Chapeau Lula !
Luiz Inácio Lula da Silva dans son bureau du palais présidentiel de Brasília.(crédit : Lalo de Almeida/The New York Times/REA)C'était au printemps 2002, au Palais des congrès de Bordeaux. Lionel Jospin s'adressait à la foule en vainqueur assuré de l'élection présidentielle : nul d'entre nous ne doutait de la prochaine victoire du candidat socialiste dont la sobriété de ton coutumière se muait alors en une sorte de triomphalisme.
À côté de lui, modestement assis sur la tribune, figurait un homme à la peau sombre, barbu, visiblement admiratif. « Qui c'est, le type assis à côté de Lionel ? Un militant africain ? -Non, c'est un Brésilien, un syndicaliste nommé Lula. Lui aussi est candidat à la présidence chez lui. Mais un ouvrier au Brésil... »
Cela se passait voici huit ans. Depuis, le brillant candidat du PS a pris sa retraite, et le modeste barbu entrevu en Gironde achèvera en octobre son second et dernier mandat présidentiel à la tête de la République géante de l'Amazonie. République devenue l'un des quatre membres des « Bric », ce club désormais fabuleux des puissances « émergentes » -Brésil, Russie, Inde et Chine - dont on dit qu'elles seront au XXIe siècle ce que le groupe des cinq du Conseil de sécurité de l'ONU fut pour le monde du XXe siècle.
Au moment de quitter la présidence du Brésil, aujourd'hui l'un des arbitres de notre planète, le pays de toutes les espérances, celles des sportifs comme celles des écologistes, le timide témoin du meeting de Bordeaux est devenu l'un des grands de ce monde. Celui que Barack Obama désigne comme « l'homme le plus populaire de la planète » et qui aura été, avant lui, « l'homme du XXIe siècle » fut d'abord le premier chef d'un État démocratique issu de ce qu'on doit appeler, non la pauvreté, mais la misère, la faim, celle dont on peut mourir.
Luiz Inácio Lula da Silva vient de l'immense, du tragique Nordeste brésilien, dont les grands romanciers du pays ont tiré les récits les plus bouleversants et qu'a décrit le grand sociologue Josué de Castro. Caetés, dans l'État de Pernambouc où il est né en octobre 1945, est une modeste cité où les vaincus de la grande forêt viennent chercher des petits boulots pour sur-vivre. De ses onze frères et s?urs, quatre sont morts de faim, et lui-même avoue qu'il a eu la « chance » de survivre.
Pour échapper à cet enfer, les da Silva transhument vers l'État de São Paulo, réputé le plus « riche ». Le père est docker dans le port de Santos. Lula, lui, vend des cacahouètes puis devient man?uvre dans une teinturerie à 11 ans et dans une fabrique de boulons à 12. À 19 ans, il a pris du galon, assembleur dans une usine d'automobiles dans la banlieue réputée rouge de São Paulo - et naturellement syndicaliste.
C'est sous le régime de fer des militaires des années 1970 qu'il entame sa carrière de syndicaliste. Sa promotion à la tête de la centrale des métallurgistes peut lui valoir d'être abattu comme un chien. Ce qui n'arrive pas, il est seulement jeté en prison. À peine libéré, il crée, toujours au péril de sa vie, le Parti des travailleurs et, lors des élections qui suivent la chute de la dictature militaire, il ose se présenter à la présidence de la République. Il est naturellement battu. Et encore lors de sa deuxième, puis de sa troisième tentative. C'est la quatrième, en 2002, qui est la bonne, après le voyage en France évoqué plus haut.
Un bon score de plus de 60 % des suffrages, dans ce pays où le grand capital de São Paulo et les grands propriétaires d'Amazonie contrôlent 80 % de la presse et les moyens de terroriser les favelas, ouvre de belles perspectives au président-leader du Parti des travailleurs où se retrouvent des catholiques et des marxistes, voire des maoïstes.
On va naturellement tenter de le faire tomber sur le terrain de la corruption. Mais ce qui est considéré comme normal dans un Brésil où les gros bras de São Paulo achètent les votes sans la moindre vergogne est dénoncé comme un crime de la part de l'ancien ouvrier.
Celui qu'Alain Faujas, dans un article de Jeune Afrique (no 2519, du 19 au 25 avril 2009), désignait comme « le don Quichotte de l'optimisme » a démontré, en dépit des ricanements de la presse américaine, que son « social-libéralisme » fonctionnait, prouvant, après quatre ans d'exercice du pouvoir, qu'il était capable à la fois de réduire d'un quart la dette extérieure du pays et de maintenir la productivité à son niveau le plus élevé.
