Retour à la liste

IRAN Vers la panne sèche

Faute d'infrastructures, la République islamique importe 30 % de son carburant. Avec le nouvel embargo américain, la menace de pénurie se précise.
La période de l'essence bon marché est bel et bien révolue pour les Iraniens.(crédit : Caren Firouz/REUTERS)La période de l'essence bon marché est bel et bien révolue pour les Iraniens.(crédit : Caren Firouz/REUTERS)

L'Iran, troisième puissance pétrolière du monde après l'Arabie saoudite et le Venezuela par l'importance de ses réserves, va-t il manquer d'essence dans les mois à venir ? Le spectre de la panne sèche hante les autorités de Téhéran depuis déjà quelques années, mais la menace s'est encore accentuée depuis le 1er juillet 2010 et la signature par le président Barack Obama d'une nouvelle loi qui, entre autres, interdit le marché américain à toute entreprise qui oserait vendre des carburants à la République islamique.
À la différence des sanctions précédentes prises par Washington, dont les premières remontent à la prise d'otages dans l'ambassade américaine, à la fin des années 1970, la dernière série de mesures n'a rien d'un sabre de bois. Sur les dix principaux fournisseurs d'essence qui alimentaient le marché iranien en 2008, il n'en reste pratiquement aucun deux ans plus tard. Les intermédiaires suisses (Glencore, Vitol, Trafigura) ont été les premiers à se retirer, suivis par les compagnies internationales (Shell, BP) et par les raffineurs asiatiques comme l'indien Reliance et le malaisien Petronas. Le groupe français Total a fait de même début juillet.

Comment en est-on arrivé là ? Comment un gouvernement qui a sous les pieds 138 milliards de barils, soit 13,4 % des réserves pétrolières mondiales, peut-il craindre l'embargo décidé par le plus gros importateur de brut
au monde ?
Les Iraniens consomment quotidiennement 400 000 barils de carburant, dont 130 000 sont importés. Les neuf raffineries locales en fournissent les deux tiers, mais, faute d'investissements et surtout d'équipements sophistiqués susceptibles d'augmenter la production de produits légers (comme l'essence) plutôt que celle de produits lourds (comme le fuel), aujourd'hui moins demandés, elles ne peuvent pas remplacer au pied levé les fournisseurs étrangers. La guerre avec l'Irak dans les années 1980 a gravement endommagé les infrastructures de raffinage iraniennes, reconstruites depuis, mais ne permettant pas de retrouver la productivité affichée avant le conflit.

Dans le même temps, la consommation est montée en flèche. Entre 1980 et 1998, elle a presque triplé : l'Iran talonnerait les États-Unis, avec 4 345 litres d'essence par voiture et par an. Téhéran compte plus de 2 millions de véhicules, et le parc iranien, avec près de 10 millions de voitures, est le premier du Moyen-Orient et le -seizième du monde. L'industrie automobile iranienne produit ou monte chaque année 1,3 million de -véhicules qui viennent s'y ajouter et font de Téhéran une des métropoles les plus encombrées et les plus polluées.
Le niveau des prix à la pompe n'a rien arrangé. L'automobiliste iranien paie son carburant moins du quart de ce qu'il coûte à produire. La consé­quence de ce cadeau invisible est double : la consommation et donc les subventions de l'État s'envolent... Le relèvement des tarifs est à l'ordre du jour depuis au moins dix ans. Mais ni le président Mahmoud Ahmadinejad ni ses prédécesseurs n'avaient jusqu'à présent osé s'y attaquer sérieusement : compte tenu des épreuves que sa richesse pétrolière lui a values dans l'histoire récente, l'opinion publique tenait comme un droit naturel l'accès à des carburants bon marché.
Ironiquement, c'est Ahmadinejad - qui s'est pourtant fait élire sur un programme populiste en juin 2005 contre ses adversaires conservateurs ou libéraux, partisans, du moins en paroles, de la liberté des prix - qui a été dans l'obligation de mettre un terme à une hémorragie budgétaire de moins en moins supportable.
Le 27 juin 2007, deux heures après la publication d'un laconique communiqué officiel, les prix sont relevés de 25 % et le rationnement est instauré : pas plus de 100 litres par mois et par véhicule. La réaction est immédiate, douze stations-service sont brûlées rien qu'à Téhéran, les autoroutes sont bloquées par les émeutiers et des jeunes attaquent à coups de pierres une police débordée qui a appris la nouvelle en même temps que la population. Les autorités incriminent la « mafia de l'essence ». En réalité, les révoltés se recrutent d'abord parmi les milliers de taxis clandestins, fonctionnaires ou salariés mal payés, qui trouvent là un moyen d'arrondir leurs fins de mois. Plusieurs pendaisons mettent un terme à l'agitation, mais le message a été reçu, il est urgent d'attendre, le malgoverno continue.


