Irina Bokova Première dame de l´Unesco
PORTRAIT Le temple de la culture mondiale est enfin dirigé par une femme. Après une élection mouvementée, l´ancienne ministre bulgare souhaite en restaurer le rayonnement. Par Tirthankar Chanda
Au siège de l'Unesco, à Paris, en avril 2010.(crédit: Jacques Toregano pour La revue)Place de Fontenoy, dans le 7e arrondissement de Paris, s´élève l´immeuble moderniste de l´Unesco. Une architecture originale, en Y, qui fait penser, vue du ciel, à une étoile à trois branches. Le bâtiment abrite le secrétariat de l´agence onusienne en charge de l´éducation, de la science et de la culture, dont le directeur général est, pour la première fois depuis sa création, une directrice générale. Au dernier étage, dans une ambiance feutrée, un long couloir bordé de vitrines où sont exposées des ?uvres d´art provenant du monde entier conduit au bureau de la nouvelle patronne.
Les fenêtres ouvrent sur le Paris monumental : tour Eiffel, cour de l´école militaire, dôme des Invalides se détachent dans la lumière. Ici règne Irina Bokova, la diplomate bulgare qui a succédé en octobre 2009 au Japonais Koïchiro Matsuura. En six mois, celle qu´on appelle encore « la nouvelle dame de l´Unesco » a marqué de son empreinte cette vénérable maison où on travaille désormais dans la sérénité, après une campagne de succession de deux ans particulièrement mouvementée.
Pantalon blanc, veste rouge, la maîtresse des lieux est impressionnante de simplicité et d´élégance. Irina Bokova possède une distinction naturelle, rehaussée par son visage frêle et un soupçon de tristesse dans le regard. Cette fameuse mélancolie slave dont les racines sont ancrées dans l´histoire compliquée et turbulente de l´Europe de l´Est. Une histoire dont Mme la directrice générale est le produit, même si elle appartient à une génération qui a définitivement rompu avec ce passé pour inscrire son avenir dans celui d´une Europe réunie et mondialisée.
âgée de 57 ans, Irina Bokova incarne la nouvelle génération de cadres bulgares issus de la nomenklatura communiste. Intelligents, dynamiques, ambitieux, ils ont fait leur mue démocratique à temps et ont su profiter du chaos de la transition postcommuniste pour s´imposer tant à l´intérieur qu´à l´étranger. Première femme à diriger l´Unesco, Irina Bokova est aussi la première ressortissante d´un ancien satellite soviétique à la tête d´une institution onusienne. « C´était une victoire symboliquement importante à mes yeux, d´autant plus importante que l´on a célébré l´année dernière le 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin », explique-t?elle. Son élection en octobre 2009 témoigne de la vitalité retrouvée de l´Europe de l´Est et de son retour au sein du concert des nations libres.
La famille Bokova est originaire d´une petite ville du sud-ouest de la Bulgarie. Un milieu plutôt modeste. « Mes deux grands-mères étaient analphabètes, se souvient Irina Bokova. Ma mère a dû interrompre ses études faute d´argent. Mais elle rêvait de devenir médecin. Alors, après son mariage, elle s´est inscrite à une école du soir pour terminer ses études secondaires. Puis elle a fait l´école de médecine, tout en élevant ses enfants. Je l´admire car elle a su surmonter les difficultés pour réaliser ses ambitions. Elle a été mon modèle. »
Gueorgui Bokov, le père, était un apparatchik pur jus. Sa position prééminente au sein du régime a permis à ses enfants de fréquenter les meilleures écoles de Sofia. Bonne élève, la jeune Irina ira étudier à Moscou, au prestigieux Institut d´état des relations internationales. De retour au pays en 1976, diplôme en poche et polyglotte (elle parle le russe, l´anglais, le français et l´espagnol), elle intègre le ministère des Affaires étrangères. « Mon rêve était d´être journaliste reporter, mais, voyez-vous, dans la Bulgarie communiste, la place de la femme était au foyer... »
De cette société misogyne et patriarcale, elle prendra sa revanche en allant concurrencer les hommes dans l´arène politique. Durant les années 1990, elle s´impose en effet comme une figure majeure de la gauche bulgare postcommuniste. élue deux fois députée, elle a également été vice-présidente de la commission des affaires étrangères, avant d´être nommée ambassadrice à Paris en 2005. La principale contribution d´Irina Bokova à la vie politique de son pays a consisté à préparer l´adhésion de la Bulgarie à l´Union européenne, en 2007. « J´ai également participé à l´élaboration de la nouvelle Constitution démocratique de la Bulgarie », ajoute-t?elle.
