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Le crépuscule des blancs

La forte croissance démographique des Latinos nourrit le débat sur l'immigration, mais elle transforme aussi en profondeur le tissu économique, social et politique du pays.
Républicains ou démocrates ? Les Latinos pourraient faire basculer les élections de mi-mandat en novembre.(crédit : Danny Wilcox Frazier /Redux-REA)Républicains ou démocrates ? Les Latinos pourraient faire basculer les élections de mi-mandat en novembre.(crédit : Danny Wilcox Frazier /Redux-REA)

Les chiffres sont sans appel. En 2050, la population américaine d'origine hispanique aura triplé et la majorité blanche ne sera plus, puisque les Latino-Américains ne sont pas considérés comme « blancs » aux États-Unis.

« Ma maman n'a pas de papiers ! » En révélant en toute innocence devant les caméras de télévision à Michelle Obama que sa mère faisait partie des personnes « dont le président veut se débarrasser », cette petite fille de l'école primaire de Silver Spring, dans le Maryland, ne pensait pas déclencher un tel tollé. Malaise pour la première dame, vague de sympathie dans la communauté hispanique et levée de boucliers au sein de la fraction la plus conservatrice de l'électorat américain, qui exigeait dans la foulée - et pour l'exemple - l'expulsion immédiate de l'enfant et de sa famille.
Selon Jeffrey Passel, démographe au Pew Hispanic Center (un centre d'étude spécialisé non partisan), entre 300 000 et 400 000 enfants naîtraient chaque année aux États-Unis dans des familles dont l'un des parents au moins serait clandestin. Or la loi prévoit que ces enfants obtiennent automatiquement la nationalité américaine. Ce phénomène obsède, outre-Atlantique, ceux qui s'opposent à la régularisation des sans-papiers et alimente un discours populiste aux accents xénophobes. Les plus conservateurs estiment en effet que « traverser le fleuve ne suffit pas pour devenir un citoyen américain » et réclament un changement législatif qui irait dans le sens d'un durcissement de la loi à l'égard de l'immigration clandestine.

A fortiori dans un contexte de crise et d'augmentation du chômage, lequel frise aujourd'hui les 10 % aux États-Unis : un record. Car la récession, l'éclatement de la bulle immobilière, le sentiment de déclassement et de paupérisation d'une partie de la population blanche ont refroidi l'ardeur des républicains notamment, qui voyaient jusque-là dans le travail clandestin non seulement une main-d'?uvre bon marché, mais aussi un mal nécessaire et utile à la croissance.

L'afflux massif de sans-papiers venus en majorité du Mexique ou d'Amérique centrale en traversant le Rio Grande, la frontière naturelle entre le Mexique et les États-Unis, n'a pas vraiment diminué, en dépit de la « sécurisation » de la frontière sous la présidence de George W. Bush et de l'édification d'un mur de séparation sur une longueur de près de 1 000 kilomètres. Le nombre de sans-papiers aux États-Unis est aujourd'hui compris entre 12 et 18 millions de personnes.

La loi entrée en vigueur en avril dernier en Arizona qui autorise la police locale à vérifier le statut juridique des personnes soupçonnées d'être entrées clandestinement aux États-Unis a déclenché une furieuse polémique. Les partisans du texte y voient un outil destiné à lutter contre l'immigration clandestine, alors que ses adversaires considèrent que cette évolution juridique constitue une violation des droits fondamentaux des hommes et une invitation à la ségrégation ethnique ou raciale. Aux yeux des opposants à cette loi, l'enjeu est de sauver le « rêve américain », qui s'est justement réalisé au fur et à mesure de l'immigration - notamment celle des Irlandais, des Italiens, des Juifs d'Europe centrale et plus récemment des Mexicains.

Au-delà de ces événements, le recensement en cours aux États-Unis a contribué à replacer l'identité, le rôle et le pouvoir mêmes de la communauté hispanique au c?ur du débat public. Organisé tous les dix ans aux États-Unis, exercice de démocratie obligatoire depuis 1790, le recensement, s'il est utilisé à des fins de lobbying, voire de marketing, sert avant tout à attribuer les quelque 300 milliards de dollars de fonds fédéraux distribués chaque année, mais aussi à calculer le nombre de sièges alloués à chaque État à la Chambre des représentants. Or, depuis les années Clinton, le nombre de districts représentés au Congrès dans lesquels les minorités constituent au moins 30 % de la population a presque doublé, pour passer de 109 à 205 (soit près de la moitié des sièges).

