François Barouin Le Joker de l'Élysée
À Bercy, siège du ministère du Budget (ainsi que de celui de l'Économie), François Baroin a hérité des dossiers les plus délicats, sur les plans à la fois technique et politique.(crédit : Thierry Eseh/Paris Match/scoop)Avec son physique romantique de héros de Musset, François Baroin,
45 ans, aurait dû se souvenir, son expérience politique aidant, qu'il ne faut jurer de rien. Lorsque Nicolas Sarkozy lui avait remis en mars 2007 les clés du ministère de l'Intérieur avant de se lancer en campagne présidentielle, le ton était plutôt au sarcasme : « C'est toi maintenant qu'on va réveiller la nuit », lui dit-il en guise de passation des pouvoirs.
Promotion éphémère. François Baroin, pour avoir préparé avec le candidat les thèmes et les étapes de sa longue marche vers le pouvoir, ne doutait pas qu'il serait élu. « Deux ans à l'Intérieur, cinq ans à l'extérieur, observa-t-il du tac au tac. Et même dix ans s'il est réélu en 2012. J'assume ! » Il assuma en effet « sans état d'âme » - une de ses expressions favorites.
Sarkozy élu, son jeune et précaire successeur se trouva, comme il l'avait prévu, sans emploi gouvernemental. Mais pour moins longtemps qu'il ne l'avait annoncé, puisque, le 22 mars 2010, le chef de l'État faisait droit à ses virulentes critiques de l'ouverture à gauche en l'intégrant dans le gouvernement Fillon reconduit, et en lui confiant le poste envié et influent de ministre du Budget.
On appela cela dans les éditoriaux « l'ouverture à droite ». En fait, Nicolas Sarkozy, affaibli par la nouvelle bérézina des régionales de mars, en chute accélérée dans les sondages, était bien obligé de reconnaître que la nomination de plusieurs socialistes à des responsabilités importantes - « Je suis le meilleur DRH du PS », ironisait-il il y a quelques mois encore - ne lui avait fait gagner aucune voix dans le peuple de gauche, mais lui en avait fait beaucoup perdre dans l'électorat de droite et du centre.
François Baroin avait été l'un des premiers à casser le miroir aux alouettes de cette fausse ouverture à gauche, « qui fait des courants d'air à droite », avec d'autant plus de retentissement qu'il se targuait plutôt jusqu'ici de « préférer par nature mettre de l'huile dans les rouages plutôt que sur le feu ». Mais voilà que le feu était dans la maison UMP, où les rouages grinçaient de plus en plus. Et après tout, s'opposer en politique est souvent l'ultime façon de s'imposer.
Une petite phrase prémonitoire, dont il ne se rappelle plus l'origine, lui revenait opportunément à l'esprit : « Si tu diffères de moi, loin de me léser, tu m'enrichis. » François Baroin se défend après coups d'avoir fait « de l'agit-prop », des coups où il n'était pourtant pas allé de main morte, là où cela ferait le plus mal à l'Élysée. Il se réjouit du verdict qui innocente Dominique de Villepin dans le procès Clearstream, conseille au président de tourner la page, met en doute l'indépendance de la justice quand le procureur décide de faire appel. Il approuve hautement Juppé d'avoir poussé un coup de gueule contre la suppression de la taxe professionnelle - « On se fout du monde, c'est de la recentralisation. » Il ne condamne pas moins sévèrement le débat sur l'identité nationale - « À quelques mois des élections régionales, c'est gros comme un hippopotame dans une mare asséchée. »
Si ce n'est pas de l'agit-prop, cela y ressemble. Disons que sur tous les sujets qui fâchent, du travail le dimanche à la politique atlantique en passant par la nomination du président de France Télévisions - « Un recul de vingt-cinq ans » -, il ne cesse d'agiter les sonnettes d'alarme pour 2012 : « Si Nicolas Sarkozy se représente (le « si » ne passe pas inaperçu dans la majorité), il aura besoin de tout son monde : gaullistes, libéraux, centristes... » Avec ce langage, pratique, réaliste, calculateur, il était sûr de se faire entendre tôt ou tard d'un chef de l'État agressé pour la première fois par une partie de ses troupes. Il devenait même dérisoire d'attribuer ses dérangeantes critiques à son « chiraquisme », qu'il refusait pour autant de répudier. Il revendique au contraire le privilège de devoir à Jacques Chirac toute sa carrière. Aujourd'hui encore, il le respecte pour « l'élégance républicaine avec laquelle il refuse de commenter l'action de son successeur ».
