Sarkozy : l'Afrique ? Connais pas !
Nicolas Sarkozy arrivant à Kigali, le 25 février 2010, avec le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner.(crédit : Ludovic/REA)Novembre 2007. François Bozizé, le président centrafricain, est à Paris. Il vient d'être reçu à l'Élysée, mais il est bougon. Ce soir-là, un ami lui rend visite. « Je vous trouve chiffonné, monsieur le président. - Oui. Sarkozy ne m'a reçu que dix minutes. Et c'est lui qui a parlé tout le temps. »
Le temps ! Chez Sarkozy, il est compté. Et le temps africain plus que les autres. Le « déjeuner familial » du 13 juillet dernier, à l'Élysée, pour le cinquantenaire des indépendances ? Expédié en une heure. Parmi les douze chefs d'État africains invités, quelques-uns prolongent leur séjour à Paris dans l'espoir de décrocher un tête-à-tête. Mais dès le lendemain après-midi, le président français s'envole pour la Côte d'Azur avec son épouse, en week-end prolongé...
En juillet 2007, dès sa première tournée présidentielle en Afrique subsaharienne, le chef de l'État français donne le tempo. À Libreville, Omar Bongo Ondimba le reçoit avec faste. Plusieurs centaines de convives sont réunis au Palais du bord de mer. Sarkozy prend un micro: « Monsieur le président, merci beaucoup pour votre accueil, mais nous n'allons pas pouvoir rester très longtemps, car nous devons rentrer à Paris ce soir. » Et Bongo de serrer les dents, très fort...
Son record de vitesse? Le Niger. En mars 2009, la visite officielle chez Mamadou Tandja ne dure que... quatre heures. Sarkozy n'aime pas non plus perdre son temps au téléphone. Certes, le soir du 6 mai 2007, Omar Bongo Ondimba réussit à le joindre sur son portable pour le féliciter de sa victoire. Mais après, ça se complique. Un jour de février 2008, il essaie de l'avoir au téléphone pour lui annoncer que l'opposant tchadien Ngarlejy Yorongar n'est pas mort et se cache au Cameroun. C'est Claude Guéant, le secrétaire général de l'Élysée, qui rappelle. Aujourd'hui, les chefs d'État africains ont compris. Quand ils appellent l'Élysée, ils demandent Guéant, directement.
Le plus étonnant, c'est que Claude Guéant lui-même est avare de son temps. « L'Afrique, ce n'est que 5 % de mon temps de travail », concède-t-il en privé. « Hélas ! » ajoute-t-il comme pour s'excuser. On n'ose rappeler que Jacques Foccart y consacrait tout son temps. Fini même l'époque où le conseiller Afrique de l'Élysée - Michel Dupuch ou Michel de Bonnecorse - avait un accès direct au bureau de Jacques Chirac. Aujourd'hui, André Parant doit faire passer les messages par Jean-David Levitte, le chef de la cellule diplomatique de l'Élysée, qui transmet lui-même à Claude Guéant.
Bien sûr, cela ne veut pas dire que le président français ignore le continent africain. « Jean-David, peux-tu me faire une note sur le Sud-Soudan? » demande-t-il un jour à son conseiller. Sarkozy potasse ses dossiers et peut répondre du tac au tac pendant une heure trente aux questions de vingt journalistes spécialisés sur l'Afrique. Il l'a fait off the record lors du sommet de Nice, le 31 mai dernier. Mais, visiblement, le chef de l'État français n'aime pas la palabre africaine. Commentaire d'un diplomate averti : « En Afrique, le temps est trop étiré pour lui. »
Est-ce du mépris? Certains signes le laissent penser. Il y a bien sûr le malencontreux discours de Dakar sur « l'homme africain [qui] n'est pas assez entré dans l'Histoire » (juillet 2007). Par ailleurs, lorsqu'il se déplace sur le continent, Nicolas Sarkozy n'accorde jamais d'interview « live » aux médias africains ou à Jeune Afrique. Juste un entretien prérédigé (par un collaborateur), en réponse à des questions écrites. En revanche, quand il va en Amérique ou en Asie, il prend le temps de répondre à de vraies questions en direct.
