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Silvio Berlusconi : Il Gladiatore

On le croyait définitivement discrédité par ses frasques sexuelles et par les accusations de corruption qui pèsent sur lui et son entourage. Contre toute attente, les élections régionales de mars 2010 ont renforcé la position de l'inénarrable président du Conseil italien, qui n'aime rien tant que l'adversité. Est-il insubmersible? Quels sont les secrets de sa longévité politique?
Le président du conseil italien à Rome,en 2008.(crédit : Riccardo Antimiani/Eidon/Maxppp)Le président du conseil italien à Rome,en 2008.(crédit : Riccardo Antimiani/Eidon/Maxppp)

« Il Gladiatore ». Tel pourrait être le nouveau surnom de Silvio Berlusconi. En 1994, lorsqu'il décide de se lancer en politique, son discours inaugural, fondateur du mouvement Forza Italia, annonce sa volonté de « descendre dans l'arène politique ». Seize ans plus tard, Il Gladiatore est toujours là, au centre du cirque, rendant coup pour coup jusqu'à la victoire.

La dernière en date n'est pas la moins surprenante. Accusé de corruption, soupçonné de collusion avec la mafia, inquiété par les rumeurs concernant ses frasques sexuelles, considéré comme un bouffon par une partie de ses concitoyens, le président du Peuple de la liberté (PDL), à la tête d'une coalition de droite, sort pourtant une nouvelle fois triomphant d'un scrutin intermédiaire où il était considéré sérieusement en difficulté par de nombreux journaux, notamment à l'étranger. À l'issue du second tour des élections régionales, le 29 mars 2010, la gauche, qui détenait onze régions sur treize, n'en dirige plus que sept, tandis que la Ligue du Nord, alliée de Berlusconi, gagne pour la première fois la Vénétie et le Piémont. Le PDL, codirigé par Il Cavaliere et Gianfranco Fini, reste la première formation politique, avec 26,7 % des suffrages (contre 25,9 % pour le Parti démocrate). De quoi faire pâlir d'envie ses petits camarades européens. Une victoire à la Pyrrhus pour Berlusconi, qui risque d'être pris en otage par ses encombrants alliés de la Ligue du Nord? Le président du Conseil italien a commencé à radicaliser son discours en osant citer Mussolini le 27 mai dernier lors d'une intervention dans le cadre du sommet de l'OCDE, à Paris. Une outrance qu'il peut se permettre puisqu'il bénéficie désormais de trois ans de plein exercice du pouvoir, sans élection pour l'inquiéter.

Comment ce diable d'homme arrive-t-il non seulement à survivre, mais encore à vaincre là où tant d'autres seraient déjà politiquement morts? Comment comprendre qu'une personnalité aussi controversée arrive à se maintenir à la tête de la Péninsule? Infernal et manipulateur, Silvio Berlusconi serait-il le digne héritier de Dante et de Machiavel?

Cette âme damnée dans laquelle l'Italie se reconnaît est un véritable phénomène dont le succès repose sur une mécanique implacable que rien ne semble pouvoir enrayer. Le pays connaissant une conjoncture politique et économique assez défavorable, les élections régionales avaient pourtant bien mal commencé pour Berlusconi. Peu de temps avant le scrutin, Guido Bertolaso, l'homme providentiel du gouvernement à la tête de la Protection civile, est soupçonné de corruption dans une sombre affaire de chantiers publics dans l'île de la Maddalena, en Sardaigne. Plus grave, le procès en appel du sénateur sicilien Marcello Dell'Utri, ancien bras droit de Berlusconi, condamné en première instance à neuf ans de prison pour complicité d'association mafieuse, resserre l'étau de la suspicion autour du président du Conseil. Sur le plan électoral, l'incroyable cafouillage du dépôt hors délai des listes du PDL dans plusieurs régions a donné un sentiment d'impréparation et d'amateurisme de mauvais augure.

Enfin, l'année 2009 a vu les frasques sexuelles du Cavaliere risquer de laisser des séquelles politiques graves. Berlusconi l'avoue, « il n'est pas un saint », et ses innombrables incartades ont jusqu'à présent bénéficié de l'indulgence d'une majorité d'Italiens. Seulement, en avril 2009, la rumeur persistante (et démentie avec véhémence par l'intéressé) d'une liaison avec une mineure, Noemi Letizia, change quelque peu la donne. L'indifférence se transforme en indignation grandissante, et la femme de Berlusconi, Veronica, demande le divorce, accréditant implicitement les forts soupçons pesant sur son époux. De surcroît, l'apparition de plus en plus fréquente de jeunes veline sur les listes électorales, dans des positions... éligibles, excède Gianfranco Fini, son allié au sein du PDL. Après son ménage, c'est la crédibilité de son parti que Berlusconi met en danger.

