre, les exportations de la Chine vers la Grande-Bretagne (thé, soie, porcelaine...) lui valaient un excédent commercial équivalant à 26 millions de dollars, une somme gigantesque à l´époque. Et les Chinois exigeaient des commerçants anglais qu´ils paient en argent massif, selon les coutumes du temps.

En revanche, le Royaume-Uni ne savait trop quoi exporter vers cet empire largement autosuffisant; l´indépendance américaine avait par ailleurs privé Albion d´une partie de ses ressources financières. Il lui fallait donc à tout prix parvenir à équilibrer son commerce avec la Chine. C´est ainsi que l´opium devint une option, puis une solution. La culture du pavot n´était pas une tradition chinoise. Importé de l´ouest par la route de la soie, dans l´Antiquité, l´opium était destiné à un usage médical. Mais à la cour impériale comme dans les milieux les plus modestes, l´abus de sa consommation était réel, bien que limité. Le paradoxe veut d´ailleurs que l´Inde, d´où l´opium allait bientôt affluer, n´en ait jamais consommé avant sa colonisation par les Britanniques.

Dans ce contexte, la Chine représentait pour les Anglais le marché idéal. Dès les années 1820, des contrebandiers introduisirent dans le pays près de 4000 caisses d´opium (à peine 200 kilos). Vingt ans plus tard, les importations atteignaient plus de 40000 caisses. Hors des frontières de la Chine, on avait peu conscience du drame humain que constituait pareil phénomène. Jusqu´alors, la vieille nation vivait dans un isolement presque total, en autarcie économique, ignorant pratiquement tout de ce qui se passait hors de chez elle. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le pays connut une période qualifiée d´« âge fleuri de Kang Qian5 ». étendu sur 13 millions de kilomètres carrés, l´empire comptait près de 300 millions d´habitants, soit près du quart de la population du globe. En 1900, on dénombrait pas moins de onze armées étrangères stationnant sur le sol chinois, parfois issues de nations parfaitement inconnues des populations locales. Celles-ci vécurent très mal cette intrusion et le déclin à venir, qui n´ont pas manqué, l´une et l´autre, de laisser des traces profondes dans les mentalités.


Sans ces tragiques événements, la Chine aurait peut-être quand même raté le tournant historique de la révolution industrielle du XIXe siècle. Mais son immensité territoriale, sa démographie et l´ardeur industrieuse de ses populations faisaient alors d´elle la première économie du monde. Bien qu´ignorante des plus récentes innovations techniques, sa civilisation était extrêmement raffinée, paisible et engagée dans certains changements, même si ses élites étaient isolationnistes et très conservatrices.

La guerre de l´Opium eut des conséquences terribles. Le traité de Nankin, en 1842, força la Chine à céder Hong Kong, à payer une indemnité de guerre de l´ordre de 21 millions de taels d´argent6, à transférer ses droits de douane aux Anglais, à reconnaître la juridiction consulaire britannique et à accorder à Londres la clause de la nation la plus favorisée.

Si la signature de l´armistice du 22 juin 1940 par le maréchal Pétain constitua une insulte pour le peuple français, le traité de Nankin ne représenta que le premier d´une longue liste d´« armistices » toujours plus humiliants pour l´orgueil national chinois, qui susciteront des ranc?urs et des frustrations jamais apaisées, tout au long du XIXe siècle. Après Nankin, plusieurs autres traités dits « imposés » ou « inégaux7 » furent en effet signés, souvent à l´issue d´une défaite militaire chinoise ou sous la menace d´une invasion imminente des puissances occidentales. En 1844, le traité de Wangxia, signé avec les états-Unis, et le traité de Whanpoa, avec la France, accordèrent aux deux pays les mêmes avantages qu´aux Anglais, étendus au droit d´évangéliser et de construire des églises. En 1858, après la seconde guerre de l´Opium, le traité de Tianjin rassembla les signatures chinoise, britannique, russe, américaine et française. La même année, la Russie envahit le nord du pays, battit l´armée chinoise et, par le traité d´Aigun, reçut plus de 600000 kilomètres carrés. « La Russie a réussi à arracher à la Chine un territoire grand comme la France et l´Allemagne réunies et un fleuve long comme le Danube », commenta Friedrich Engels. En 1860, ce fut le tour du traité de Pékin, après le sac du palais d´été et sa destruction totale par la coalition franco-anglaise. Si Victor Hugo protesta alors violemment dans sa fameuse lettre au capitaine Butler8, il ne constata pas lui-même les effets ravageurs de cet acte perpétré par « nous, Européens [...], les civilisés », contre « les Chinois [...] barbares ». L´incendie du palais d´été eut pour but d´infliger aux Chinois une leçon inoubliable. La leçon n´a pas été oubliée.