Au lendemain de l'élection présidentielle de juin 2009, Mahmoud Ahmadinejad avait évoqué sans plus de détail « la fin des subventions ». Dans le fracas des manifestations contre la fraude électorale, les propos elliptiques d'un président mal élu étaient passés inaperçus. Six mois plus tard pourtant, il a effectivement présenté devant le Parlement un plan de réformes économiques ultralibéral, digne du FMI et de la Banque mondiale, qui promet l'abolition de toutes les subventions à la consommation en cinq ans, soit 100 milliards de dollars d'économies budgétaires en 2015.
Quand le nouvel embargo américain est décrété, Ahmadinejad fanfaronne. Il affirme notamment que « l'Iran peut devenir autosuffisant en une semaine si nécessaire ». Sans doute un quadruplement des prix du carburant permettrait-il à la fois de supprimer les subventions et de réduire sensiblement la consommation. Mais le régime est-il assez solide pour faire face à la rue en cas de réelle secousse ? Et surtout, y sera-t il obligé ?

Dans le Golfe comme en Asie, nombreuses sont les PME de l'or noir décidées d'une façon ou d'une autre à pénétrer le marché iranien, abandonné par ses fournisseurs traditionnels : en Irak, l'occupation américaine n'empêche pas des centaines de camions de gagner chaque jour l'Iran pour y livrer du carburant raffiné dans des installations rudimentaires dignes du XIXe siècle.
Une chose est sûre, l'Iran disposera de moins d'essence, qui sera plus chère. La population en souffrira, mais la sanction ne suffira pas à faire abandonner au régime ses ambitions nucléaires.


En chiffres
  • Superficie : 1 650 000 km2
  • Population : 71 200 000 habitants
  • Activité économique par secteurs (2009)
  • Agriculture : 6 % du PIB
  • Industrie : 30,6 % du PIB
  • Services : 63,4 % du PIB
  • Hydrocarbures : 4e producteur mondial de pétrole

Retour à la liste

Les autres articles :

Le crépuscule des blancs

La forte croissance démographique des Latinos nourrit le débat sur l'immigration, mais elle transforme aussi en profondeur le tissu économique, social et politique du pays.

Les chiffres sont sans appel. En 2050, la population américaine d'origine hispanique aura triplé et la majorité blanche ne sera plus, puisque les Latino-Américains ne sont pas considérés comme « blancs » aux États-Unis.
« Ma maman n'a pas de papiers ! » En révélant en toute innocence devant les caméras de télévision à Michelle Obama que sa mère faisait partie des personnes « dont le président veut se

Lire l'article

Le mystère Rama Yade

Trois ans après son irruption sur la scène politique, la secrétaire d´état aux Sports est l´une des figures préférées des Français. On croit tout savoir sur elle. Pourtant, derrière les sourires enjôleurs se cachent des blessures intimes et des questionnements identitaires. Des ambitions politiques inavouées aussi. Par Christophe Boisbouvier , avec Cécile Sow à Dakar

Monsieur Charasse, la force de Rama Yade, n´est-ce pas que Nicolas Sarkozy ne peut pas la virer du gouvernement? ? Malheureux! Ne lui dites pas qu´elle est ?invirable?. Elle va vous arracher les yeux. Elle considère cela comme une insulte! » Avec sa verve, Michel Charasse raconte bien Rama Yade. Depuis qu´il l´a vue arriver dans le corps des administrateurs du Sénat, il la couve,

Lire l'article

Comment peut-on être persan?

