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J Street : LOBBY contre LOBBY

L'organisation juive progressiste créée en 2008 a le vent en poupe. Soutien « critique » d'Israël, elle milite pour un règlement du conflit israélo-palestinien sur le principe « deux peuples - deux États ».
De guauche à droite : Daniel Kohl, vice-président de J Street, en charge des affaires politiques, Jeremy Ben-Ami, fondateur et président, et Rachel Lerner, vice-présidente.(crédit : Henry Leutwyler/Agence A)De guauche à droite : Daniel Kohl, vice-président de J Street, en charge des affaires politiques, Jeremy Ben-Ami, fondateur et président, et Rachel Lerner, vice-présidente.(crédit : Henry Leutwyler/Agence A)

« En huit ans, il n'y a eu ni lueur d'espoir ni progrès de faits » : c'est en ces termes que Barack Obama a liquidé l'héritage diplomatique de George W. Bush au Moyen-Orient et pris à rebrousse-poil son auditoire composé de représentants des principales organisations juives américaines. C'était en juillet 2009, dans le salon Roosevelt de la Maison Blanche. Au moins un participant de cette rencontre goûta pleinement cette sortie du président Obama : le fondateur du lobby progressiste JStreet, Jeremy Ben-Ami.

Montée sur le modèle d'une start-up, l'organisation juive JStreet se permet de critiquer Israël de manière « constructive », tout en appelant au règlement du conflit israélo-palestinien selon la solution de « deux peuples-deux États ». Une vision iconoclaste, à l'opposé de celle des puissantes organisations juives américaines, qui plaident au contraire pour le soutien inconditionnel des États-Unis à l'État hébreu - y compris sur le dossier de la colonisation. Leur conception des relations israélo-américaines a connu son âge d'or sous la présidence Bush. Ces mêmes organisations s'étaient élevées contre l'invitation de JStreet à la Maison Blanche, arguant de sa marginalité au sein de la communauté juive. En vain. Depuis cette rencontre, JStreet, nouveau venu à Washington, fait de plus en plus entendre sa voix.

Car à la bourse des lobbys, la cote de JStreet est nettement à la hausse. Il faut dire que les bonnes fées se sont penchées sur son berceau dès sa naissance. Un an à peine après sa création, le New York Times Magazine lui consacrait dix pages, et à la première convention de JStreet, en octobre dernier, Jim Jones, conseiller à la sécurité d'Obama, annonçait lui-même que le règlement du problème palestinien était la priorité de la politique étrangère du nouveau président. Il ajouta même que la Maison Blanche serait représentée à chacune des conventions de JStreet, au grand dam de l'Aipac (American Israel Public Affairs Committee), la principale organisation juive américaine, qui focalisait jusque-là l'essentiel de l'attention des politiques américains. Leur convention annuelle constitue d'ailleurs à ce jour le grand raout qu'aucun ténor politique ne doit manquer. Hillary Clinton y a même célébré, en mars dernier, les noces diplomatiques éternelles d'Israël et des États-Unis.

Ben-Ami a surtout effectué fin avril, avec une dizaine de membres de JStreet, une tournée d'une semaine au Proche-Orient au cours de laquelle il a pu rencontrer les principaux acteurs d'un règlement du conflit, Shimon Peres, le président israélien, Ron Dermer, le principal conseiller de Netanyahou, Tzipi Livni, chef de l'opposition israélienne, Salam Fayyad, le Premier ministre palestinien, et le roi Abdallah de Jordanie, qui lui a confié ses craintes qu'une guerre n'embrase à nouveau la région. Une véritable consécration pour une très jeune organisation qui fait désormais des émules : l'appel lancé par J Call (un forum créé par des intellectuels européens) début mai aux juifs européens, libéraux et « éclairés », pour un règlement du conflit s'inspire directement de JStreet. À l'instar de sa « grande s?ur », la création de l'organisation européenne a également entraîné une levée de boucliers des organisations déjà en place, notamment de la part du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), qui s'est violemment opposé à son lancement.