Las! En dépit de toutes les prévisions, le vote-sanction annoncé, et espéré par certains, n'aura pas lieu. La conjoncture économique mondiale difficile a étonnamment joué en faveur de Berlusconi. « La crise a eu un effet politique contraire à celui des autres pays européens, explique Alberto Toscano (lire l'encadré). Le réflexe des Italiens a été de soutenir le pouvoir en place car, plus que tout, le pays a peur de l'instabilité. » De fait, les Transalpins créditent leur président du Conseil de savoir durer tout en agissant. Ils lui savent gré, par exemple, d'avoir résolu l'épineuse crise des ordures à Naples. Ou encore de s'être fortement impliqué dans la gestion du terrible séisme survenu à L'Aquila en avril 2009, lequel a fait 308 morts, plus d'un millier de blessés et quelque 25000 sinistrés à reloger. Les Italiens se souviennent que, quelques mois plus tard, en juillet, Silvio Berlusconi avait eu l'idée de sensibiliser l'opinion internationale en organisant le 35e sommet du G8, initialement prévu en Sardaigne, dans la capitale des Abruzzes. Il a su donner l'image d'un homme d'action pragmatique qui sait retrousser ses manches, au point de parvenir à faire oublier sa fracassante déclaration à la chaîne de télévision allemande NTV au sujet des victimes : « Il ne leur manque rien [...]. Leur abri actuel est tout à fait provisoire mais, justement, il faut prendre ça comme un week-end en camping. » L'amnistie fiscale mise en place en septembre 2009 a également assuré la popularité du président du PDL et contribué à atténuer son image sulfureuse.

S'il en faut davantage pour mettre un terme au « phénomène Berlusconi », c'est que deux ressorts - maîtrisés à la perfection - assurent la pérennité du Gladiatore : une personnalisation du pouvoir et une victimisation permanente entretiennent une fascination complaisante pour ce personnage hors norme.

Ce dernier aime d'ailleurs à répéter que « les Italiens se reconnaissent » en lui : « Je suis un des leurs, j'ai été pauvre, je m'intéresse aux choses qui les intéressent, j'aime le football, j'ai le sourire, j'aime les autres et pardessus tout les belles femmes. »


Depuis plus de quinze ans, cet Italien « étalon », serait-on tenté de dire, est devenu le pivot narcissique autour duquel tourne toute la politique péninsulaire. De quoi gonfler l'ego de l'intéressé, qui n'est plus à une rodomontade près. Qui ne sait pas que Berlusconi est le plus beau, le plus fort, le plus intelligent et le plus riche? Ce qui lui confère une vertu supplémentaire : celle d'être accessoirement forcément honnête. « Vous savez pourquoi les Italiens croient en moi? Parce que je suis jeune et beau. Et puisque je suis un entrepreneur, je n'ai pas besoin de les voler. » Le sentiment de toute-puissance de celui qui dirige le pays se traduit par de fréquentes déclarations mégalomaniaques : « Je crois être de loin le meilleur président du Conseil des cent cinquante dernières années de l'histoire italienne », confesse-t-il sans rire. Le culte de sa personnalité pleinement assumé, Berlusconi a transformé la politique en un spectacle dont il est à la fois le metteur en scène et l'acteur principal.

Derrière la bouffonnerie apparente, Silvio Berlusconi, en véritable homme de médias, contrôle impeccablement son image, voire la cadenasse. À 73 ans, l'homme s'attache à donner la figure du bellâtre sûr de son charme et de son charisme, pour ne pas parler de son irrésistible sex-appeal. Le président du Conseil italien conserve une allure « miraculeusement » jeune que rien ne doit venir ternir. En représentation permanente, il n'apparaît jamais en public sans une couche de fond de teint sur le visage, et ne s'en cache même pas. Lors des dernières élections régionales, en retard à un meeting, il annonce à l'auditoire qui l'attend : « Pardonnez-moi, j'ai dû me faire maquiller. Vous pouvez le constater, je ne suis pas un hypocrite, le Peuple de la liberté ne ment pas à ses électeurs1. » Ultime assurance que de dénoncer l'artifice pour mieux l'assumer. Derrière la transparence affichée et la connivence affirmée avec son électorat, la maîtrise de l'image est totale. L'aveu rapidement oublié, seule demeure l'illusion d'un homme d'une incroyable vitalité que le temps n'arrive pas à altérer. Les dividendes politiques sont évidents : comment ne pas vouloir ressembler à cet homme éternellement jeune, riche et beau? « Une majorité d'Italiens aimeraient au fond d'eux être comme moi et se comporter de la façon dont je me comporte », constate Berlusconi. Cette majorité qui justement vote pour lui.