C´est auréolée de ces succès qu´elle arrive à la tête de l´Unesco. La surprise fut totale : l´égyptien Farouk Hosni, candidat adoubé par les grandes puissances, était donné favori, mais la révélation de certains de ses propos jugés antisémites a changé la donne. Irina Bokova sera donc élue, au terme de cinq scrutins serrés. Pour surprenante que soit l´élection de la diplomate bulgare, cette dernière n´était pas une totale inconnue au siège de l´organisation. Depuis 2005, elle était la déléguée permanente de son pays, puis la représentante du gouvernement bulgare au conseil exécutif de l´institution. Pour faire connaître son pays, elle organise des expositions consacrées au sauvetage des Juifs en Bulgarie pendant la Seconde Guerre mondiale. « La Bulgarie fut le seul pays d´Europe à s´être opposé à la déportation de sa population juive, explique-t-elle avec fierté. Près de 50 000 Juifs vivaient alors chez nous. Les gens se sont assis sur les rails pour empêcher les trains de partir vers les camps. »
La candidature d´Irina Bokova a été soutenue par plusieurs intellectuels français de renom dont les voix comptent à l´Unesco.
L´écrivain Bernard-Henri Lévy, l´influent réalisateur Claude Lanzmann, l´écrivaine et psychanalyste d´origine bulgare Julia Kristeva et la toute nouvelle académicienne Simone Veil l´ont défendue, soulignant la réelle francophilie de la diplomate. Elle a également bénéficié du soutien de l´establishment de son pays, qui lui a donné les moyens de faire campagne. Pour Sofia, l´accession inespérée d´un Bulgare au sommet d´une organisation internationale ne pouvait que contribuer au rayonnement du pays, resté trop longtemps à la périphérie des empires.
« On ne peut pas dire que la Bulgarie soit un pays périphérique », proteste de sa voix douce celle qui a toujours mis en exergue le rôle de passerelle de son pays à travers sa longue histoire. « C´est l´un des plus anciens pays d´Europe, rappelle-t-elle. Il a été le carrefour où de grandes cultures et pensées se sont rencontrées : celles des Grecs, des Romains, des Slaves, de l´islam. Dans cette Bulgarie multiculturelle, il est naturel de voir érigées côte à côte une église orthodoxe, une mosquée, une synagogue et une église catholique. » Cette atmosphère pluraliste, elle voudrait la retrouver à l´Unesco, déchirée lors de la campagne électorale entre le camp proeuropéen, outré par les propos de l´égyptien, et le camp arabe, qui s´est senti injustement marginalisé. En diplomate expérimentée, Irina Bokova est allée porter la bonne parole de réconciliation dans les pays arabes, notamment en égypte, le premier état où elle s´est rendue en visite officielle. « J´ai promis à mes interlocuteurs arabes de tout mettre tout en ?uvre pour que l´Unesco demeure cette "maison de dialogue" entre les cultures imaginée par ses pères fondateurs. D´ailleurs, je me suis toujours opposée à l´idée de "guerre des civilisations". Je la trouve dangereuse. »
Irina Bokova a de grandes ambitions pour l´institution qu´elle dirige désormais. Au nombre de ses priorités absolues : l´éducation pour tous, l´Afrique, et l´égalité des sexes. Pour cela, l´agence onusienne doit avant tout gagner en visibilité. Tout en poussant à leur terme logique les réformes administratives engagées par son prédécesseur, qui a su persuader les états-Unis de réintégrer l´organisation après dix-neuf ans d´absence, Irina Bokova aspire à redonner à l´Unesco son éclat d´antan, quand elle marquait les esprits par les images du déplacement du temple d´Abou-Simbel. « Avec quelles nouvelles grues, se demande Mme la directrice générale, allons-nous soulever l´homme du XXIe siècle du fond de l´abîme où les contingences semblent le pousser chaque jour un peu plus ? » Et d´ajouter en guise de réponse : « Nous avons besoin d´un nouvel humanisme, fondé sur trois piliers : le savoir, la science et une éthique universelle. » Un avenir en Y qui renvoie étrangement à l´architecture du palais de la place de Fontenoy.
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