La grande réussite du régime, qui ne se déclare pas socialiste, mais social-libéral malgré ses alliances locales et la sympathie « à éclipses » que lui témoignent les Cubains et Chávez, c'est la création de la Bolsa Família, la bourse familiale, dont se gaussaient les économistes de São Paulo et qui est en train de transformer le pays.
En huit ans, ce programme social aura permis d'envoyer à l'école 20 millions d'enfants et d'arracher à la grande pauvreté plus de 30 millions de citoyens, de raccorder au réseau électrique les 15 % de Brésiliens qui en étaient privés et permis à plus de 500 000 ruraux d'avoir accès aux cultures vivrières.
Il est vrai que les ressources du Brésil ne sont pas minces. Si contestables que soient les atteintes à la grande forêt, hantise des écologistes de tous pays, le défrichement a permis l'exploitation de ces ressources. Rappelons que l'économie brésilienne est comparable à la russe, au neuvième ou dixième rang mondial, fondée sur les mines de fer, des ressources énormes en hydrocarbures, une très active industrie automobile et aéronautique, la première production mondiale de soja et une très riche production de maïs et de canne à sucre.
Moins populaire à coup sûr que la Bolsa est la tentative d'irriguer le Nordeste en détournant une partie des eaux du fleuve São Francisco. Travaux à propos desquels l'opposition parle de « visées pharaoniques » et de « réponse inappropriée » à la terrible sécheresse dont souffrirent si cruellement jadis des familles comme celle de Lula. Ce ne sont pas seulement de grands propriétaires qui dénoncent les énormes travaux et le détournement du fleuve, mais aussi « l'évêque des pauvres », celui de Barra, qui s'est même imposé deux grèves de la faim pour s'opposer au grand projet du président arraché à la misère du Pernambouc voici un demi-siècle.
Lula a répliqué à ce saint homme : « Entre l'évêque des pauvres et les pauvres, je choisis les pauvres. » Mais l'évêque n'est pas seul à combattre l'entreprise. Jean-Pierre Langellier résumait ainsi la question dans Le Monde en novembre 2009 : « À qui profitera cet ouvrage ? Au plus grand nombre, promet le pouvoir. À une minorité, répliquent ses adversaires. » « Seulement 4 % de l'eau sera destinée à la consommatio humaine », affirme le député de l'opposition Ivan Valente. Les écologistes déplorent une victoire du lobby de « l'hydronégoce », gourmand et orienté vers l'exportation : agriculteurs, industriels, fruiticulteurs, éleveurs de crevettes. Ils auraient préféré qu'on applique un plan « alternatif » axé sur la construction de citernes et le percement de puits artésiens.
Pour être populaire chez lui, Lula ne se désintéresse pas du monde extérieur. On estime qu'en deux mandats il a passé hors du Brésil le septième de son temps. Il est vrai que la diplomatie brésilienne ne l'a pas attendu pour être sur tous les fronts. Son prédécesseur, Fernando Cardoso, courait déjà le monde. Mais il visitait surtout l'Amérique et l'Europe.
Ce qui a changé avec Lula et son ministre des Affaires étrangères Celso Amorim, c'est que leur terrain de chasse s'est déplacé vers l'Afrique et l'Asie, en quête de règlements pacifiques, certes, et de contrats pour l'industrie et les exportateurs brésiliens, mais aussi pour promouvoir une grande politique de puissance. Ambition qui a notamment conduit Lula dans vingt pays africains.
Selon un spécialiste de la diplomatie latino-américaine, Daniel Castelán, s'exprimant dans La Nación de Buenos Aires : « Il ne s'agit pas d'altruisme mais de diminuer les résistances à l'affirmation du Brésil sur la scène internationale. Un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU, la réforme du FMI et la consolidation du G20... »
Lula ne tend pas moins qu'un autre à la grandeur de son pays, qu'il fonde non sur des ambitions territoriales - que ne nourrit guère le gigantesque Brésil -, mais sur l'autosuffisance énergétique - en bonne voie - et l'accession au rang de puissance nucléaire... ce qui nous éloigne un peu de la Bolsa Família...
Ce rude pragmatisme, ennobli par le rayonnement personnel de l'homme du Nordeste, a de toute évidence porté ses fruits. Si le Brésil est évidemment à sa place dans le formidable quatuor des Bric, c'est en bonne partie du fait du dynamisme de Lula, qui aura laissé les crève-la-faim d'Amazonie moins misérables que du temps de sa jeunesse, mais aura aussi dynamisé et musclé la patrie de dom Hélder. Ce don Quichotte n'a pas combattu que des moulins.