On pourra citer encore le traité de Shimonoseki (Maguan) en 1895 à l´issue de la guerre sino-japonaise (cession de Taïwan et des îles Senkaku) et surtout, en 1901, le « protocole de paix Boxer » (traité de Xinchou), entre la Chine et la « coalition armée de huit pays9 ». La Chine s´engageait à payer, intérêts compris, plus de 982 millions de taels d´argent, l´équivalent de 6 milliards de dollars d´aujourd´hui10. D´un traité à l´autre, il devint impossible au gouvernement impérial Qing de rassembler les sommes colossales exigées par ses vainqueurs11.


Son économie dévitalisée par ces conflits successifs, la Chine avait par ailleurs perdu le contrôle de ses douanes en même temps que la possibilité de maîtriser ses échanges extérieurs. Il ne restait donc d´autre solution que d´écraser d´impôts une population déjà lourdement appauvrie. C´est ainsi que fut saignée à blanc une Chine jusqu´alors prospère 12. En 2010, les Chinois gardent-ils une rancune historique envers l´Occident? C´est sûrement vrai d´une partie de la population. Il n´en va pas de même pour les hommes au pouvoir, formés par la tradition confucéenne. Un détail - essentiel - pourrait en témoigner : l´attitude similaire du président de la Chine du Kuomintang (Tchang Kaï-chek) puis du président de la Chine communiste (Mao Tsé-toung), qui tous deux ont choisi, à tour de rôle, de « se venger par des bienfaits13 » en accordant l´absolution aux envahisseurs japonais et en renonçant aux indemnités de guerre - quelque 50 milliards de dollars - que Tokyo aurait dû payer. Communiste ou nationaliste, un Chinois reste au fond de lui-même profondément influencé par le confucianisme. Même Mao ne faisait pas exception, malgré la lutte de toute sa vie contre le grand maître de la pensée chinoise.

L´adage biblique « ?il pour ?il, dent pour dent » n´a rien de confucéen. Quand l´Occident critique « l´arrogance » de la diplomatie chinoise, le gouvernement de Pékin est souvent confronté, au même moment, à une population furieuse des « concessions » de ses dirigeants, qu´elle juge trop « faibles » envers l´Occident. Le récent best-seller La Chine n´est pas contente14, un ouvrage très critiqué par les élites, témoigne bien de cette mauvaise humeur du « petit peuple ». L´objectif de « monde harmonieux » ou la stratégie de « non-ennemi » avancés par le président Hu Jintao, illustrés par le slogan des JO de 2008 : « Un monde, un rêve », révèlent bien les ambitions d´un pays présenté çà et là comme le nouveau géant de la scène internationale, alors qu´il n´aspire qu´à être accepté par les autres puissances et reconnu comme l´un des grands pays du monde.


La Chine n´est pas une démocratie occidentale. Elle a été souvent battue, presque colonisée, tyrannisée et exploitée. Si elle est en train de rattraper son retard, elle n´est pas encore certaine de retrouver dans le monde de demain la place qui était la sienne avant la guerre de l´Opium. Dès lors, comment s´étonner de son extrême sensibilité à des critiques qui la renvoient à la mémoire des avanies subies? Les allusions permanentes, par exemple, aux « retards » réels ou supposés du pays, retards que les Chinois tendent à attribuer aux invasions et destructions étrangères dont leurs aïeux ont tant souffert au cours des deux derniers siècles. Voilà comment une critique jugée anodine par un Occidental sera ressentie comme blessante, voire menaçante, par un Chinois ordinaire.