Mais respecter n'est pas admirer. « L'admiration, lâche-t-il dans une de ces soudaines confidences dont il a le secret, c'est stérile. » Il se veut à Chirac ce que Brice Hortefeux est à Sarkozy. Et d'ajouter : « Nicolas Sarkozy respecte cela. Je suis le seul à lui parler franchement. Il ne m'a pas tancé. Ce qu'il n'aime pas, c'est la couardise. De quoi mes camarades ont-ils peur avec lui ? Qu'il ne soit pas content ? Ce ne sont pas les désaccords qui le gênent, c'est la manière dont ils sont exprimés. »
Lorsque, à peine nommé ministre, il accepte de passer dans l'émission À vous de juger, Arlette Chabot ne manque pas de l'accrocher sur le thème du ralliement-reniement. Car enfin, les allusions sarkoziennes au « roi fainéant »... François Baroin interrompt la phrase laissée en suspens, balbutie : « C'est le genre de compliment qu'on n'a pas très bien vécu. »
Reste que le président ne lui a jamais demandé de choisir entre Chirac et lui. « On peut être loyal envers l'un sans cesser d'être fidèle à l'autre. Il ne m'a pas demandé non plus d'effacer tout ce que j'ai pu déclarer depuis trois ans. » Il se plaçait ainsi dans le droit fil de cette allégeance gaullienne au chef de l'État reconnu comme le chef naturel de la majorité parce qu'il fait élire et réélire les députés, obsession à la fois politique et alimentaire du métier.
François Baroin avait suivi la même règle de base quand, en septembre 2004, alors secrétaire général délégué de l'UMP, il avait reçu pour mission d'Alain Juppé de sauver l'unité du parti fissurée par le séisme électoral de mars. À l'époque, il fustigeait, lui le fils adoptif de Chirac, les frondeurs chiraquiens mobilisés par Villepin contre les ambitions élyséennes de Sarkozy au nom du « TSS » (« tout sauf Sarko ») emprunté sans vergogne aux malfaisants de la maison Bayrou. « C'est bien la plus incroyable absurdité politique que j'aie jamais entendue, leur avait-il lancé, à moins que vous ne vouliez un congrès de Rennes de la droite ! »
Six ans plus tard, le député Baroin n'est pas moins persuadé que le « tous derrière Sarko » reste la principale chance de la majorité pour 2012. Alors qu'il avait refusé le portefeuille du Budget en 2004 pour mieux s'occuper du parti, il l'accepte sans hésiter quand le chef de l'État le lui offre, et sans autre garantie apparente que de respecter la solidarité gouvernementale à laquelle il s'était d'avance engagé - « Être ministre, c'est consentir à se laisser enfermer dans un système. » Les conflits semblent d'autant moins à craindre que ses critiques, dans la périlleuse incertitude de 2012, devraient être mieux entendues. Et puis, rappelle-t-il comme pour se rassurer, « Nicolas aime bien travailler avec ceux qu'il connaît ».
Ils font l'un et l'autre une bonne affaire. Pour Sarkozy, la récupération de Baroin est la plus grosse prise qu'il pouvait espérer à droite : celle du plus chiraquien - à part Juppé - et du mieux « Sarko-compatible », selon l'expression qui fleurit aussitôt dans les éditoriaux, ce qui n'aurait pas été le cas du maire de Bordeaux. Compatibilité à éclipses, car elle avait succédé à une méfiance réciproque : Sarko trouvait Baroin « un peu dilettante », Baroin jugeait Sarko « un peu m'as-tu-vu ». Mais enfin, les deux hommes avaient appris à se connaître et à travailler ensemble dans une ambiance agréable et en bonne intelligence.
Pour le nouveau ministre, l'attribution du Budget, en dépit et plus encore en raison de la crise, se présente paradoxalement comme une exceptionnelle promotion. « Cela ne se refuse pas », lui a fait remarquer son ami Christian Jacob. Dans nos Républiques dépensières en impécuniosité chronique, où les « comités de la hache », en lutte permanente contre les « abus » et « gaspillages », ont jalonné l'histoire financière d'une centaine de gouvernements, « les grands argentiers », éternels sauveurs du franc et aujourd'hui défenseurs de l'euro, ont toujours bénéficié de cette « rigueur » qui effraie tellement les pouvoirs en place et que s'ingénient à diaboliser les oppositions. Tous y ont gagné en confiance et en popularité. Comme si, par un autre paradoxe non moins digne de réflexion, la sage fourmi, qui continue depuis La Fontaine de se chamailler en chacun de nos concitoyens avec l'insouciante cigale, arbitrait chaque fois en faveur de la France profonde et immuable, celle du bas de laine, championne aujourd'hui du livret A.
