Le métier de BIOGRAPHE
Au travail dans son bureau parisien, en novembre 1995.Journaliste, on l´est souvent par hasard, ou par défaut. Il a fallu les folles péripéties de la fin de la guerre, et que de Gaulle juge bon d´expédier vers l´Indochine en perdition un corps d´intervention confié à son meilleur lieutenant, le général Leclerc, pour que l´apprenti diplomate que j´étais se trouve précipité en Extrême-Orient, agrippé à ce chef que j´admirais entre tous, et chargé par hasard de rédiger avec trois camarades, à l´usage des troupiers jetés dans l´aventure, un « journal » intitulé Caravelle... Pour me retrouver cinq ou six mois plus tard à Hanoi, face à Hô Chi Minh, chef des « ennemis », et à son adjoint Võ Nguyên Giáp, recevant des confidences dont rêvaient alors d´être bénéficiaires les stars de la profession. Un métier où l´on vous taille d´emblée un tel costume, comment n´y pas consacrer la moitié de sa vie?
Pour le passage en « biographie », c´est un peu plus compliqué. Non qu´il soit beaucoup plus difficile de raconter la vie de Gambetta ou de Franco que de rendre compte, en quelques colonnes du Monde ou de Jeune Afrique, et après quelques jours d´enquête, de la crise où se débat un Congo ou un Pérou en voie de décomposition postrévolutionnaire - ou, même, sur place, des virevoltes de la diplomatie d´un président de la Ve République.
L´approche de la biographie a en tout cas pour origine un certain appétit d´histoire - dût-on écrire le mot au pluriel. Ayant, sans excès de pudeur, donné d´emblée à cet article un caractère quelque peu autobiographique, je ne peux dissimuler que cet appétit est hérité d´une mère qui consacrait tout le temps que lui laissait l´éducation de cinq enfants à la lecture fiévreuse des historiens du temps. Non certes de Marc Bloch ou de Lucien Febvre, mais plutôt de Jacques Bainville ou de Lenotre. Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, je trouve quelque « Colbert » ou un gros « Frédéric II » traînant, de son fait, sur la table du salon.
Pourquoi chercher plus loin? Mais le bonhomme recru de vagabondages journalistiques qui, la quarantaine passée, cherche sa voie dans le livre - d´histoire, bien entendu - et brûle de s´attaquer à la biographie, constate que cette discipline souffre, en France, d´un profond discrédit. Autant elle s´affirme, d´Oxford à Harvard, comme un genre prestigieux - parlez-moi d´un « William Pitt », d´un « Bismarck » ?, autant nos maîtres parisiens tiennent en peu d´estime les héritiers des habiles portraitistes que prisait tant ma mère. La plupart de mes amis étant des élèves des maîtres de Sorbonne qui les vouaient à l´étude des « Procédures successorales dans la Bourgogne médiévale » ou de « La fiscalité sous la monarchie de Juillet », ils tenaient pour vulgaires, quasi journalistiques, des projets de résurrection du maréchal de Saxe ou de Monsieur Thiers. Laissez ça, disaient-ils aux romanciers à court d´imagination : à Troyat de ressusciter Maupassant, à Orieux de remémorer Catherine de Médicis...
Journaliste, on l´est souvent par hasard, ou par défaut. Il a fallu les folles péripéties de la fin de la guerre, et que de Gaulle juge bon d´expédier vers l´Indochine en perdition un corps d´intervention confié à son meilleur lieutenant, le général Leclerc, pour que l´apprenti diplomate que j´étais se trouve précipité en Extrême-Orient, agrippé à ce chef que j´admirais entre tous, et chargé par hasard de rédiger avec trois camarades, à l´usage des troupiers jetés dans l´aventure, un « journal » intitulé Caravelle... Pour me retrouver cinq ou six mois plus tard à Hanoi, face à Hô Chi Minh, chef des « ennemis », et à son adjoint Võ Nguyên Giáp, recevant des confidences dont rêvaient alors d´être bénéficiaires les stars de la profession. Un métier où l´on vous taille d´emblée un tel costume, comment n´y pas consacrer la moitié de sa vie?