Les résidents américains d'origine hispanique forment d'ores et déjà la plus importante des minorités aux États-Unis. Il s'agit surtout de la communauté qui croît le plus rapidement. Et de loin. Mais la vraie révolution reste à venir car les « Blancs » - non hispaniques -, qui représentent 66 % de la population actuelle, ne seront plus que 46 % en 2042. Et ceux que l'on nomme les « Latinos » (qui sont comptabilisés dans une catégorie spécifique) passeront de 47 à 133 millions d'habitants, soit 30 % de la population. Les Noirs et les Asiatiques représenteront quant à eux respectivement 15 % et 9 % de la population.
Si l'on considère le « poids » économique que leur confère l'évolution démographique, on comprend mieux la mobilisation des représentants de la communauté latino pour encourager ses membres, clandestins ou non, à se faire recenser, puisque aucune question concernant la citoyenneté ne figure sur le formulaire. Un nombre significatif de sans-papiers hésite pourtant à participer au recensement, de peur que le Census Bureau (le Bureau du recensement américain) ne transmette des informations personnelles au département de l'immigration. Cette réticence, et la sous-représentation de la communauté hispanique qui en résulte, n'est pas sans conséquences puisqu'elle détermine le montant des fonds destinés aux villes ou aux États, notamment en matière d'aide sociale, d'éducation et de santé.

Au-delà de ces enjeux économiques, le pouvoir politique de la communauté hispanique est considérable et commande aux politiques de tous bords de s'intéresser aux problèmes de l'immigration. Et si la mise en ?uvre d'une réforme dans ce domaine peut s'apparenter à la traversée d'un champ de mines pour les deux camps, l'inaction pourrait leur coûter encore plus cher, car on ne vote pas pour quelque chose mais contre quelque chose : contre ce qui est perçu comme dérives morales ou religieuses, contre la puissance de l'État fédéral, contre les impôts... Pour être élu, il faut donc convaincre l'électeur « pivot » et surtout épouser les mouvements d'opinion publique. On comprend que dans ce contexte l'électeur d'origine hispanique pourrait faire basculer la victoire d'un camp vers l'autre.

Cela explique-t il pourquoi de nombreux observateurs voient désormais dans le Parti démocrate celui des minorités et dans le Parti républicain celui des « Blancs » ? Si tel est vraiment le cas, les victoires à venir pourraient bien être démocrates, mais, faute de réel clivage politique entre les deux camps, plus de la moitié des électeurs se détourneraient des urnes. L'Amérique entrerait-elle dans une ère postraciale ?

 


Dans la jungle des races et des ethnies
Le premier recensement aux États-Unis a eu lieu en 1790, à l'époque de Thomas Jefferson. On comptait alors 3,9 millions d'habitants. Depuis, le recensement est effectué tous les dix ans, le 1er avril des années se terminant par un zéro. Cependant, la segmentation de la population telle que la définit l'US Census Bureau est surprenante. Ainsi, sur 132 groupes au total, on en compte 78 pour la catégorie « Indiens américains » et 39 pour les « tribus originaires d'Alaska ». De même, sont « blancs » uniquement les descendants de peuples venus d'Europe, d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Les latinos font le poids
Parce qu'elle peut tout faire basculer, la communauté hispanique détient les clés des prochaines élections

Si la communauté latino a voté massivement pour Obama en 2008 (59 %, contre 37 % pour McCain), elle n'est cependant pas aussi polarisée que la très démocrate communauté africaine-américaine. Une frange non négligeable de cette population est très proche des valeurs familiales prônées par le Parti républicain. Le comportement électoral des Latinos en novembre pour le renouvellement partiel du Congrès dépendra de l'attitude des partis démocrate et républicain vis-à-vis de la réforme de l'immigration promise par le candidat Obama et qui doit, à terme, donner un statut légal à des millions de clandestins dans le pays.
Les républicains, poussés dans une surenchère démagogique avec la naissance à leur droite du Tea Party Movement, se sont probablement aliéné le vote latino en adoptant une ligne dure et en appelant, pour certains, à l'expulsion des travailleurs illégaux.
Rien n'est néanmoins acquis pour les démocrates, qui devront clairement s'engager derrière la réforme s'ils veulent que les Latinos leur apportent des voix, et en nombre.
Le président Obama ne s'y est pas trompé en contestant devant la Cour suprême la législation controversée de l'Arizona (voir article ci-dessus) à quelques mois d'une importante échéance électorale. Jean-Éric Boulin

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