La fulgurante réussite de la start-up JStreet s'explique aisément. Elle est d'abord venue combler un vide inexplicable : l'absence d'un lobby juif américain pacifiste, critique d'Israël tout en y étant attaché, et qui viendrait battre en brèche l'influence des organisations juives américaines les plus conservatrices. Le moment surtout ne pouvait être plus favorable. Les plaques géopolitiques au Proche-Orient sont en effet en train de bouger. Obama met tout son poids politique dans la résolution du conflit, avec en ligne de mire la reprise de négociations de paix indirectes. Le président américain n'a d'ailleurs pas hésité à rabrouer l'allié israélien à l'annonce de la création de nouveaux logements juifs dans le quartier arabe de Jérusalem.

L'image ternie d'Israël pèse également sur les débats. L'usage disproportionné de la force lors de l'offensive menée à Gaza - dénoncé par le rapport Goldstone - et, plus récemment, à l'occasion de l'opération commando lancée contre une flottille d'aide aux Palestiniens, destinée justement à Gaza, a entaché l'image d'Israël sur la scène internationale.

Surtout, la communauté juive américaine, qui a voté à 80 % pour Obama, se rapproche sur le plan sociologique et même idéologique du discours de JStreet. En effet, la génération la plus âgée, celle qui a connu l'Holocauste, est en train de s'effacer et la voix des « anciens », comme celle d'Elie Wiesel, qui est ouvertement opposé à l'approche d'Obama sur Jérusalem, est de plus en plus décalée par rapport aux aspirations de la communauté juive. Israël n'est plus ce totem sacré, sanctuaire pour les Juifs du monde au cas où le pire devait à nouveau advenir. Un récent sondage montrait par exemple que 80 % des Juifs américains mettaient la sécurité d'Israël au huitième rang de leurs préoccupations, loin derrière l'assurance santé. Comme si la communauté juive américaine, « passionnément modérée » selon Ben-Ami, était en quête d'un nouveau leadership, que JStreet serait susceptible d'incarner.

Mais les jeux sont loin d'être faits. JStreet : combien de divisions au juste? Un budget de 3 millions de dollars et une équipe composée d'une trentaine de personnes... bien peu au regard de ses concurrents. JStreet est aussi une structure tripartite originale. C'est d'abord un lobby classique, destiné à influencer le vote des membres du Congrès dans un sens qui lui est favorable. C'est ensuite un « PAC » (Political Action Committee), un comité conçu pour financer les candidats aux élections législatives qui adhèrent à ses principes. C'est enfin un fonds éducatif, implanté notamment dans les campus universitaires pour sensibiliser les jeunes Juifs américains à la situation au Proche-Orient. De ces trois branches, l'action du PAC est la plus stratégique. Elle a notamment permis en 2008 de lever 575000 dollars pour quarante et un candidats au Congrès, dont deux sénateurs. À l'exception de l'un d'entre eux, tous les candidats étaient démocrates. Juifs ou non, élus du Nord comme du Sud, fermement attachés à la sécurité d'Israël et à l'amitié entre Washington et Tel-Aviv, ils se distinguaient cependant par leur critique publique des colonies et leur soutien à la solution de deux États dans les frontières de 1967. Sur quarante et un candidats, trente et un ont été élus. Un beau succès pour JStreet.

L'organisation se démarque aussi par un activisme très agressif, conjuguant lobbying traditionnel, « e-politics » pour diffuser via Internet ses prises de position et la création d'une base militante estimée à quelque 115000 personnes.

À la différence de ses cons?urs conservatrices et notamment l'Aipac, JStreet avance à visage découvert et « communique ». Mails, conférences, vidéos sur YouTube, elle cultive une visibilité maximale, aux antipodes de sa rivale quasi déclarée. Et Ben-Ami de comparer son face-à-face avec l'Aipac à un combat entre David et Goliath. Car avec 60 millions de dollars de budget, 300 employés et cinquante ans d'existence, la plus puissante des organisations américaines (avec l'Anti-Defamation League) fait partie de la légende du lobbying politique à Washington. L'Aipac a notamment réussi à rendre illégitime toute critique de l'État hébreu, notamment au Congrès.