Mais si le genre souffrait d´un discrédit tenace dans un milieu vers lequel tout me poussait, l´époque n´était qu´un furieux appel à la mise en lumière, et en perspective, des personnages d´exception. On pouvait bien soutenir que les prodigieux « événements » d´où nous émergions dans les années 1960 étaient les fruits de l´immense crise socio-économique dite « de 1929 » d´où avait surgi le nazisme. Mais quel observateur de ce milieu du siècle n´était obligé de constater que, plus ou moins « produits » par l´immense bourrasque, quelques personnages hors du commun en avaient orienté le cours? Des tragédies de ce temps-là, qui pouvait oser dire que Winston Churchill et Adolf Hitler, Joseph Staline et Franklin Roosevelt, Tchang Kaï-chek et Charles de Gaulle n´étaient que les interprètes plus ou moins inspirés?
De toute évidence, « héros » ou non, agents ou producteurs, ces hommes-là n´étaient pas étrangers aux tours et détours de la prodigieuse histoire que nous venions de vivre. Le cataclysme avait rendu à la biographie sinon ses droits, sinon ses lettres de noblesse, en tout cas sa nécessité, son urgence. L´homme de la seconde partie du XXe siècle a trop pâti des grands, ou leur est redevable de trop de dons, pour ne pas les mettre sous les projecteurs : essayez d´écrire le tiers de siècle 1930-1960 sans vous référer au gros Winston ou au moustachu du Kremlin... Il faudrait être aveugle pour ne pas, en notre siècle, faire sa part - celle du lion - à l´homme d´exception.
De tout cela, chaque citoyen du monde devait convenir. Mais que dire du journaliste qui avait sillonné l´Afrique et l´Asie entre 1945 et 1970, à l´âge de ce qu´on est convenu d´appeler la décolonisation? Là, et alors, le phénomène de personnalisation du pouvoir se déploie avec une sorte d´impudeur. Vous vous trouvez (comme ce fut mon cas, je l´ai dit) au Viêt Nam dès le lendemain de la guerre mondiale. On peut bien appeler « révolution » ce qui s´y manifeste, et donner pour origine ou moteur à celle-ci le Viêt-minh (« front de la nation »). Mais c´est le nom d´Hô Chi Minh qui retentit partout, c´est le visage barbichu aux yeux bridés qui vous regarde en tous lieux...
Quitté le Viêt Nam sombrant dans la guerre, vous courez à Tunis pour mesurer l´intensité de la revendication nationale qui s´y manifeste : un nom court de bouche en bouche, surgit des foules : « Bourguiba! » On vous envoie en Méditerranée orientale, et d´une foule énorme ruisselant dans les rues du Caire, un nom se détache, obsédant : « Nasser! » Comment après cela n´être pas fasciné par quelques destins qui, pour ne pas s´affirmer tous dignes des héros de Plutarque, ont évidemment contribué, à partir des années 1950, mieux encore que la hausse du prix du bol de riz, que l´intensification de la lecture de Marx, que la surproduction de la mitraillette kalachnikov ou le développement des maladies vénériennes, à changer la face du monde.
Oui, le « héros », maléfique ou non, est un moteur de l´Histoire. Oui, il importe que Saladin ou Cromwell aient paru à la face de la terre. Oui, l´étude, la description, la critique de leur apparition, de leur fonctionnement, de leurs décisions et de leurs crimes éclaire l´évocation de la vie des peuples - si puissamment conditionnés soient-ils eux-mêmes par le système d´éducation qui les a modelés, la foi qu´ils ont embrassée, reniée, retrouvée; par les mécanismes de promotion ou d´exclusion au sein desquels se forme et s´affirme un Robespierre, un Mustafa Kemal, un John F. Kennedy. Décrire ces ressorts et les mécanismes qui sont mis en action est l´objet de l´investigation biographique, tout autant que la description et l´évaluation des démarches qui s´ensuivent.
Opération qui relève parfois de la suggestion romanesque - dût-elle s´interdire sans réserve la moindre addition aux faits vérifiés - et parfois de l´enquête quasi policière, ou de la plongée dans l´inconscient. Mais on énoncera plus loin quelques règles et principes auxquels l´auteur ne saurait manquer sans donner raison aux détracteurs - bien vivants et agissants - de l´opération biographique. Dans la mesure où elle peut apparaître comme la fille adultérine de l´Histoire et du journalisme, la fée Biographie a intérêt à bien se tenir, aussi bien que les enfants légitimes de Clio.
Le premier problème qui se pose au biographe - à quelques prédestinations près - est celui du choix de son personnage. On peut croire bien sûr que, quand il a entrepris de raconter la vie de Jean Racine, François Mauriac n´a pas longtemps hésité : son ?uvre procède en droite ligne de Phèdre. Mais un jeune homme qui ne se réclame pas d´un père illustre, d´un oncle président, et ne peut revendiquer aucun ouvrage de référence? Le métier peut être un bon guide. Un journaliste trouvera volontiers un modèle dans les péripéties de sa carrière. Pour ce qui me concerne, ce sont tout naturellement les sociétés où j´ai opéré, du Viêt Nam à l´égypte et au Maghreb, qui m´ont offert mes premiers modèles : Hô Chi Minh, Nasser, Bourguiba, Mohammed V...