Mais plus que du dédain, beaucoup sentent chez Sarkozy un évident manque d'intérêt pour l'Afrique subsaharienne. À la différence de Mitterrand, il n'a jamais rien trouvé à écrire sur ce continent dans ses livres « fondateurs ». À la différence de Chirac, il ne nourrit aucune passion pour l'art africain. Pas d'appétence, pas d'empathie. Pas de mémoire non plus. Houphouët, Senghor, Diouf... Mitterrand et Chirac avaient de vrais amis africains. Lui, aucun, à part peut-être Ouattara. Question de génération ? Pas seulement. Sinon, il aurait revu la copie d'Henri Guaino avant de prononcer cette malheureuse phrase à Dakar. En un mot, il n'a pas de plaisir à aller en Afrique, ni à parler avec des Africains.
En fait, pour Sarkozy, l'Afrique fait partie du « job ». Comme Mitterrand et Chirac, il sait que ce continent est - avec l'Europe, la bombe, le siège permanent au Conseil de sécurité - l'un des « multiplicateurs de puissance » de la France. Dans les années 1990, quand il commence à croire en son étoile, le jeune ministre de Balladur noue de solides relations avec deux piliers de la Françafrique : le Gabonais Omar Bongo Ondimba et le Congolais Denis Sassou Nguesso. Deux hommes qui « lui ont rendu des services », indique aujourd'hui un diplomate français bien informé qui ne nous en dira « pas plus. » À partir de 2002, quand il prépare son élection à l'Élysée, Sarkozy réactive ses vieilles connaissances. Pour lui, l'Afrique est une rampe de lancement.
Le talent du candidat Sarkozy, c'est d'avoir trouvé en Afrique l'une des sources d'inspiration de son discours de « rupture » avec Jacques Chirac. À Cotonou, en mai 2006, il promet de « tourner définitivement la page des complaisances, des secrets et des ambiguïtés ». Il a cette phrase mémorable : « Il nous faut débarrasser la relation Afrique-France des réseaux d'un autre temps et des émissaires officieux qui n'ont d'autre mandat que celui qu'ils s'inventent. » Quatre ans après, les « émissaires officieux » Robert Bourgi et Patrick Balkany sont plus en cour que jamais, au point que l'ex-ambassadeur de France à Dakar, Jean-Christophe Rufin, dénonce le ballet des « visiteurs du soir » à l'Élysée et le poids grandissant des « réseaux qui sont payés par des pays qui tentent d'influencer la politique française ». L'Afrique, belle terre de promesses... pour ceux qui veulent y croire.
Attention. Tout n'est pas en cartonpâte dans la rupture sarkozyste. Depuis le discours du Cap de février 2008, les accords de défense entre la France et ses ex-colonies sont en train d'être expurgés des clauses secrètes qui garantissaient la protection de Paris aux régimes les plus répressifs. Dans le domaine économique, la France fait un effort de transparence. Au Niger, l'exploitation de l'uranium par le groupe Areva est soumise au contrôle de l'ITIE (Initiative sur la transparence des industries extractives). Surtout, il y a une vision. L'aide au développement est désormais couplée à une politique de soutien au secteur privé : 2,5 milliards d'euros sur cinq ans pour financer un fonds d'investissement et un fonds de garantie.
L'Afrique de Sarkozy, c'est d'abord l'Afrique utile. Donc, pour une bonne part, l'Afrique anglophone. Au sommet de Nice, en mai, le Sud-Africain Jacob Zuma et le Nigérian Goodluck Jonathan ont tenu la vedette. Depuis le début de l'année, Paris et Washington organisent tous les mois une vidéoconférence sur les dossiers chauds du moment : Madagascar, RD Congo, Soudan, Côte d'Ivoire. En duplex, les Américains Michelle Gavin (Maison Blanche) et Johnnie Carson (département d'État) conversent avec les Français André
Parant (Élysée) et Stéphane Gompertz (Quai d'Orsay). Seize ans après l'opération militaire Turquoise au Rwanda, la France semble enfin débarrassée du vieux complexe de Fachoda.