Pour autant, le Budget n'était pas une sinécure. Baroin savait qu'il trouverait à Bercy en 2010 les pires dossiers de la crise, techniquement les plus embrouillés, politiquement les plus sensibles.
« Le bouclier fiscal », qui passe toujours aussi mal dans les sondages et pour toute une partie de la majorité. Christine Lagarde a beau souligner que les restitutions de l'État ne dépassent pas 700 millions par an, même pas une goutte d'eau dans l'océan abyssal des 1 490 milliards de dettes et des 145 milliards de déficit public, l'opinion reste durablement choquée d'apprendre l'envoi par le fisc à la milliardaire Liliane Bettencourt d'un chèque de 30 millions de trop-perçu.
Autre dossier, « les niches fiscales », cette invention typiquement franco-française pour encourager les Français à appliquer, grâce à des dégrèvements (75 milliards d'euros), les décisions du gouvernement, alors que 15 millions de foyers seulement sur 31 millions paient l'impôt sur le revenu - ce que Baroin appelle « le bouclier social ».
« La diminution des effectifs publics », qu'il faut constamment relancer. Selon la grondeuse Cour des comptes, l'État et les collectivités locales ont continué d'embaucher « à tour de bras » de 2008 à 2010 - deux fois plus que l'économie privée - malgré la consigne du non-remplacement d'un agent sur deux partant à la retraite. « Plantez des fonctionnaires, s'exclamait déjà en vain Clemenceau, il poussera des impôts. » La Cour a fait le calcul : sur une vie, chaque nouvel agent coûte aux contribuables 3,5 millions d'euros.
À l'ampleur de ce programme de redressement, on comprend mieux l'argument de Nicolas Sarkozy pour faire accepter le Budget à François Baroin : il lui offrait à Bercy « une fonction stratégique centrale ». En clair, dont allait dépendre l'avenir du régime et de son chef, car si le président ne peut être rendu responsable des dévastations économiques et sociales d'une crise mondiale historique, c'est sur la réussite ou non de son programme pour en sortir qu'il sera inexorablement jugé en 2012.
En renouant avec son ancien conseiller de campagne et en le chargeant de l'assainissement des finances publiques, Nicolas Sarkozy fait de lui le ministre clé de la restauration présidentielle : à l'intérieur, où son image reste très dégradée, comme à l'extérieur, en Europe principalement, où le chef de l'État compte au contraire sur un crédit encore élevé pour rétablir d'ici à 2012 ses chances nationales.
François Baroin n'est déjà plus un ministre comme les autres. Non point seulement parce qu'il bénéficie d'un accès direct à l'Élysée, où il s'entretient et travaille régulièrement avec celui qui l'a repéré et choisi, mais parce que dans les coulisses, la rumeur s'interroge sur les vraies raisons de cette soudaine promotion. Nicolas Sarkozy a-t-il voulu mettre dans son jeu un joker éventuel pour l'échéance de 2012, en concurrence privilégiée avec Jean-François Copé, candidat déclaré depuis deux ans, et quelques autres en interrogation ou en embuscade ?
À cette devinette qui n'a pas fini d'exciter la chronique, François Baroin lève les yeux au ciel, jure qu'il n'a pas le temps de « penser à ça », et ne se consacre qu'aux missions qui lui ont été confiées. Il a un alibi : des journées de travail qui commencent souvent à 6 heures du matin quand il doit se préparer pour une émission de radio, se terminent à minuit « à la maison » et se prolongent une heure ou deux pour étudier les dossiers de la journée suivante. Dont acte ! On ne peut oublier cependant ce qu'il disait naguère du « secret » de la longévité de Chirac : « C'est d'avoir toujours su produire des relèves. » Chirac lui-même avait été une relève de Pompidou. Baroin est-il la dernière relève du président à la retraite, ou la première de son successeur ?