Telle est en tout cas la thèse de deux politologues américains, John Mearsheimer et Stephen Walt, dans Le Lobby d'Israël, un ouvrage publié en 2006. Pour les auteurs, l'Aipac ce lobby pro-israélien très puissant, « tiendrait » la politique étrangère américaine au Proche-Orient.

Si le point de vue est exagéré, personne ne nie l'influence considérable de l'Aipac sur le Congrès américain. Parmi ses récents faits d'armes, l'organisation a réussi à faire signer en mai 2009 par 329 membres du Congrès une lettre exhortant le président américain à rester l'ami fidèle d'Israël. JStreet, qui a riposté en demandant aux États-Unis de soutenir le processus de paix et la création d'institutions viables en Cisjordanie, n'a recueilli que 87 signatures. Les appels aux sanctions contre l'Iran tout comme le soutien militaire renouvelé chaque année à Israël (2 milliards de dollars pour 2009) sont également à mettre au crédit de l'Aipac.

Surtout, cette organisation dispose dans chaque circonscription électorale d'un donateur susceptible de décrocher son téléphone pour demander des comptes à un élu. Comme le dit J.J. Goldberg, auteur de Le Pouvoir juif : voyage à l'intérieur de l'establishment juif américain, JStreet ne disposera jamais du même pouvoir de nuisance que l'Aipac et ne sera jamais en mesure de submerger le bureau d'un homme politique d'une cascade d'appels le menaçant de financer son concurrent dans le seul but d'infléchir sa politique.


S'il est incontestable, le succès de JStreet ne monte pas à la tête de Jeremy Ben-Ami. Ce lobbyiste de 42 ans aux cheveux roux, tribun à ses heures, a d'abord une cause à défendre. Et il le fait bien. Le 7 mai, à Washington DC, il inaugure une antenne locale de JStreet pour relayer l'action de l'organisation dans la capitale américaine. La foule est dense, très diverse, une centaine de Juifs américains, donateurs, militants, jeunes et vieux, religieux ou laïcs. Voix forte et scansion étudiée, Ben-Ami chauffe l'assemblée avec des arguments qui, vus d'Europe, apparaissent comme des évidences : respect du droit des Palestiniens, soutien inconditionnel à l'action d'Obama, droit à la critique d'Israël. Il annonce triomphalement que JStreet a levé pour les élections partielles de renouvellement du Congrès en novembre prochain 1 million de dollars. La foule rugit. On est bien en Amérique. Dans la salle, Sarah, Arabe américaine de Detroit venue avec une amie juive, se réjouit d'entendre un tel discours. L'enthousiasme est communicatif, comme la certitude largement partagée d'aller dans le bon sens de l'Histoire.

Comme il le dit lui-même, Ben-Ami est un fou de politique. À 14 ans, il distribuait à New York des tracts en faveur de Jimmy Carter. Ce démocrate convaincu a surtout travaillé sous la présidence Clinton comme conseiller pour les questions de santé. Ce qui lui a ouvert des portes à la Maison Blanche.

Il se rappelle avoir lancé JStreet dans son appartement. Il dirige aujour-d'hui l'organisation pour un salaire de 200000 dollars par an, et s'il avoue ne pas avoir été contacté, Ben-Ami salue avec enthousiasme l'initiative européenne J Call. Son engagement pour la survie d'Israël en tant qu'État démocratique et juif - véritable credo de JStreet - est aussi sentimental que rationnel.

Marié à une Israélienne rencontrée en 2001 sur Internet (sur un site non communautaire), il a vécu en Israël pour y apprendre l'hébreu. Ses arrière-grands-parents furent parmi les premiers Juifs russes à accomplir leur alyah (retour vers la Terre promise) en 1882 et son père fut l'un des commandants de l'Irgoun, le mouvement nationaliste juif, alors qualifié de « terroriste », qui combattait les Britanniques pour obtenir l'indépendance d'Israël.

