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L´Amérique et la guerre Hollywood en première ligne

CINEMA Les réalisateurs n´attendent plus la fin des conflits pour s´en emparer : une douzaine de films sur l´Irak et l´Afghanistan sont déjà sortis.
Démineurs, de Kathryn Bigelow, grand vainqueur de la dernière cérémonie des oscars avec 6 statuettes remportées. (crédit: Collection Christofel)Démineurs, de Kathryn Bigelow, grand vainqueur de la dernière cérémonie des oscars avec 6 statuettes remportées. (crédit: Collection Christofel)

La capacité du cinéma américain à s´emparer de la réalité est, au regard de l´incurie française en la matière, extraordinaire. La figuration des minorités, si symboliquement déficiente dans les films français, est au c?ur de la cinématographie américaine. Les films de Martin Scorsese ou de Spike Lee sont quelques exemples parmi de très nombreux autres. Mais c´est probablement le traitement de la guerre qui marque la ligne de partage entre un cinéma français indifférent, reflet d´une société qui ne tire aucune gloire des guerres livrées - parce qu´il n´y eut pas depuis la Première Guerre mondiale de guerre française non honteuse -, et un cinéma américain parfois cocardier, souvent inspiré, mais qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, raconte et témoigne.

La dernière guerre française, celle d´Algérie, véritable Arlésienne du cinéma hexagonal, n´a trouvé son grand film qu´avec L´Ennemi intime, de Florent Emilio Siri, au succès confidentiel dans les salles, malgré un bon accueil critique. Film sorti en 2007, soit plus de quarante ans après la fin du conflit...

Le cinéma américain a, lui, trouvé dans la guerre du Viêt Nam l´événement « philosophal » transformant les films d´époque en films hors norme, jalons de l´histoire tant cinématographique que sociale. Voyage au bout de l´enfer de Michael Cimino (1978), Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) et Platoon d´Oliver Stone (1986), tous sortis dans la décennie suivant la fin du conflit, sont la sainte Trinité en la matière. Films hantés, d´une puissance inégalée, reflets fidèles de cette guerre « sale » qu´a été la guerre du Viêt Nam. La scène finale de Voyage au bout de l´enfer, avec ce lugubre God Bless America (« Dieu bénisse l´Amérique ») montant des gorges de vétérans brisés par la guerre, est un modèle du genre.

Depuis 2003 sont sortis aux états-Unis pas moins d´une douzaine de films sur les guerres d´Irak et d´Afghanistan, alors que celles-ci sont toujours en cours. Ou comment le cinéma américain n´attend plus la fin de l´histoire et recycle le présent, même brûlant. Peut-être tient-il son film référence avec The Hurt Locker, de Kathryn Bigelow, sorti en France dans l´indifférence en septembre 2009 sous le titre Démineurs. Ce film époustouflant, racontant avec suspense le quotidien d´une équipe de déminage à Bagdad, a récolté 6 oscars en mars, dont ceux du meilleur film et de la meilleure réalisation (une première pour une femme).

D´autres films avaient ouvert la voie en 2009, Brothers de Jim Sheridan (sorti en France en février 2010) et The Messenger d´Oren Moverman, encensés par la critique américaine, deux histoires de soldat revenant à la maison et expérimentant ce fossé émotionnel qui soudainement le sépare des siens.


Ces trois films, et tout particulièrement Démineurs, se distinguent par l´apolitisme affiché de leurs auteurs. Ils n´ont pas été conçus comme une charge contre la guerre, plutôt comme un témoignage technique sur le métier de soldat. Kathryn Bigelow et son scénariste, Mark Boal (lui aussi récompensé aux oscars cette année), dont le passé de journaliste embedded (qui accompagne les troupes) en Irak est pour beaucoup dans le réalisme - parfois insoutenable - du film et ce faisant de sa réussite, n´ont cessé de clamer que Démineurs n´était en rien une prise de position mais un pan de ce réel vécu par les démineurs, au plus près de la peur et de la mort.

Ces films cliniques se rapprocheraient du genre documentaire, qui lui aussi s´est emparé des guerres américaines. Le jury du dernier Festival du film indépendant de Sundance, en janvier dernier, a ainsi remis son grand prix à Restrepo, de Tim Hetherington et Sebastian Junger, qui suit une patrouille américaine en Afghanistan dans la meurtrière vallée de Korengal, aux mains des talibans. Là encore, ses auteurs se défendent de tout jugement politique concernant une guerre qui selon eux l´est déjà trop, écrivant sur le site web de leur film que « l´expérience des soldats est en soi importante à comprendre, indépendamment des opinions politiques de chacun qui souvent sont des moyens d´éviter de voir la réalité en face ». Pour reprendre l´expression d´A.O. Scott, critique cinéma du New York Times, paraphrasant Clausewitz, le cinéma américain ne serait plus la continuation de la politique américaine par d´autres moyens, qu´il soit de propagande ou au contraire à charge.