Cela dépendra tout d'abord de Nicolas Sarkozy - mais pourquoi celui-ci le lâcherait-il ou le « remanierait-il » en octobre, alors qu'il a fixé sa durée au gouvernement avec sa feuille de route : résorber les déficits en deux étapes - deux points de moins en 2010, un point et demi en 2011. Cela dépendra surtout de François Baroin et de son équation personnelle. Une équation à deux inconnues si on en croit la chroniqueuse Catherine Nay, une des plus fines observatrices de la galaxie politique, avec qui il a travaillé à Europe 1 : « Il y a toujours eu en lui deux tentations en deux personnages : le bonheur à prendre comme il vient, l'ambition avec ses déceptions et ses conquêtes. » Bernard Pivot l'avait pressenti quand il lui avait demandé, en mars 1987, en conclusion de son témoignage d'Apostrophes : « Quelle est votre ambition pour la vie ? » Il avait répondu : « Cela passe par plusieurs chemins. Pourquoi ne pas les prendre tous ? »
Sa carrière allait en être la constante illustration. La politique y domine, mais souvent par accident. Il y a « baigné » dès son plus jeune âge, issu de la génération Mitterrand - il n'avait pas encore 16 ans le 10 mai 1981 - et d'une famille républicaine plutôt ancrée à gauche. Son grand-père, paysan et militant socialiste dans la Nièvre, s'était élevé tout seul, « au cul des vaches ». Son père Michel, tout au long d'une vie exceptionnellement remplie au service de l'État, puis à la GMF et à la Fnac, s'est personnellement gardé de tout engagement partisan. « Son seul signe politique était un morceau de tissu dans une boîte de verre, le fanion de la voiture officielle du général de Gaulle que lui avait remis un de ses compagnons. Il incarnait pour lui l'esprit de rassemblement » et ne pouvait heurter son ?cuménisme maçonnique.
Élu grand maître du Grand Orient de France, Michel Baroin avait autant de relations à droite qu'à gauche. Il restait très lié avec Jacques Chirac, qu'il avait connu à Sciences-Po, comme avec François Mitterrand, qui lui confia plusieurs missions. À l'âge des curiosités adolescentes, son fils François trouvait amusant et captivant de voir défiler à la maison, dès l'heure du petit déjeuner, Rocard ou Chirac, des syndicalistes comme le chef de Force ouvrière André Bergeron, et de pouvoir converser familièrement avec eux.
Dans cette ambiance « républicaine et humaniste », la gauche l'aurait attiré s'il n'avait été déçu par la politique des gouvernements socialistes après la victoire de François Mitterrand : « Qu'ont-ils fait de leurs valeurs généreuses ? » Et si une première expérience à ses yeux révélatrice ne l'avait profondément marqué. Chargé par Edgar Faure, un autre ami de son père, de réfléchir à une version moderne de la Déclaration des droits de l'homme, il y travaille pendant quatre ans avec
500 autres jeunes de 80 pays au sein du Conseil de l'Europe, à Strasbourg. Il devait en remettre symboliquement le texte à François Mitterrand en 1989, pendant les fêtes du bicentenaire, sur le parvis de l'arche de la Défense. La déclaration était « nouvelle » en ce qu'elle ajoutait à la proclamation des droits un rappel des devoirs de l'être humain. Notion capitale à ses yeux, qui ne cessa de l'opposer à ses partenaires de gauche. « Je me souviens d'une femme membre du PS qui m'avait dit que le droit de l'un supposant le devoir de l'autre, cela faisait réactionnaire d'en parler. Cet épisode a représenté pour moi une formidable leçon de sectarisme. »
Il n'a guère plus de 20 ans lorsqu'un double drame, dont le traumatisme le marque aujourd'hui encore, oblige le jeune fils de famille à prendre son existence en main. Le 26 avril 1986, il perd sa s?ur Véronique tuée dans un accident de voiture à Paris. Le 5 février 1987, il apprend la mort de son père dans le crash de son avion au Cameroun. De ce jour date sa relation exceptionnelle avec Jacques Chirac, sorte de filiation à la fois affective et politique, nouée par-delà la mort dans une fidélité commune à la mémoire sacrée de Michel. « De tous les amis de mon père, il était là, toujours présent et disponible. ?Chaque fois que tu me le demanderas, disait-il, j'aurai toujours une demi-heure pour toi.? »
François Baroin hésite alors sur son avenir. Vétérinaire ? Ses attaches paysannes et son amour de la nature l'y ont un moment incité. Une grande école de commerce ? « Épicier, ce n'était pas mon truc. » La publication du livre posthume de son père va décider pour lui. Michel l'a dédié à Véronique, « qui savait si bien attacher la charrue aux étoiles ». C'est dans le studio de la jeune fille qu'il a commencé de l'écrire. C'est pour transcender son chagrin qu'il a choisi de lui donner pour titre La Force de l'amour. Symbole et synthèse de sa vie comme de ses convictions pour lui qui voyait dans toute entreprise humaine « une mystique de l'action » et avait inculqué à ses enfants cette exigeante définition de l'économie sociale : « Avoir plus pour être plus. »
Le succès de l'ouvrage sera considérable. Bernard Pivot l'inscrit au programme de son émission Apostrophes. Qui peut mieux en parler que le fils de l'auteur ? François Baroin est invité malgré ce que l'on pouvait craindre de son inexpérience. Sa juvénilité va au contraire irradier l'écran. Elle lui vaudra une comparaison durable avec Harry Potter qu'il exploitera plus tard dans sa carrière politique : « C'est pour moi une grande leçon d'humilité, car je ne lui ressemble que pour les lunettes. » Un Harry Potter adulte qui serait joué par Hugh Grant, moins cet air de timidité un tantinet ahurie auquel la star d'Hollywood doit son sex-appeal.