H ô Chi Minh, qui avait été mon premier interlocuteur célèbre, s´imposait, quand, près de vingt ans après ma visite à Hanoi, j´ai entrepris de raconter sa vie. Depuis cette époque, face à la France d´abord, face aux états-Unis ensuite, le vieil homme avait poursuivi imperturbablement son combat, non sans quelques frictions avec Moscou parfois, avec Pékin souvent. Peu d´hommes de notre temps ont, dotés de si maigres moyens, occupé à ce point les gazettes. Mais on connaissait peu de chose de lui. Un séjour en France, une formation à Moscou, un refuge en Chine, ses proclamations, son influence sur la conférence de Genève de 1954... Aussi bien cette première biographie est-elle fort aléatoire. Les communistes savent tenir leurs secrets, et les informateurs occidentaux, services spéciaux et spécialistes des divers avatars du marxisme, se contredisaient allègrement. Mon petit ouvrage fut reçu avec indulgence - restant longtemps sans concurrent - et sa traduction américaine me valut là-bas une sorte de notoriété passagère.
Plus solide, plus approfondi était le Nasser, qui parut au lendemain de la mort du raïs. Lui, je l´avais mieux connu, et les arcanes de la vie publique égyptienne, argousins et faussaires compris, étaient mieux déchiffrables que ceux de la direction politique du Viêt Nam. à tout prendre, l´ascension du fils de facteur d´Alexandrie venu de la haute vallée du Nil et suivie de près par les experts britanniques était assez déchiffrable, avant de devenir, des fanfares de Suez aux convulsions de 1967, tonitruante. Cette biographie-là aurait été bonne si je n´avais pas cédé à deux penchants qui ont pu faire parler de bienveillance excessive : ma prédilection pour la flamboyance et ma détestation des campagnes de presse qui, en 1956, avaient prétendu faire du raïs un Führer.
Je n´ai pas publié de biographie proprement dite d´Habib Bourguiba, sujet modèle. Mais le « combattant suprême » de Monastir est le personnage le plus flamboyant d´un Cinq Hommes et la France qui me valut l´encouragement, espéré entre tous, de mon vieux maître Charles-André Julien. Les quatre-vingts pages très enlevées consacrées au fondateur de la Tunisie moderne ne suffisaient certes pas à rendre compte de ses accomplissements ni à marquer les limites et « bavures » d´une aussi riche carrière. Mais le modèle daigna s´y retrouver, sur le mode mineur...
Autre « mine » où puiser ses personnages : la communauté d´origine. Normand, me serais-je consacré à la mémoire de Corneille? Marseillais, à celle de Pagnol? Ardennais, à la gloire de Rimbaud? Bordelais, je trouvai dans mon escarcelle trois personnages savoureux, Montaigne, Montesquieu et Mauriac. Pour le dernier s´ajoutait le fait que nos deux familles étaient liées; que la vie m´avait plus ou moins associé à ses fils; que les péripéties de la vie publique, surtout celle de l´Afrique du Nord, avaient fait de Mauriac, à mes yeux, un de ces « héros » auxquels je ne sais pas résister. S´il est un sujet qui s´est imposé à moi, biographe, c´est celui-là - bien que, grand écrivain pour grand écrivain, c´est à Malraux que je me sois d´abord attaqué, pour des raisons de stratégie éditoriale, et de traduction américaine d´ailleurs, raisons qui rejoignaient ma nostalgie du temps où La Condition humaine et L´Espoir, Kyo, Garine et Manuel retenaient plus puissamment mon attention que les émois de Thérèse Desqueyroux.
Des compatriotes, donc, à faire revivre, à bien situer dans leur milieu culturel, à donner à voir et entendre. Pour Montesquieu, y suis-je parvenu? Je ne goûte rien mieux que le XVIIIe siècle, ses passions camouflées et ses enthousiasmes bien disséqués. Mais un juriste? Je goûte fort ces Persans évidemment surgis de nos vignes, moins ces Romains qui ressemblent à des statues. Le Montaigne est meilleur, parce que je l´ai juché sur un cheval qui l´entraîne bien loin de la sempiternelle « librairie » où l´on a enfermé des générations de glossateurs, le cher Albert Thibaudet excepté.