Évidemment, la vraie rupture, celle où tout le monde attend Nicolas Sarkozy, c'est la rupture politique. Et là, le bilan est beaucoup plus mitigé. L'une des fiertés du président français, c'est
d'avoir réparé les pots cassés du temps de Jacques Chirac : « Nous ne sommes fâchés avec personne, nous sommes réconciliés avec tout le monde. » La formule est bien trouvée, mais elle est inexacte. Après que l'Élysée a dénoncé les « promesses fallacieuses » de Laurent Gbagbo sur la présidentielle sans cesse reportée de Côte d'Ivoire, les rapports sont de nouveau tendus entre Abidjan et Paris. En juillet, le président ivoirien a boycotté les cérémonies du cinquantenaire sur les Champs. Depuis que Pierre Falcone a été condamné par un juge français, en octobre dernier, à six ans de prison ferme pour « vente illicite d'armes » à l'Angola, les ponts sont coupés entre Luanda et Paris. Commentaire acide d'un diplomate du Quai : « Il a voulu régler l'affaire Falcone en faisant pression sur les magistrats, et ça n'a pas marché. »
Seule réussite, le Rwanda. Après trois ans de rupture, les relations ont été rétablies en novembre dernier. En fait, le succès en revient surtout au ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner. Avec sa conseillère juridique, Sylvie Pantz, il est parvenu à déminer le dossier judiciaire de l'attentat de 1994 contre Juvénal Habyarimana. Le 31 mai, au sommet de Nice, le président rwandais Paul Kagamé a eu ce mot aimable : « La France change d'approche, et le président Sarkozy en est le principal artisan. C'est une approche pragmatique et d'égal à égal. »
Les avancées démocratiques en Guinée et au Niger sont un autre motif de satisfaction pour Nicolas Sarkozy. Y est-il pour quelque chose? Au Niger, pas vraiment. Certes, quand Mamadou Tandja a voulu s'accrocher au pouvoir, le président français a dénoncé ouvertement le « dévoiement de certaines dispositions constitutionnelles au service d'intérêts particuliers ». Mais le 18 février dernier, l'ambassade de France à Niamey a été la première surprise par le putsch de Salou Djibo. Pendant plus de trois heures, elle n'y a pas cru.
En revanche, en Guinée, la France a joué un vrai rôle. En janvier dernier, lors d'une rencontre à Rabat, ce sont quatre émissaires français et américains qui ont convaincu le général Sékouba Konaté de prendre en main la transition pour éviter le retour à Conakry de l'épouvantail Dadis Camara. Quelques semaines plus tard, Sékouba est reçu à l'Élysée dans le bureau de Claude Guéant. Nicolas Sarkozy passe une tête et s'assied quelques instants - vieille tactique pour gérer plusieurs rendez-vous à la fois. Sarkozy : « Ça se passe bien en Guinée? » Sékouba : « Oui. » Pas un mot de plus. « Vous n'avez pas de craintes? - Non. -Vous êtes jeune. Qu'est ce que vous ferez après votre départ du pouvoir? - En retraite. - Mais vous avez des projets? - Retraite. »
Autre moment d'anthologie, la rencontre de Libreville, en février dernier, entre Sarkozy et les leaders de l'opposition gabonaise. Mais là, changement de décor. Au Gabon, la France n'a pas les mêmes exigences démocratiques qu'en Guinée. Six mois plus tôt, Sarkozy et Guéant ont manoeuvré discrètement pour s'assurer que le fils, Ali Bongo, succéderait au père. Sans faire de bruit, au coeur de l'été 2009, ils ont envoyé en Guinée équatoriale le ministre Alain Joyandet pour demander au président Obiang Nguema de cesser de soutenir financièrement le candidat André Mba Obame. Ce soir de février, dans un grand hôtel de Libreville, la réunion commence mal. Au nom de tous les opposants, Zacharie Myboto dénonce le parti pris de la France. Nicolas Sarkozy proteste de sa bonne foi. Myboto insiste. Sarkozy fait mine de se lever de son siège sur le mode : « Puisque c'est comme ça... » Ses interlocuteurs : « Non, non, restez, on va discuter. » À ce moment, Sarkozy interpelle Mba Obame, qu'il fréquente depuis l'époque où les deux hommes étaient l'un et l'autre à l'Intérieur : « Mais, André, toi qui me connais bien, dis-leur que c'est vrai ! » Mba Obame est pris de court. Il n'ose pas contredire son « vieil ami »...