Premier invité de Pivot à prendre la parole, François Baroin manifeste d'emblée une aisance -tranquille, trouve le ton juste pour évoquer avec simplicité les grands sentiments exaltés par le livre de son père. Et quand Pivot lui demande si « tout cela ne [lui] pas paraît un peu utopiste », il rétorque : « Les utopistes ont la faiblesse d'y penser, nous [avons] la force d'y croire. » « Belle formule », murmure le présentateur.
Dans le public invisible des téléspectateurs, il y en a un en tout cas qui ne s'y trompe pas : qualité de langage, sens de la formule, et surtout cette maîtrise du direct qui fera toujours prime sur le marché médiatique, ce jeune inconnu est fait pour la radio. Jean-Pierre Elkabbach convainc François Baroin d'entrer à la rédaction d'Europe 1. Il y restera quatre ans à patrouiller en tandem avec Laurence Ferrari dans tous les lieux de reportage, le Nagra en bandoulière, tendant le micro aux ministres à la sortie du Conseil.
Jusqu'au jour où Jacques Chirac, qu'il rencontrait régulièrement pour faire « un point sympa et parler politique », lui propose d'apprendre à son école un nouveau métier. À quelques mois des législatives de 1993, le RPR cherche de jeunes poulains pour les lancer dans la course. « Tu as toutes les qualités pour réussir. Et qu'as-tu à perdre ? » D'autant qu'il lui promet une circonscription facile, en Gironde, contre le fils de Mitterrand, ou dans le Val-de-Marne, puis en Seine-et-Marne : « Il faut que tu aies trois chances sur quatre d'être élu. »
Avec ce mélange d'idéalisme et de pragmatisme qui le caractérise, François Baroin refuse tout parachutage, suggère de se présenter dans l'Aube, où il était conseiller municipal de Nogent-sur-Seine, sa ville d'origine. Le maire de Paris se renseigne sur la circonscription de Troyes. Elle n'est pas gagnée d'avance. Solidement tenue par la gauche, elle était réservée par la droite à un UDF. Il y aura donc une primaire. « J'incarnais le parfait petit candidat avec son manuel en poche », et en tête les conseils de son mentor : « Tes voix, tu les gagneras avec tes dents. Tu vas partout pied au plancher, tu souris, tu dis bonjour, tu bosses tes dossiers. » Du Chirac pur jus. On imagine à cette scène l'attendrissement du maire de Paris revenu vingt-cinq ans en arrière lorsque Georges Pompidou le propulsait en campagne de conquête gaulliste dans les terres radicales de Corrèze.
François Baroin imitera en toutes choses son parrain, à sa façon moins caracolante mais avec la même efficacité. Armé en plus de ce « charme fou » capable de démentir dans sa tombe Georges Pompidou et sa célèbre petite phrase sur la difficulté de rendre l'opinion « amoureuse d'un taux de croissance » - il y avait alors un taux de croissance !