Tant de qualités rassemblées chez un seul homme ne peuvent que susciter l'envie, quand ce n'est pas la haine, de ceux qui le jalousent, le harcèlent et cherchent à le « faire tomber ». Animant les ranc?urs, Berlusconi attise les braises sur lesquelles il devra bientôt marcher. Dans un discours paranoïaque qui frise la démagogie populiste sont accusés pêle-mêle les communistes, les juges et les médias. Les communistes, tout d'abord, qui cherchent à accaparer les richesses de ceux qui travaillent dur. La nuance n'est pas de mise, et l'amalgame avec la gauche est rapidement fait. « Si la gauche revenait au gouvernement, le résultat serait misère, terreur et mort, comme cela arrive partout où le communisme gouverne », affirmait-il dans le Corriere della Sera en janvier 2005.

Les juges, ensuite, véritable gangrène de la société, dont il dénonce le pouvoir exorbitant comme étant une menace pour la démocratie. Il n'hésite pas à déclarer au journal La Repubblica : « Pour faire ce travail, il faut être mentalement dérangé, avoir des troubles psychiques. [...] Ils sont anthropologiquement différents du reste de la race humaine. »

Les médias, enfin, dont il détient pourtant une large fraction - avec Mediaset, premier groupe privé de communication italien (Canale 5, Italia 1, Rete 4...), et Mondadori, éditeur de nombreux journaux - ou qu'il contrôle au sein de la télévision publique italienne, sont également l'objet de son courroux. « Quatre-vingt-dix pour cent de la presse et pratiquement toutes les télévisions sont contre moi. Même celles de mon groupe! À Mediaset, on parle souvent mal de moi? Non, pas souvent, toujours. Les journalistes veulent démontrer qu'ils sont indépendants », déplore-t-il sur... France 22.

Pourtant, pour être rassembleur, Silvio Berlusconi se veut rassurant. Il a placé ces dernières élections sous l'égide d'un combat qui fait le titre de son livre de campagne, L'amour l'emporte toujours sur l'envie et sur la haine, et a mis tout son poids dans la balance en précisant qu'« il ne s'agit pas seulement de voter pour des régionales, il s'agit de choisir son camp ». Avec un tel discours binaire, nourri de déclarations à l'emporte-pièce, il a entretenu un climat de violence verbale inouï et une ambiance politique délétère que ne cessent de dénoncer ses opposants. Une violence dont il va être lui-même la victime lors d'une agression, le 13 décembre 2009, à Milan. Le meeting terminé, un homme de 42 ans lui jette au visage une statuette en métal : deux dents cassées et le nez fracturé. Les images, spectaculaires, du président du Conseil hébété, la face en sang, ont immédiatement fait le tour de la planète, montrant un homme meurtri, vulnérable, touché à défaut d'être touchant.


De cet incident, ou attentat, Berlusconi n'a pas manqué de tirer profit. Quelques jours plus tard, celui qui est si attentif à son paraître n'hésite pas à se montrer au sortir de la clinique, un pansement lui mangeant le nez et la joue gauche. L'image, habile, a suscité un élan de commisération, notamment auprès des jeunes et des catholiques pratiquants. Une aubaine. Berlusconi traduit ces stigmates par un discours quasi évangélique, souhaitant soudainement « une nouvelle heure de dialogue » et « une plus grande conscience de la nécessité d'un langage modéré, plus honnête, dans la politique italienne ». Plus que jamais, le PDL se rassemble derrière son mentor touché par la grâce après l'avoir été par une statuette. La cote de popularité du président du Conseil remonte immédiatement, atteignant 55,9 %. À l'école de guerre de la politique, ce qui ne tue pas... fait grimper dans les sondages. Ces suffrages valent aujourd'hui le pouce levé du public de la Rome antique, qui attendait déjà « du pain et des jeux ». Il Gladiatore le sait, qui est toujours dans l'arène. ?


1. La Croix du 25 mars 2010.

2. Le 6 mai 2009.



En quelques dates
  • 29 septembre 1936 Naissance à Milan.
  • 1960 Création de la société Cantieri Riuniti Milanesi.
  • 1961 Maîtrise de droit. Fondation du groupe Fininvest.
  • 1982 Achat de sa première chaîne de télévision privée nationale, Italia 1.
  • 1986 Achat du Milan AC. Il en devient le président.
  • 1994 Entrée en politique. Création de Forza Italia.
  • Avril 1994 Nommé président du Conseil. Démissionne en janvier 1995.
  • Juin 2001 Nommé président du Conseil pour la deuxième fois, il le restera jusqu'en novembre 2006.
  • 2008 Nommé président du Conseil pour la troisième fois.
  • 27 mars 2009 La coalition du Peuple de la liberté devient un parti politique.