Ses talents d'avocat, le chef de l'État français en use et en abuse aussi au Congo. En mars 2009, quatre mois avant la présidentielle, il rencontre à Brazzaville les principaux candidats de l'opposition et leur laisse entendre qu'il fera pression sur Denis Sassou Nguesso afin que celui-ci révise les listes électorales. Puis rien. Pour Sarkozy, le Gabon et le Congo-Brazzaville restent des chasses gardées. Bien sûr, il y met les formes. Il va sur place, déclare, la main sur le coeur, que « la France n'a pas de candidat » et reçoit tout le monde. Mais ensuite, il ferme les yeux sur les irrégularités du scrutin et valide les résultats officiels. C'est plus habile que Chirac, mais c'est la même politique. Guéant la résume d'un mot : « Pourquoi se brouiller avec ceux qui nous rendent de grands services? »
Comme tous ses prédécesseurs, Sarkozy a dû se résoudre, un jour, à donner l'ordre de tirer sur des Africains. Pour le chef de l'armée française, le baptême du feu s'est passé... le jour de son mariage. Ce matin du samedi 2 février 2008, il dit oui à Carla Bruni au premier étage de l'Élysée, puis il s'isole dans son bureau pour téléphoner à Idriss Déby Itno. Il faut dire qu'il y a vraiment le feu. À N'Djamena, le palais présidentiel est cerné par les rebelles. Les mille soldats français de l'opération Épervier sont sur le pied de guerre. Que faire? Deux ans plus tôt, lors d'une première attaque rebelle, Chirac avait donné l'ordre à un chasseur bombardier français de tirer un « coup de semonce » en avant de la colonne des assaillants, à 200 kilomètres à l'est de la capitale tchadienne. Cette fois-ci, Sarkozy souhaite que l'armée française ne prenne pas le risque de verser le sang d'un Africain. Mais, comme il faut évacuer les ressortissants étrangers, il autorise Épervier à faire feu sur tout véhicule inconnu qui entrerait sur le périmètre de l'aéroport. Un toutterrain de la rébellion avance. Il est pulvérisé par un tir français. Aussitôt, le président tchadien saisit l'aubaine. Il met en action ses hélicoptères d'attaque protégés de facto par les Français. Officiellement, la France est restée neutre. En fait, Sarkozy a tout fait pour éviter le risque que le Tchad ne tombe dans l'orbite du Soudan islamiste. Simplement, l'entreprise de camouflage a réussi.
Cette habileté manoeuvrière, Nicolas Sarkozy la pousse très loin. Sur certains dossiers sensibles, il va jusqu'à mener deux politiques à la fois. Et c'est là que l'avocat Robert Bourgi entre en scène. À Madagascar, dix-sept mois après le putsch, le Quai cherche toujours un accord négocié avec l'aide de l'Afrique du Sud, alors que Me Bourgi soutient sans état d'âme le nouvel homme fort Andry Rajoelina.
Au Sénégal, le conseiller Afrique de l'Élysée, André Parant, s'inquiète d' « un projet de succession monarchique non avoué [qui comporte] un risque d'explosion sociale, et donc politique, extrêmement grave ». Au contraire, Robert Bourgi, le natif de Dakar, prépare soigneusement Karim Wade, le fils du président, à l'élection de 2012 et l'introduit régulièrement dans le bureau de Claude Guéant.
Évidemment, Nicolas Sarkozy n'est pas le premierhommepolitique français à tenir deux fers au feu. Sans remonter à Louis XV et au « secret du roi », de Gaulle a conduit simultanément deux politiques au Biafra - contre l'indépendance avec Couve de Murville et le Quai, pour l'indépendance avec Foccart et Houphouët. Et Mitterrand a fait la même chose en Angola - pour l'Unita avec Juppé et Léotard, pour le MPLA avec Pasqua et Jean-Christophe Mitterrand, d'où l'affaire Falcone. De ce point de vue, Robert Bourgi n'est donc qu'un acteur de la politique française parmi d'autres, sous le contrôle de l'incontournable Claude Guéant.