Élu le 28 mars 1993, il arrive au Palais-Bourbon avec la double auréole de l'estime de Chirac - « Tu as réussi un sacré truc ! » - et d'une performance électorale qui en fait à 27 ans le benjamin de la nouvelle législature. Il connaît bien la maison. Son père avait été le chef de cabinet de deux présidents de l'Assemblée, Achille Peretti puis Edgar Faure. Lui-même avait beaucoup traîné aux « Pas perdus » et aux « Quatre Colonnes » lorsqu'il couvrait pour Europe 1 la tumultueuse chronique du Palais-Bourbon. Il lui arrivait même de s'adonner au judo dans la salle de gym aménagée par un des questeurs pour la bonne forme de ses collègues.
Baroin se reconnaît « une chance phénoménale » d'entrer en politique par la grande porte, alors qu'il n'avait pas de passé militant et que sa situation de chouchou ne suffisait pas à lui accorder la légitimité RPR. En même temps, il découvre la difficulté de se ménager une place dans un système parlementaire géré par des coteries de vieux briscards qui se réservent les dossiers les plus intéressants... et jusqu'aux sièges les mieux situés : « Être au centre, bien positionné en face des caméras, nécessite plusieurs législatures. »
Il lui en faudra plusieurs en effet pour se faire adopter en séance comme en commission, celle des finances notamment, et découvrir du même coup le sérieux d'un travail parlementaire injustement réduit à quelques secondes de radio ou de télé par les médias, qui ne s'intéressent qu'aux petites phrases assassines. Mais l'ancien journaliste ne les en blâme pas : « C'est aux politiques de s'adapter ! » La dissidence d'Édouard Balladur, candidat à la présidentielle contre son « ami de trente ans », le rapproche de Jacques Chirac mais l'expose aux quolibets contre « les bébés en couches-culottes » de son carré de fidèles. « Cela vous forge le caractère. »
Quand le « grand Jacques » lui demande d'être son porte-parole pour la campagne présidentielle, il se dit tout d'abord : « Il est fou ! », puis se laisse persuader quand on lui rappelle que Bill Clinton s'était choisi lui aussi un néophyte de moins de
30 ans. « Je n'oublierai jamais ce moment, dans son bureau de l'Hôtel de Ville, où Chirac reçoit un appel lui annonçant qu'il est élu. » Le nouveau président le remerciera quelques jours plus tard d'avoir montré tout au long de l'épreuve une « solide colonne vertébrale ». Alain Juppé l'appelle pour vérifier qu'il accepte bien un poste de secrétaire d'État dans son gouvernement, sans autre attribution que celle de porte-parole. « C'est le poste le plus ingrat, l'avait prévenu Chirac. Tu expliques à la presse les actions du gouvernement, et les journalistes se -débrouillent. »
François Baroin accepte donc cet improbable maroquin - « Cela a fait plaisir à ma mère » -, mais s'attend à des difficultés qui assaillent aussitôt le benjamin du cabinet, malgré sa satisfaction d'être élu maire de Troyes aux municipales de 1995. En désaccord sur le régime de retraite des fonctionnaires, Alain Madelin démissionne du ministère de l'Économie trois mois après sa nomination.
Le porte-parole défend « en bon soldat » la logique de cette décision, tout en assumant la -responsabilité de la communication d'Alain Juppé, de plus en plus critiqué dans la presse. Pour tenir les engagements de la lutte contre la fracture sociale, le Premier ministre augmente le smic et certains minima sociaux, annonce des mesures pour résorber le chômage, mais doit en même temps relever le taux de la TVA pour financer la facture. « Il était difficile, se souvient Baroin, d'expliquer à la presse des mesures apparemment contradictoires » qui le mettent personnellement « mal à l'aise ». Juppé tranche dans le vif. Baroin est évincé du gouvernement en même temps que les « juppettes » et pour le même motif, ou prétexte, l'inutilité. À Chirac, qui ne craint pas qu'on lui parle franchement, il reproche de s'être transformé en bouclier de son Premier ministre, alors que c'est l'inverse qui aurait dû se produire.