IRAN La République islamique au quotidien racontée par un journaliste américain d´origine iranienne. Loin des clichés habituels, à la découverte d´une culture et d´un art de vivre profondément originaux.

Peu de pays sont aussi lestés de clichés que l´Iran. Peu de pays sont aussi méconnus. Et près de trois cents ans après les Lettres persanes de Montesquieu, la galerie des préjugés s´est enrichie. Totalitarisme religieux, culte des martyrs, négation symbolique de la femme... L´Iran est dépeint depuis la révolution - islamique de 1979 -

Lire l'article

Barack Obama Hillary Clinton : Lune de miel

ÉTATS-UNIS Deux ans après l´affrontement sans pitié des primaires, le président et la secrétaire d´état ont établi une sorte de partenariat qui n´exclut pas une certaine complicité. Par François Soudan

Chaque jeudi après-midi, lorsque l´un et l´autre sont à Washington, Barack Obama reçoit Hillary Clinton dans le Bureau ovale de la Maison Blanche pour un entretien de trois quarts d´heure. Le plus souvent, le président et sa secrétaire d´état sont en tête à tête, et cette dernière ne manquerait ce rendez-vous pour rien au monde. Pas

Lire l'article

Palestiniens : Peuple sans horizon

REPORTAGE Dépendre à tout moment de la volonté de l´occupant israélien, subir à longueur de journée injustices et humiliations, tel est le sort des habitants de la Cisjordanie. Par Jean-éric Boulin

«J´attends le prochain soulèvement du peuple palestinien. » Omar, proche du Hamas, qui tient un petit restaurant dans le marché de Ramallah, est bien seul avec ce constat de mauvais augure, tant une fatigue historique semble aujourd´hui accabler le peuple palestinien. Aucun des ferments des deux Intifadas en 1987 et 2000 n´a pourtant disparu. Le chemin vers la paix, même si

Lire l'article

Lune de fiel

CHINE-OCCIDENT Entre les grandes puissances sur le déclin et la vieille nation qui revient de loin, la méfiance d´aujourd´hui prend sa source au XIXe siècle. Rappel historique.

Après deux guerres ruineuses et une crise qui ne l´est pas moins, le règne des états-Unis semble arriver à son couchant. Or « un chameau qui meurt amaigri reste plus encombrant qu´un cheval1 » : la Chine n´entend pas assumer l´encombrant statut de « nouveau maître du monde2 ». Elle se considère comme un pays en voie de développement,

Lire l'article

Le vrai gouvernement de la France

Autour de Nicolas Sarkozy, ils sont cinq qui gouvernent avec lui la France. Claude Guéant, le secrétaire général du cabinet qui dirige la « firme » à la « tête du clan des préfets ». Henri Guaino, le conseiller très spécial indispensable au chef de l´état, lequel lui doit les discours fondateurs de sa victoire et de sa politique....

Après deux guerres ruineuses et une crise qui ne l´est pas moins, le règne des états-Unis semble arriver à son couchant. Or « un chameau qui meurt amaigri reste plus encombrant qu´un cheval1 » : la Chine n´entend pas assumer l´encombrant statut de « nouveau maître du monde2 ». Elle se considère comme un pays en voie de développement,

Lire l'article

Kamel Morjane : Cet homme qui donne du temps au temps

Ancien haut fonctionnaire international, l'actuel ministre des Affaires étrangères est une pièce nouvelle sur l'échiquier politique national. Qui est-il? Quel est son avenir?