Les Occidentaux, à tort, ont fini par juger normal que la Chine se range de leur côté sur nombre de dossiers, même quand elle n´y trouve aucun avantage comme dans le cas épineux de la Corée du Nord. Aussi, quel choc à l´Ouest lorsque, aiguillonnée par son opinion publique, la Chine entreprend de défendre ses propres intérêts, comme elle a commencé à le faire dans les négociations climatiques de Copenhague ou sur la question du nucléaire iranien. Comme si la simple affirmation par la Chine de sa fierté et de ses intérêts nationaux constituait, en soi, une menace pour la tranquillité de la planète. Les dirigeants occidentaux ne sont certainement pas si craintifs, ils restent toutefois probablement résolus à user jusqu´à la corde une stratégie du « chantage à la responsabilité » qui a montré son efficacité dans le passé mais dont tout indique qu´elle a désormais atteint ses limites.

L´Histoire, on l´a compris, pèse encore douloureusement sur le cours et le style de la diplomatie chinoise. Mais il va falloir tourner la page. Avec sagesse, courage et indulgence. Encore faut-il que soient réunies deux conditions : que la Chine recouvre une entière confiance en elle comme envers sa population; que l´Occident, de son côté, en vienne enfin à accepter une Chine différente, capable de concevoir et de mettre en ?uvre, comme elle l´entend, son modèle de développement.



  • 1. Citation issue d´un des plus grands romans classiques chinois, Le Rêve dans le pavillon rouge, de Cao Xueqin.
  • 2. L´Expansion no 747, décembre 2009.
  • 3. D´après sa famille, Akmal Shaikh souffrait de troubles mentaux et ne savait pas ce qu´il faisait. Mais elle n´a pu fournir les attestations médicales nécessaires aux autorités chinoises, qui ont considéré qu´il devait en conséquence être considéré comme responsable de ses actes.
  • 4. http://blogs.telegraph.co.uk/news/georgepitcher/100020842/china-must-spare-akmal-shaikh-or-face-serious-consequences/
  • 5. Cette période (1681-1796) couvre les règnes de trois empereurs : Kangxi, Yongzheng et Qianlong. Il faut se garder de l´idéaliser : lorsque l´émissaire Macartney arriva en Chine en 1793, il décrivit un pays misérable, « une population extrêmement pauvre, très mal vêtue, les soldats de l´armée du Céleste Empire ressemblant à des mendiants, la science et la technologie très en retard sur l´Occident ».
  • 6. à la fin du XIXe siècle, un tael d´argent permettait à un paysan chinois de vivre environ six mois. La somme de 21 millions de taels correspond au tiers des revenus du gouvernement impérial de l´époque.
  • 7. En 1920, Sun Yat-sen, père fondateur de la République de Chine, proposa cette terminologie pour qualifier les traités signés dans des conditions inégales, ou imposés après la défaite militaire : des traités non équitables portant atteinte à la souveraineté et à l´intégralité territoriale du pays. Il en proposa en 1924 l´abolition totale, que Mao mit en ?uvre en 1949 lorsqu´il fonda la République populaire de Chine.
  • 8. Lettre au capitaine Butler, écrite de Hauteville House, le 25 novembre 1861.
  • 9. L´Autriche-Hongrie, la France, l´Allemagne, la Grande-Bretagne, l´Italie, le Japon, la Russie et les états-Unis.
  • 10. Les huit pays exigèrent aussi près de 17 millions de taels d´argent de la part des 17 provinces abritant des églises occidentales détruites par les Boxers.
  • 11. Citons encore le traité de Nankin (21 millions de taels d´argent), le traité de Maguan (200 millions de taels d´argent).
  • 12. à titre de comparaison : en 1867, les états-Unis achetèrent l´Alaska à la Russie pour 7,2 millions de dollars, puis en 1803, la Louisiane à la France pour 15 millions de dollars.
  • 13. Les Entretiens de Confucius. Une autre traduction : « rendre le bien pour le mal ».
  • 14. Le livre s´est vendu à près de un million d´exemplaires.


Les traités « imposés » ou « inégaux »
  • 1842 Traité de Nankin (avec l´Angleterre, cession de Hong Kong)
  • 1844 Traité de Wangxia (avec les états-Unis)
  • 1844 Traité de Whanpoa (avec la France)
  • 1851 Traité de Kouldja (avec la Russie)
  • 1858 Traité de Tianjin (avec l´Angleterre, la Russie, les états-Unis, la France)
  • 1858 Traité d´Aigun (avec la Russie)
  • 1860 Traité de Pékin (avec l´Angleterre et la France - sac du palais d´été)
  • 1895 Traité de Maguan (avec le Japon, cession de Taïwan)
  • 1901 Traité de Xinchou (avec une coalition de huit pays)

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