À partir de là commence pour lui un long apprentissage de ce double métier de député et de maire, souvent dénoncé comme un cumul de mandats et promis à une inévitable disparition. Pas pour lui, qui avoue une passion pour sa ville de Troyes et mène depuis 1995 les deux activités de front, avec un bref épisode ministériel aux départements et territoires d'outre-mer. Il estime aujourd'hui encore que les deux hommes politiques les plus importants en France sont « Monsieur le maire » et le président de la République. « Je me trouve meilleur député-maire et donc meilleur législateur car j'ai une vision plus juste de la réalité du terrain. »
Une mairie, c'est aussi et surtout, avec ses leçons de choses quotidiennes, une irremplaçable école d'application de la politique qui ramène constamment à la question de départ. Pourquoi vous êtes-vous engagé ? François Baroin a répondu une fois pour toutes, au risque de paraître « décalé » : « Pour essayer d'être utile, pour rendre service », ajoutant, avec son sens du raccourci médiatique : « Ce n'est pas le pouvoir qui compte, c'est le pouvoir de faire qui importe. »
Dix-sept ans après l'entrée en politique du « fistonné » de Chirac, où en est aujourd'hui le ministre du Budget de Sarkozy ? Il faut en revenir ici à l'affectueuse interrogation de Catherine Nay sur les deux êtres qui alternent en lui « selon les périodes », comme il le reconnaît parfois avec un soupçon de nostalgie pour ses libertés perdues.
François Baroin est-il resté ce si gentil garçon, affable, courtois, un peu « lisse », qui a réussi à se faire autant de « potes » à gauche que d'amis à droite ? Ce personnage à facettes, charmeur et séducteur, qui se moquait de sa « gueule de petit chanteur à la croix de bois », se déclarait « atrocement banal » - façon peu banale de dire qu'il ne l'était pas -, confiait avoir eu très tôt conscience de « la fragilité des choses » comme des « illusions du pouvoir », n'éprouvait « aucune fascination » pour les ors de la République, se flattait d'être « libre de tout et de ne rien devoir à personne ». Et n'était jamais plus heureux que dans son bureau de maire de Troyes, sauf quand il pouvait s'en évader pour aller pêcher la truite.
Ou a-t il acquis au contraire les éléments encore cachés d'une vraie volonté de puissance, pendant ces dix-sept années - une génération - d'un apprentissage prometteur de la politique et du pouvoir, couronné aujourd'hui par l'attribution d'un ministère certes à hauts risques mais traditionnellement considéré comme une rampe de lancement idéale pour l'Élysée ou Matignon (voir encadré) ? Saura-t il trouver en lui, comme Giscard ou Chirac à son âge et aux mêmes fonctions, l'impitoyable détermination d'aller jusqu'au bout, dans cet univers de tueurs où on ne s'impose qu'en éliminant ?
François Baroin n'en a fait qu'une seule fois la confidence, mais c'est bien ce personnage-là qu'il évoquait lorsqu'il devançait de lui-même la question de son destin : « Si je reste en politique, affirmait-il, ce n'est pas pour postuler dans dix ans à d'autres responsabilités, mais pour aspirer aux plus hautes fonctions. »
Il est vrai qu'à la même époque son autre personnage, le pêcheur de truites, assurait avec la même sincérité : « Mon grand large à moi, c'est un ruisseau de trois mètres. »
Mais c'est en politique qu'il est resté.
| En quelques dates |
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| Du budget à l'Élysée |
| Qu'on les appelle ministres des Finances, ministres de l'Économie et des Finances ou encore ministres du Budget, depuis que la fonction s'est dédoublée en 1925, 102 grands argentiers ont régné sur les finances françaises de 1870 à nos jours. Vingt ont dirigé le gouvernement. Aucun ministère n?a préparé autant de ses titulaires au pouvoir suprême, puisque cinq d'entre eux ont été présidents de la République : Marie François Sadi Carnot, Raymond Poincaré, Paul Doumer, Vincent Auriol et Valéry Giscard d'Estaing. H.M. |
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Après deux guerres ruineuses et une crise qui ne l´est pas moins, le règne des états-Unis semble arriver à son couchant. Or « un chameau qui meurt amaigri reste plus encombrant qu´un cheval1 » : la Chine n´entend pas assumer l´encombrant statut de « nouveau maître du monde2 ». Elle se considère comme un pays en voie de développement,
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Autour de Nicolas Sarkozy, ils sont cinq qui gouvernent avec lui la France. Claude Guéant, le secrétaire général du cabinet qui dirige la « firme » à la « tête du clan des préfets ». Henri Guaino, le conseiller très spécial indispensable au chef de l´état, lequel lui doit les discours fondateurs de sa victoire et de sa politique....