La nouveauté, c'est que Me Bourgi n'est pas seulement un serviteur de la France; il est aussi le conseiller de plusieurs présidents africains. D'où la tirade de Rufin : « Jacques Foccart avait ses défauts, mais on ne pouvait lui dénier le sens de l'État. Ses réseaux occultes étaient censés servir les intérêts de la France. Aujourd'hui, il s'agit de réseaux de lobbying qui cherchent à faire valoir les intérêts de tel ou tel régime africain auprès des autorités françaises » (Le Monde, 6 juillet 2010). Et un de ses collègues du Quai de renchérir : « Si Karim Wade gagne en 2012, je crois que certaines multinationales vont faire de bonnes affaires au Sénégal. Avec Rajoelina, il y a déjà un arrangement. S'il garde le pouvoir, un chef d'entreprise français bien connu se verra gratifier de l'empire Tiko [la société multiservice du président déchu Marc Ravalomanana, ndlr]. » La politique africaine de la France est-elle en train de se privatiser? Pour l'instant, elle ressemble surtout à un avion sans pilote. Le commandant de bord a la tête ailleurs. Plus l'élection de 2012 approche, plus il est accaparé par les affaires franco-françaises. En fait, le seul dossier qui lui tient à c?ur et qu'il suit personnellement - en double commande avec Guéant -, c'est la lutte contre Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique). « Ce ne sont que trois cents types dans le désert, mais ils ont un vrai pouvoir de nuisance, confie un diplomate, d'où la mansuétude de Sarkozy à l'égard du général Ould Abdel Aziz. » De fait, le lien Aziz-Sarkozy est très solide. Et pas seulement depuis le raid franco-mauritanien du 22 juillet au Mali et la mort tragique de l'otage Michel Germaneau. En août 2008, après le putsch d'Aziz à Nouakchott, Paris n'a protesté que pour la forme. Et en privé, Guéant a lâché : « Peut-on se permettre de planter des banderilles dans les flancs d'Aziz alors que la menace islamiste augmente? » Comme à l'époque de la guerre froide, le nouveau front anti-Aqmi risque de faire l'affaire de quelques officiers sahéliens aux dents longues... Sarkozy retournerat-il en Afrique avant 2012? Pas sûr. D'autant que l'une de ses dernières tournées s'est mal passée. En mars 2009, il rend visite à Joseph Kabila à Kinshasa. Le protocole a prévu dix minutes de tête-à-tête avant un entretien élargi de cinquante minutes. Mais le tête-à-tête dure finalement une heure trente, et Sarkozy en sort ravi. Chose rare, dans l'avion du retour vers Paris, il invite même son équipe rapprochée à venir bavarder avec lui à l'avant de l'appareil. Et puis, patatras ! Quelques jours plus tard, il apprend par ses services que Kabila est mécontent de l'entrevue.
Pourquoi? On ne sait pas. Kabila a-t-il été « saoulé » de belles paroles, comme Bozizé? En tout cas, Sarkozy accuse le coup. Il décide qu'il n'ira plus en Afrique. Rideau. De fait, deux mois plus tard, c'est le Premier ministre, François Fillon, qui se rend au Nigeria et au Cameroun, au grand dam de Paul Biya. Finalement, cette année, les affaires rwandaises s'étant arrangées, le président revient sur le continent (Gabon, Rwanda, plus une escale au Mali pour saluer la libération de l'otage Pierre Camatte). Mais on sent que le coeur n'y est plus. L'Afrique, c'est vraiment trop compliqué. Pas sûr que Nicolas Sarkozy aime suffisamment ce continent pour surmonter les petites déconvenues d'un voyage au Congo.
| Maghreb: des efforts et beaucoup de maladresses |
|
Malgré une volonté de changement marquée par le projet d'Union pour la Méditerranée, la politique de la France reste ce qu'elle a toujours été : une accumulation de politiques destinées à plaire à des interlocuteurs successifs.