Qui est cet homme réservé et sobre, qui ne se livre jamais, parle rarement à la presse et demeure méconnu de ses compatriotes, voire de ses collègues au gouvernement? Comment a-t-il gravi les échelons de la responsabilité? Que peut-il espérer (ou redouter) de cette ascension, trop rapide au goût de certains? Est-il au sommet de sa carrière politique ou peut-il briguer de plus hautes charges gouvernementales?
À

Lire l'article

Silvio Berlusconi : Il Gladiatore

On le croyait définitivement discrédité par ses frasques sexuelles et par les accusations de corruption qui pèsent sur lui et son entourage. Contre toute attente, les élections régionales de mars 2010 ont renforcé la position de l'inénarrable président du Conseil italien, qui n'aime rien tant que l'adversité. Est-il insubmersible? Quels sont les secrets de sa longévité politique?

« Il Gladiatore ». Tel pourrait être le nouveau surnom de Silvio Berlusconi. En 1994, lorsqu'il décide de se lancer en politique, son discours inaugural, fondateur du mouvement Forza Italia, annonce sa volonté de « descendre dans l'arène politique ». Seize ans plus tard, Il Gladiatore est toujours là, au centre du cirque, rendant coup pour coup jusqu'à la victoire.
La dernière en date n'est pas la moins surprenante.

Lire l'article

J Street : LOBBY contre LOBBY

L'organisation juive progressiste créée en 2008 a le vent en poupe. Soutien « critique » d'Israël, elle milite pour un règlement du conflit israélo-palestinien sur le principe « deux peuples - deux États ».

« En huit ans, il n'y a eu ni lueur d'espoir ni progrès de faits » : c'est en ces termes que Barack Obama a liquidé l'héritage diplomatique de George W. Bush au Moyen-Orient et pris à rebrousse-poil son auditoire composé de représentants des principales organisations juives américaines. C'était en juillet 2009, dans le salon Roosevelt de la Maison Blanche. Au moins un participant de cette rencontre goûta pleinement

Lire l'article

François Barouin Le Joker de l'Élysée

Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il confié à ce chiraquien pur jus le redressement financier dont dépend sa réélection ? Le nouveau ministre du Budget peut-il devenir sa carte maîtresse pour 2012 ?

Avec son physique romantique de héros de Musset, François Baroin, 45 ans, aurait dû se souvenir, son expérience politique aidant, qu'il ne faut jurer de rien. Lorsque Nicolas Sarkozy lui avait remis en mars 2007 les clés du ministère de l'Intérieur avant de se lancer en campagne présidentielle, le ton était plutôt au sarcasme : « C'est toi maintenant qu'on va réveiller la nuit », lui dit-il en guise de passation

Lire l'article

Chapeau Lula !

Au moment de quitter un pouvoir conquis de haute lutte en 2002, l'ancien syndicaliste devenu l'un des hommes les plus puissants de la planète peut se prévaloir d'un bilan impressionnant.

C'était au printemps 2002, au Palais des congrès de Bordeaux. Lionel Jospin s'adressait à la foule en vainqueur assuré de l'élection présidentielle : nul d'entre nous ne doutait de la prochaine victoire du candidat socialiste dont la sobriété de ton coutumière se muait alors en une sorte de triomphalisme.
À côté de lui, modestement assis sur la tribune, figurait un homme à la peau sombre, barbu, visiblement admiratif.

Lire l'article

Sarkozy : l'Afrique ? Connais pas !

À la différence de ses prédécesseurs, le président français actuel ne « sent » pas l'Afrique. Ce continent, qui a beaucoup reçu de la France et lui a encore plus donné, ne l'intéresse guère, et il lui consacre le moins de temps possible.

Novembre 2007. François Bozizé, le président centrafricain, est à Paris. Il vient d'être reçu à l'Élysée, mais il est bougon. Ce soir-là, un ami lui rend visite. « Je vous trouve chiffonné, monsieur le président. - Oui. Sarkozy ne m'a reçu que dix minutes. Et c'est lui qui a parlé tout le temps. »
Le temps ! Chez Sarkozy, il est compté. Et le temps africain plus que les autres. Le « déjeuner familial

Lire l'article

Haut de page