Cette règle compte naturellement quelques exceptions témoignant de la fécondité du cinéma outre-Atlantique. Le film de Brian De Palma Redacted (2007), stupéfiant camaïeu d´images de combats glanées sur Internet, a questionné avec virulence la guerre en Irak. D´autres films pourraient être cités comme Lions et agneaux (2007) de Robert Redford ou Détention secrète (2007) de Gavin Hood, qui, c´est à noter, met en lumière l´aspect le plus sombre de cette Amérique en guerre, montrant sans équivoque la pratique de la torture par la CIA sur des personnes suspectées d´activités terroristes.

Ces films nous renseignent à leur manière sur la nature des guerres telles qu´elles sont livrées aujourd´hui par une puissance occidentale : technologiques, ultra-professionnalisées et mutualisées entre plusieurs armées. Sur leur objectif tacite, ensuite, celui de causer le moins de pertes possible, et en premier lieu dans le camp américain. Plus aucune boucherie - héritage du Viêt Nam - ne sera tolérée. Cette exigence concerne également, et heureusement de plus en plus, les populations civiles. La volonté américaine, exprimée en Afghanistan par le général McChrystal, commandant des forces de la coalition, de réduire au minimum les « dommages collatéraux » pourrait s´apprécier à cette aune.


Des guerres dépolitisées ensuite, à rebours de ce que peuvent dire les auteurs de Restrepo, radicalement déconnectées des décisions politiques. à aucun moment les soldats de Démineurs ne remettent en question leur présence en Irak, se distinguant ainsi du sentiment d´aliénation éprouvé par les soldats au Viêt Nam. Ils ne sont pas du bon ou du mauvais côté de l´Histoire ; en bons professionnels, ils se contentent de faire leur devoir.

Cette dépolitisation fait écho à celle du public américain. Aucun mouvement d´ampleur ne conteste aujourd´hui les guerres menées en Irak et en Afghanistan. La jeunesse américaine, qui à la différence de ce qui s´est passé pour le Viêt Nam n´a pas à redouter la conscription, n´y trouve rien à redire. Dans The Messenger, l´antihéros, un Américain ordinaire de retour d´Irak, est chargé d´annoncer aux familles la mort de l´un des leurs tombé au combat. Ce film dur, courageux, ne pourrait participer à la démoralisation du public tant l´indifférence règne vis-à-vis de la guerre réduite à des microdrames frappant les familles de ceux qui ont choisi ce métier et la mort qui l´escorte. Peu de signes attestent au vrai d´un pays engagé dans une épreuve aussi existentielle que la guerre, si ce n´est le ballet épisodique des cercueils des soldats tombés au front rentrant au pays et la liste établie quotidiennement par le New York Times des noms des soldats morts, désespérément jeunes. L´entrée en guerre de l´Amérique en Irak, décision dramatique basée sur un mensonge, si elle a été extrêmement contestée, ressemble a posteriori à une farce. Elle fait symptomatiquement l´objet d´une comédie satirique avec le film britannique In the Loop, d´Armando Iannucci (2009).


Les guerres d´Irak et d´Afghanistan ont-elles bien lieu? serait-on tenté de dire avec un brin de provocation. Ne seraient-elles, pour reprendre la thèse de Jean Baudrillard sur la guerre du Golfe, qu´un simulacre? Ces films ne permettent pas de répondre à cette question. Se défiant de tout parti pris, ils ne montrent pas les souffrances endurées par les peuples irakien et afghan mais ne diabolisent pas non plus ces derniers - à la différence de ceux sur le Viêt Nam, où le peuple vietnamien était un ennemi impalpable et dangereux. Leur ambition est plus restreinte, surtout dans le cas de Démineurs : comparer la guerre à une drogue dure, une décharge d´adrénaline, à même de procurer du plaisir. Celui du héros du film, d´abord, que le retour à la maison laissera désemparé. Inadapté à la vie civile, flanqué d´un enfant qu´il n´a pas vraiment voulu, il préférera rempiler. Plaisir - grand - du spectateur, ensuite, véritablement embedded dans l´armée américaine, qui ne se rend compte qu´après-coup, avec un vague sentiment de culpabilité, d´avoir assisté au spectacle anormal d´une guerre en cours, et qui tue des deux côtés.

Ce nouveau cinéma américain de la guerre est très distinct de son glorieux aîné du Viêt Nam. Beaucoup moins scénarisé, mais très efficace. Cinéma-réalité comme il y a une télé-réalité, cousin de ces snuff movies qui montrent la mort d´un être humain en direct et pour de vrai, il mobilise les ressorts dramatiques et humains les plus puissants de la guerre tout en oblitérant ses déterminants politiques. L´exploit n´est pas mince, même s´il est discutable. Ce cinéma ressemble en tout cas diablement à notre époque, et au pays - les états-Unis - qui sait encore le mieux la raconter.


AUTRES GUERRES, AUTRES FILMS
  • Johnny s´en va-t-en guerre (Première Guerre mondiale), Dalton Trumbo, 1971.
  • Il faut sauver le soldat Ryan (Seconde Guerre mondiale), Steven Spielberg, 1998.
  • La Gloire et la Peur (guerre de Corée), Lewis Milestone, 1959.
  • Full Metal Jacket (guerre du Viêt Nam), Stanley Kubrick, 1987.
  • La Chute du faucon noir (Somalie), Ridley Scott, 2001.

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