Aimé du peuple notamment grâce à la Bolsa (80 % d'opinions favorables), Lula entretenait pendant son premier mandat des relations difficiles, voire tendues, avec les grands journaux de São Paulo et de Rio, refusant interviews et conférences de presse. Au cours de son second mandat, il a non seulement transformé ce type de rapports, mais également noué des relations étroites avec la presse populaire. Chaque mardi, il répond à un questionnaire collectif de plus de cent journaux émanant de quatre-vingts villes. Ces réponses doivent être publiées dans leur intégralité sous le titre « Le président répond ». On peut dire que cet homme aura inventé un certain type de gouvernement, fondé sur la sympathie, l'ingéniosité, une totale liberté de comportement...
À ce quelque chose de magique qui fait partie du « lulisme » participe une procédure électorale qui d'ailleurs ne lui doit rien : le dépouillement des urnes électroniques. Dans ce pays de 8,5 millions de kilomètres carrés, où le vote est obligatoire, 130 millions de citoyens doivent taper le nom de leur candidat sur un clavier qui fait apparaître sa photo : les analphabètes votent donc sans problème. Résultat : le juge fédéral responsable du scrutin annonce le résultat de l'élection dix-sept minutes après la fermeture des derniers bureaux de vote.
La Constitution limite à deux les mandats présidentiels. On se demanda longtemps si Lula allait être tenté de prolonger son leadership. Allait-il chercher à se succéder en faisant élire un membre de sa famille, comme Castro ou tant d'autres ? Non. Il a choisi de patronner contre les capitalistes de São Paulo à la fois son alliée et son contraire, la sévère, l'intraitable Dilma Rousseff, ex-chef de sa « maison civile » (c'est-à-dire le Premier ministre), ancienne guérillera torturée par les policiers de la dictature.
Au savoureux Lula va, selon toutes apparences, succéder en octobre prochain une « dame de fer ». Autre temps, autre style ? Le Brésil privé de « l'homme le plus populaire de la planète » restera à coup sûr un moteur du monde qui émerge sous nos yeux.
| « Ce dont je suis fier » |
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Le président Lula décrit lui-même les progrès économiques et sociaux accomplis par le Brésil sous ses deux mandats.
« Lorsque je repense à mes années en tant que président du Brésil, j'ai de nombreuses raisons d'être fier de ce que notre gouvernement a accompli. Pendant cette période, nous avons amené à la croissance un pays en pleine stagnation, sorti des dizaines de millions de personnes de la pauvreté absolue, créé 14 millions d'emplois et augmenté le revenu des travailleurs. Nous sommes parvenus à ces résultats en contrôlant l'inflation et en réduisant la dette du pays par rapport au PIB. Nous avons renforcé le rôle régulateur de l'État, et, de débiteur, le Brésil est devenu créditeur. Parallèlement, nous avons engagé un processus de modernisation des infrastructures. D'autre part, alors que je suis le premier président brésilien à ne pas avoir de diplôme universitaire, c'est sous mon gouvernement que l'on a construit le plus d'universités, ouvertes à des milliers de jeunes issus des milieux défavorisés. C'est assez réconfortant d'avoir réalisé tant de changements tout en renforçant la démocratie. Je suis particulièrement fier du rôle joué par le Brésil au cours des dernières années auprès d'autres pays émergents. Avec eux, nous jetons les bases d'une nouvelle géographie politique et économique au niveau international. Avec eux, nous avons ?uvré pour un monde plus juste sur le plan économique et social. Mais ces succès ne peuvent occulter l'immensité des défis qui restent à relever. Lorsque j'aurai quitté la présidence, je souhaite continuer à améliorer la qualité de vie des gens. De nombreux pays pourraient bénéficier de l'expérience du Brésil. Nous ne pouvons pas être un îlot de prospérité dans une mer de pauvreté et d'injustice sociale. » © Financial Times et La revue |
| Encore loin derrière la Chine et l'Inde |
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Le pays est entré dans une ère de grande stabilité, mais stabilité ne veut pas dire dynamisme. Le taux de croissance annuel du Brésil entre 1995 et 2009 tourne autour de 2,9 %, bien loin derrière celui de l'Inde et de la Chine, par exemple. Et, alors que le PIB par habitant du Brésil a augmenté de 68 % en dix ans (entre 1998 et 2008), celui de la Russie, de l'Inde et de la Chine augmentait respectivement de 515 %, 296 % et 152 %. La Banque mondiale souligne par ailleurs que le Brésil figure parmi les pays du monde où les richesses sont le moins bien réparties. |
| Lula en quelques dates |
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