Ce n'est pas son verre de thé, mais il fait le job. Ce qui vaut pour l'Afrique subsaharienne vaudrait-il donc aussi pour le Maghreb? De Rabat à Tunis, Nicolas Sarkozy s'est lancé à l'abordage d'une région complexe avec quelques idées simples et la volonté de rompre avec la répétitivité mécanique de son prédécesseur, avant de se heurter, plutôt durement, au principe de réalité. Lorsqu'il se jette, dès juillet 2007, dans sa première tournée maghrébine - aussi expéditif qu'un joggeur dans un magasin de porcelaine -, le nouveau président français est précédé par une réputation ambiguë. D'un côté, la curiosité que suscite un homme jeune, moderne, tactile, hyperactif, imprévisible et, finalement, assez méditerranéen dans son comportement. De l'autre, un vrai problème de perception dû à son passé de ministre de l'Intérieur très sécuritaire, à certains de ses discours de campagne réhabilitant l'« oeuvre » de la colonisation et à cette opinion largement répandue selon laquelle, à la différence de Jacques Chirac, il est plus l'ami d'Israël que celui des Arabes. Nicolas Sarkozy est alors évidemment conscient de cette dualité, soluble selon lui dans le volontarisme et la magie des mots. Le volontarisme, c'est cette belle et forte idée d'Union pour la Méditerranée (UPM) ébauchée par le candidat, puis reprise avec valeur d'engagement dans son premier discours de président élu. La magie des mots, c'est Henri Guaino et cet « appel de Tanger » du 23 octobre 2007, équivalent maghrébin du discours de Dakar avec exaltation du « bon » colonisateur (Lyautey), rêve d'une nouvelle mare nostrum et refus réitéré de toute culpabilité coloniale. Trois ans après, l'UPM demeure une coquille presque vide à laquelle les opinions publiques de part et d'autre de la Méditerranée ont beaucoup de mal à adhérer, et la politique maghrébine de la France est ce qu'elle a toujours été : une accumulation de politiques bilatérales destinées à plaire à des interlocuteurs successifs, où l'aspect commercial occupe une place prépondérante. Si Nicolas Sarkozy n'entretient des relations intimes avec aucun des chefs d'État de la région (contrairement à Chirac, très paternel avec Mohammed VI et plutôt fraternel avec Abdelaziz Bouteflika), c'est le Maroc qui, à ce jeu, tire le mieux son épingle, la position française sur le Sahara demeurant quasi identique à la sienne. Après un début placé sous le signe des affinités électives - même fonction de ministre de l'Intérieur avant d'être président, même vision économique, même orientation sécuritaire -, les liens entre Sarkozy et Zine el-Abidine Ben Ali se sont rapidement distendus, en partie à cause de certaines déclarations, peu appréciées à Tunis, du ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner. Quant à l'Algérie, trois ans de sarkozysme n'ont rien fait pour détendre un climat empoisonné par les affaires judiciaires, le « passé qui ne passe pas » et le fossé générationnel qui sépare le chef de l'État français de son homologue algérien. « Le couple franco-algérien, c'est un peu le couple francoallemand en 1945 », confiait, il y a peu, un conseiller de Nicolas Sarkozy, avant de déplorer la complexité et la raréfaction des canaux de communication politique entre les deux capitales. Et d'ajouter : « Il nous faut un de Gaulle et un Adenauer pour tourner la page. » Autant dire que la passion risque de primer encore longtemps sur la raison. François Soudan |
Les autres articles :
Le crépuscule des blancs
La forte croissance démographique des Latinos nourrit le débat sur l'immigration, mais elle transforme aussi en profondeur le tissu économique, social et politique du pays.
Les chiffres sont sans appel. En 2050, la population américaine d'origine hispanique aura triplé et la majorité blanche ne sera plus, puisque les Latino-Américains ne sont pas considérés comme « blancs » aux États-Unis.