PAROLE D'EXPERT « Non, la démocratie n'est pas en danger »
Le journaliste Alberto Toscano, président du Club de la presse européenne, rappelle les particularités de l'histoire politique italienne.

Premièrement, la crise a joué en faveur de Berlusconi. L'Italie a peur de se retrouver dans la situation de la Grèce, et les Italiens ont soutenu le gouvernement en place. Ensuite, Berlusconi a su profiter des faiblesses d'une opposition extrêmement morcelée - plus de douze partis différents - et sans réel leader. Troisièmement, la Ligue du Nord, alliée au Peuple de la liberté, a exploité tous les thèmes les plus indécents de la peur de l'étranger. Et, malheureusement, ça a été payant.

Est-ce que Berlusconi est l'otage de ses deux alliés, Umberto Bossi (Ligue du Nord) et Gianfranco Fini (Alliance nationale)?
Il est affaibli par une polémique extrêmement dure avec Fini, lequel lui reproche d'avoir tout cédé à la Ligue du Nord et de mettre son avenir entre les mains de Bossi. Il lui a, entre autres, accordé la présidence de la Vénétie et celle du Piémont. Aujourd'hui, Berlusconi est en difficulté au sein même de son parti. Comme il a également besoin de faire voter de nouvelles lois d'amnistie pour se mettre à l'abri de la justice, il risque fort de se trouver en minorité à l'Assemblée nationale, présidée par Fini.

Est-ce qu'un homme politique comme Berlusconi pourrait exister ailleurs qu'en Italie?
Certainement pas, car il ne faut pas oublier l'histoire de l'Italie : en 1992, avec l'opération « Mains propres », le Parlement a aboli l'immunité judiciaire des parlementaires, et la magistrature s'est retrouvée avec un pouvoir immense. « Mains propres » a balayé toute la classe politique italienne, socialistes compris. Seuls deux partis ont été épargnés : les néofascistes et les communistes, parce qu'ils étaient en dehors du jeu politique. Les juges ont initié un tremblement de terre qui n'a eu lieu dans aucun autre pays. Un jour où l'autre, l'Italie devra faire une vraie réforme judiciaire. Depuis la fin de la guerre, le manque d'alternance politique a entraîné la corruption, qui a provoqué l'opération « Mains propres ». Dans le vide ainsi créé s'est engouffré le plus riche, Berlusconi. Il est le fruit d'une série d'anomalies italiennes, inconcevables en France ou dans un autre pays d'Europe.

Comment les Italiens, et l'Église transalpine en particulier, réagissent-ils aux scandales sexuels?
L'Église a une influence immense sur la droite comme sur la gauche, mais elle ferme les yeux pour protéger ses intérêts. D'autant que Berlusconi applique une politique très favorable à l'Église, concernant l'école privée notamment. Quant aux Italiens, ils se moquent des frasques de Berlusconi. Ils ont d'autres problèmes.

Doit-on s'inquiéter de la Ligue du Nord et de son projet de fédéralisme fiscal?
Le discours de la Ligue sur le fédéralisme fiscal est populaire parce qu'il est logique et subtil. Il faut savoir qu'il existait en Italie une caisse publique, la Cassa del Mezzogiorno, qui était censée financer les régions du Sud et alimentait surtout la mafia sans que personne n'en rende compte à la population. De 1970 à 1990, l'Italie a été le pays d'Europe où le prélèvement fiscal a le plus augmenté. Hausse principalement assumée par les régions où il y avait peu de travail au noir, c'est-à-dire le Nord.
La Ligue est née comme mouvement de protestation fiscale. Elle revendique pour les régions une large autonomie de gestion de ses finances, car c'est une garantie de bonne utilisation de l'argent public. Évidemment, c'est un discours égoïste mais malin. Après tout, en Espagne, les régions gèrent les impôts sans que cela mette en péril l'intégrité du pays. Le point éminemment critiquable et dangereux de la Ligue, c'est la xénophobie.

La démocratie en Italie est-elle en danger?
Absolument pas! C'est toujours une société démocratique où, malgré les problèmes, il y a une liberté d'expression et de la presse. Les syndicats restent forts. L'opposition existe et s'exprime à la télévision, au cinéma, dans les livres... Quatre millions d'Italiens ont participé aux primaires pour choisir le candidat de la gauche. Les Italiens restent profondément attachés au régime démocratique. Le catastrophisme ne renforce qu'une personne : Silvio Berlusconi.

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