Ben-Ami dispose donc d'une certaine légitimité lorsqu'il assure que la politique menée par Netanyahou est suicidaire. Car pour lui comme pour de nombreux observateurs, seule la création d'un État palestinien sur une partie du territoire serait à même de préserver l'identité juive sur le reste de l'ex-Palestine. Ne serait-ce que pour des raisons démographiques. Comme le dit loyalement la porte-parole de JStreet, Amy Spitalnik, une jeune Juive américaine de Boston : « Lorsqu'un de vos amis est manifestement trop ivre pour conduire, vous ne le laissez pas rentrer seul chez lui. »

Traité tour à tour de « traître » ou de « Judas », Ben-Ami est devenu une cible privilégiée pour ses détracteurs. Ses relations avec l'Aipac sont notoirement froides, et aucun de leurs représentants ne s'est déplacé lors de la convention de JStreet, alors que des membres de cette dernière étaient présents lors de la dernière rencontre de l'Aipac. Plus grave, une campagne de dénigrement a été lancée, alléguant que JStreet recevait de l'argent saoudien. Quant à sa condamnation de l'invasion de Gaza par Tsahal, elle a également valu à Ben-Ami une volée de bois vert, y compris parmi ses alliés naturels. Ainsi, le rabbin Eric Yoffie, président de l'organisation progressiste « Union for Reform Judaism », a qualifié les propos de Ben-Ami de « moralement défaillants et d'une naïveté consternante ».


Mais l'homme est pourtant en train de réussir son pari. JStreet dérange, fait bouger les lignes, occupe le terrain, et les vents lui semblent désormais plus favorables. Le monopole de la représentation juive américaine serait-il en train de se scinder? Ben-Ami le pense en invoquant les 80 % de Juifs américains ayant voté Obama et les 76 % de ceux qui disent qu'ils auraient accepté les accords de Camp David II.

Alors, héraut de la majorité juive américaine silencieuse? Son combat - comme celui de JStreet - est avant tout de préserver le caractère juif et démocratique d'Israël. Lorsqu'il vivait là-bas, Ben-Ami a réalisé que si rien n'était fait pour séparer les deux peuples, ses enfants ne seraient plus en mesure de visiter un État juif qu'ils pourraient considérer comme le leur. Car pour lui, seule la création d'un État palestinien peut garantir la pérennité d'un État Juif. Mais c'est précisément là que le bât blesse. Un État peut-il être juif et démocratique? Et que faire des Arabes israéliens qui n'ont pas cette judéité en partage? Un État peut-il être ethnocratique et démocratique? N'est-ce pas justement le propre des démocraties que de ne pas avoir de caractère substantiel?

Ben-Ami n'a pas les réponses à ces questions parce qu'il ne se les est jamais posées. Tout à son combat, il a les yeux rivés sur l'horizon d'une paix inéluctable. C'est une question de vie et de mort. Pour Israël surtout.



ORGANISATIONS L'Aipac et les autres
Les principaux lobbys juifs américains sont classés à droite du spectre politique. Résolument sionistes, ils plaident pour un soutien inconditionnel des États-Unis à l'État d'Israël. Leur agenda inclut notamment le soutien à la colonisation dans les territoires occupés, la condamnation du rapport Goldstone et l'identification de la menace iranienne comme prioritaire, y compris pour les États-Unis, par rapport au conflit palestinien. Parmi une myriade d'organisations, voici les principales :

  • - l'Aipac (American Israel Public Affairs Committee), fondé dans les années 1950 et fort de 100000 membres, est le principal lobby juif. Sa convention annuelle est l'événement à ne pas rater pour le personnel politique américain;
  • - The Anti-Defamation League, fondée en 1913 pour combattre toutes formes d'antisémitisme. Elle est dirigée par Abraham Foxman;
  • - The American Jewish Congress, fondé en 1918;
  • - The Conference of Presidents est depuis les années 1950 une plate-forme rassemblant 52 organisations juives, dont les trois précitées, afin que la communauté juive américaine parle d'une seule voix. Présidée par Malcolm Hoenlein, c'est le forum principal de débat des relations américano-israéliennes. Cette organisation comprend également des organisations de gauche, plaidant pour une résolution du conflit selon le principe de deux peuples-deux États, telle que « Americans for Peace Now », mais dont les voix étaient minoritaires... jusqu'à l'avènement de JStreet, qui ne fait pour l'instant pas partie de cette conférence.

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