« Ma maman n'a pas de papiers ! » En révélant en toute innocence devant les caméras de télévision à Michelle Obama que sa mère faisait partie des personnes « dont le président veut se
Le mystère Rama Yade
Trois ans après son irruption sur la scène politique, la secrétaire d´état aux Sports est l´une des figures préférées des Français. On croit tout savoir sur elle. Pourtant, derrière les sourires enjôleurs se cachent des blessures intimes et des questionnements identitaires. Des ambitions politiques inavouées aussi. Par Christophe Boisbouvier , avec Cécile Sow à Dakar
Monsieur Charasse, la force de Rama Yade, n´est-ce pas que Nicolas Sarkozy ne peut pas la virer du gouvernement? ? Malheureux! Ne lui dites pas qu´elle est ?invirable?. Elle va vous arracher les yeux. Elle considère cela comme une insulte! » Avec sa verve, Michel Charasse raconte bien Rama Yade. Depuis qu´il l´a vue arriver dans le corps des administrateurs du Sénat, il la couve,
Comment peut-on être persan?
IRAN La République islamique au quotidien racontée par un journaliste américain d´origine iranienne. Loin des clichés habituels, à la découverte d´une culture et d´un art de vivre profondément originaux.
Peu de pays sont aussi lestés de clichés que l´Iran. Peu de pays sont aussi méconnus. Et près de trois cents ans après les Lettres persanes de Montesquieu, la galerie des préjugés s´est enrichie. Totalitarisme religieux, culte des martyrs, négation symbolique de la femme... L´Iran est dépeint depuis la révolution - islamique de 1979 -
Barack Obama Hillary Clinton : Lune de miel
ÉTATS-UNIS Deux ans après l´affrontement sans pitié des primaires, le président et la secrétaire d´état ont établi une sorte de partenariat qui n´exclut pas une certaine complicité. Par François Soudan
Chaque jeudi après-midi, lorsque l´un et l´autre sont à Washington, Barack Obama reçoit Hillary Clinton dans le Bureau ovale de la Maison Blanche pour un entretien de trois quarts d´heure. Le plus souvent, le président et sa secrétaire d´état sont en tête à tête, et cette dernière ne manquerait ce rendez-vous pour rien au monde. Pas
Palestiniens : Peuple sans horizon
REPORTAGE Dépendre à tout moment de la volonté de l´occupant israélien, subir à longueur de journée injustices et humiliations, tel est le sort des habitants de la Cisjordanie. Par Jean-éric Boulin
«J´attends le prochain soulèvement du peuple palestinien. » Omar, proche du Hamas, qui tient un petit restaurant dans le marché de Ramallah, est bien seul avec ce constat de mauvais augure, tant une fatigue historique semble aujourd´hui accabler le peuple palestinien. Aucun des ferments des deux Intifadas en 1987 et 2000 n´a pourtant disparu. Le chemin vers la paix, même si
Lune de fiel
CHINE-OCCIDENT Entre les grandes puissances sur le déclin et la vieille nation qui revient de loin, la méfiance d´aujourd´hui prend sa source au XIXe siècle. Rappel historique.
Après deux guerres ruineuses et une crise qui ne l´est pas moins, le règne des états-Unis semble arriver à son couchant. Or « un chameau qui meurt amaigri reste plus encombrant qu´un cheval1 » : la Chine n´entend pas assumer l´encombrant statut de « nouveau maître du monde2 ». Elle se considère comme un pays en voie de développement,
Le vrai gouvernement de la France
Autour de Nicolas Sarkozy, ils sont cinq qui gouvernent avec lui la France. Claude Guéant, le secrétaire général du cabinet qui dirige la « firme » à la « tête du clan des préfets ». Henri Guaino, le conseiller très spécial indispensable au chef de l´état, lequel lui doit les discours fondateurs de sa victoire et de sa politique....
Après deux guerres ruineuses et une crise qui ne l´est pas moins, le règne des états-Unis semble arriver à son couchant. Or « un chameau qui meurt amaigri reste plus encombrant qu´un cheval1 » : la Chine n´entend pas assumer l´encombrant statut de « nouveau maître du monde2 ». Elle se considère comme un pays en voie de développement,
Kamel Morjane : Cet homme qui donne du temps au temps
Ancien haut fonctionnaire international, l'actuel ministre des Affaires étrangères est une pièce nouvelle sur l'échiquier politique national. Qui est-il? Quel est son avenir?