Après deux guerres ruineuses et une crise qui ne l´est pas moins, le règne des états-Unis semble arriver à son couchant. Or « un chameau qui meurt amaigri reste plus encombrant qu´un cheval1 » : la Chine n´entend pas assumer l´encombrant statut de « nouveau maître du monde2 ». Elle se considère comme un pays en voie de développement,
Kamel Morjane : Cet homme qui donne du temps au temps
Ancien haut fonctionnaire international, l'actuel ministre des Affaires étrangères est une pièce nouvelle sur l'échiquier politique national. Qui est-il? Quel est son avenir?
Qui est cet homme réservé et sobre, qui ne se livre jamais, parle rarement à la presse et demeure méconnu de ses compatriotes, voire de ses collègues au gouvernement? Comment a-t-il gravi les échelons de la responsabilité? Que peut-il espérer (ou redouter) de cette ascension, trop rapide au goût de certains? Est-il au sommet de sa carrière politique ou peut-il briguer de plus hautes charges gouvernementales?
À
Silvio Berlusconi : Il Gladiatore
On le croyait définitivement discrédité par ses frasques sexuelles et par les accusations de corruption qui pèsent sur lui et son entourage. Contre toute attente, les élections régionales de mars 2010 ont renforcé la position de l'inénarrable président du Conseil italien, qui n'aime rien tant que l'adversité. Est-il insubmersible? Quels sont les secrets de sa longévité politique?
« Il Gladiatore ». Tel pourrait être le nouveau surnom de Silvio Berlusconi. En 1994, lorsqu'il décide de se lancer en politique, son discours inaugural, fondateur du mouvement Forza Italia, annonce sa volonté de « descendre dans l'arène politique ». Seize ans plus tard, Il Gladiatore est toujours là, au centre du cirque, rendant coup pour coup jusqu'à la victoire.
La dernière en date n'est pas la moins surprenante.
J Street : LOBBY contre LOBBY
L'organisation juive progressiste créée en 2008 a le vent en poupe. Soutien « critique » d'Israël, elle milite pour un règlement du conflit israélo-palestinien sur le principe « deux peuples - deux États ».
« En huit ans, il n'y a eu ni lueur d'espoir ni progrès de faits » : c'est en ces termes que Barack Obama a liquidé l'héritage diplomatique de George W. Bush au Moyen-Orient et pris à rebrousse-poil son auditoire composé de représentants des principales organisations juives américaines. C'était en juillet 2009, dans le salon Roosevelt de la Maison Blanche. Au moins un participant de cette rencontre goûta pleinement
Chapeau Lula !
Au moment de quitter un pouvoir conquis de haute lutte en 2002, l'ancien syndicaliste devenu l'un des hommes les plus puissants de la planète peut se prévaloir d'un bilan impressionnant.
C'était au printemps 2002, au Palais des congrès de Bordeaux. Lionel Jospin s'adressait à la foule en vainqueur assuré de l'élection présidentielle : nul d'entre nous ne doutait de la prochaine victoire du candidat socialiste dont la sobriété de ton coutumière se muait alors en une sorte de triomphalisme.
À côté de lui, modestement assis sur la tribune, figurait un homme à la peau sombre, barbu, visiblement admiratif.
Sarkozy : l'Afrique ? Connais pas !
À la différence de ses prédécesseurs, le président français actuel ne « sent » pas l'Afrique. Ce continent, qui a beaucoup reçu de la France et lui a encore plus donné, ne l'intéresse guère, et il lui consacre le moins de temps possible.
Novembre 2007. François Bozizé, le président centrafricain, est à Paris. Il vient d'être reçu à l'Élysée, mais il est bougon. Ce soir-là, un ami lui rend visite. « Je vous trouve chiffonné, monsieur le président. - Oui. Sarkozy ne m'a reçu que dix minutes. Et c'est lui qui a parlé tout le temps. »
Le temps ! Chez Sarkozy, il est compté. Et le temps africain plus que les autres. Le « déjeuner familial
IRAN Vers la panne sèche
Faute d'infrastructures, la République islamique importe 30 % de son carburant. Avec le nouvel embargo américain, la menace de pénurie se précise.
L'Iran, troisième puissance pétrolière du monde après l'Arabie saoudite et le Venezuela par l'importance de ses réserves, va-t il manquer d'essence dans les mois à venir ? Le spectre de la panne sèche hante les autorités de Téhéran depuis déjà quelques années, mais la menace s'est encore accentuée depuis le 1er juillet 2010 et la signature par le président Barack Obama d'une nouvelle loi qui, entre autres,