Qui est cet homme réservé et sobre, qui ne se livre jamais, parle rarement à la presse et demeure méconnu de ses compatriotes, voire de ses collègues au gouvernement? Comment a-t-il gravi les échelons de la responsabilité? Que peut-il espérer (ou redouter) de cette ascension, trop rapide au goût de certains? Est-il au sommet de sa carrière politique ou peut-il briguer de plus hautes charges gouvernementales?
À
Silvio Berlusconi : Il Gladiatore
On le croyait définitivement discrédité par ses frasques sexuelles et par les accusations de corruption qui pèsent sur lui et son entourage. Contre toute attente, les élections régionales de mars 2010 ont renforcé la position de l'inénarrable président du Conseil italien, qui n'aime rien tant que l'adversité. Est-il insubmersible? Quels sont les secrets de sa longévité politique?
« Il Gladiatore ». Tel pourrait être le nouveau surnom de Silvio Berlusconi. En 1994, lorsqu'il décide de se lancer en politique, son discours inaugural, fondateur du mouvement Forza Italia, annonce sa volonté de « descendre dans l'arène politique ». Seize ans plus tard, Il Gladiatore est toujours là, au centre du cirque, rendant coup pour coup jusqu'à la victoire.
La dernière en date n'est pas la moins surprenante.
J Street : LOBBY contre LOBBY
L'organisation juive progressiste créée en 2008 a le vent en poupe. Soutien « critique » d'Israël, elle milite pour un règlement du conflit israélo-palestinien sur le principe « deux peuples - deux États ».
« En huit ans, il n'y a eu ni lueur d'espoir ni progrès de faits » : c'est en ces termes que Barack Obama a liquidé l'héritage diplomatique de George W. Bush au Moyen-Orient et pris à rebrousse-poil son auditoire composé de représentants des principales organisations juives américaines. C'était en juillet 2009, dans le salon Roosevelt de la Maison Blanche. Au moins un participant de cette rencontre goûta pleinement
François Barouin Le Joker de l'Élysée
Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il confié à ce chiraquien pur jus le redressement financier dont dépend sa réélection ? Le nouveau ministre du Budget peut-il devenir sa carte maîtresse pour 2012 ?
Avec son physique romantique de héros de Musset, François Baroin, 45 ans, aurait dû se souvenir, son expérience politique aidant, qu'il ne faut jurer de rien. Lorsque Nicolas Sarkozy lui avait remis en mars 2007 les clés du ministère de l'Intérieur avant de se lancer en campagne présidentielle, le ton était plutôt au sarcasme : « C'est toi maintenant qu'on va réveiller la nuit », lui dit-il en guise de passation
Chapeau Lula !
Au moment de quitter un pouvoir conquis de haute lutte en 2002, l'ancien syndicaliste devenu l'un des hommes les plus puissants de la planète peut se prévaloir d'un bilan impressionnant.
C'était au printemps 2002, au Palais des congrès de Bordeaux. Lionel Jospin s'adressait à la foule en vainqueur assuré de l'élection présidentielle : nul d'entre nous ne doutait de la prochaine victoire du candidat socialiste dont la sobriété de ton coutumière se muait alors en une sorte de triomphalisme.
À côté de lui, modestement assis sur la tribune, figurait un homme à la peau sombre, barbu, visiblement admiratif.
IRAN Vers la panne sèche
Faute d'infrastructures, la République islamique importe 30 % de son carburant. Avec le nouvel embargo américain, la menace de pénurie se précise.
L'Iran, troisième puissance pétrolière du monde après l'Arabie saoudite et le Venezuela par l'importance de ses réserves, va-t il manquer d'essence dans les mois à venir ? Le spectre de la panne sèche hante les autorités de Téhéran depuis déjà quelques années, mais la menace s'est encore accentuée depuis le 1er juillet 2010 et la signature par le président Barack Obama d'une nouvelle loi qui, entre autres,