Ayant quelque peu forcé sur le patriotisme régional, je me suis vu d´autre part reprocher de négliger par trop les dames - notamment à l´occasion d´une conférence consacrée au présent sujet, à Marrakech ?, par une auditrice dont le visage surgissait de voiles majestueux. Lui avaient échappé les trois ouvrages consacrés à Julie de Lespinasse, Greta Garbo et Germaine Tillion. Je m´arrêterai sur la deuxième et la troisième, parce que les biographies que je leur ai consacrées ont une origine qui n´a pas encore été mise en lumière : la passion. Non qu´elle fût de même nature, visant la Divine suédoise et la déportée de Ravensbrück. S´il est vrai que l´amour peut avoir pour point de départ et fondement la simple vision d´un visage surgissant dans la pénombre sur un morceau de toile, alors oui, je fus amoureux, dès l´abord, à 15 ans, de cette Garbo au visage de lumière et au corps de garçon. Et la petite biographie que je lui ai consacrée aura été, plus d´un demi-siècle plus tard, l´expression d´une longue fidélité érotique. Et si vertueuse...
S´agissant de Germaine Tillion, nous sommes évidemment dans un autre registre. La passion peut prendre tant de formes. Avec ce que cette femme a accompli en un siècle - elle est morte à 101 ans, plus de soixante ans après avoir été arrachée à un camp d´extermination, quasi moribonde, par des infirmières suédoises (tiens...) ?, elle a évidemment d´autres fondements que celle que pouvait provoquer la Dame aux camélias. Et alors? Héroïsme ou vénusté, le fait est que le biographe travaille parfois dans un état second...
Le choix de tel personnage peut être commandé aussi par le souci d´une justice à rendre : tel fut mon cas lorsque je priai mon éditeur de nous lancer dans une aventure promise à un maigre profit : la biographie de Jacques Rivière (encore un Bordelais, mais choisi en l´occurrence pour d´autres raisons). Que cet homme disparu en 1925 à 38 ans, auteur de l´admirable correspondance avec son beau-frère Alain Fournier qui a éclairé, aiguillé ma culture esthétique comme celle de beaucoup d´autres, que l´animateur de La Nouvelle Revue française, berceau de la littérature du XXe siècle, soit à ce point oublié, il y avait là quelque chose d´intolérable.
Mon estimable travail n´a pas réussi à rendre justice au personnage. Si belle soit l´aventure contée de ce jeune homme venu de sa province qui met en lumière mieux qu´aucun autre le génie de Cézanne, de Stravinsky ou d´Antonin Artaud et devient, aux côtés d´André Gide, le prophète de la culture du Vieux Continent sans tenir compte des frontières, mon livre n´aura pas suffi à arracher à l´oubli le meilleur critique de la première partie du XXe siècle.
La relation d´un grand destin peut être aussi le fruit d´une commande. Non que j´aie cédé à toutes les offres qui me furent faites de remémorer telle ou telle ?uvre : celle d´Aragon, par exemple, que je tiens pour l´un des trois ou quatre maîtres de la littérature française contemporaine, mais dont la carrière m´aurait entraîné dans des officines que je ne souhaitais pas fréquenter. Mais quand mon éditeur me réclama une biographie de Charles de Gaulle, j´exprimai mon épouvante, avant de relever le défi : « Quoi, vous vous prétendez un maître biographe, et vous n´osez pas vous colleter à de Gaulle? Imaginez un cycliste qui refuserait de courir le Tour de France! » Cela me fut dit, et je suis assez vaniteux... Au surplus, je n´ai pas pour les cyclistes le mépris qu´affichent la plupart de mes confrères. Bref...
Son choix fait, ses objectifs fixés, le biographe ne saurait manquer de se donner, n´en trouvant que d´approximatives ou désuètes, quelques règles. Chacun les siennes - et il en est, Anglo-Saxons surtout, qui ont fixé les leurs : le « tout dire », compte tenu de supposées « autorisations » plus ou moins familiales, et l´« objectivité ». Toutes choses dont je me serai bien gardé! Rien ne me paraît plus vain, ou téméraire, que la prétention à ladite « objectivité ». être de chair et de sang, issu d´un terroir, doté d´une culture, émergeant d´une certaine histoire, animé de passions, l´homme-biographe, comme l´homme-journaliste, pétri par la vie, jeté dans maintes batailles, est naturellement un animal « engagé » dans la vie - fût-elle celle d´un autre.
Catholique ou protestant, musulman, juif ou agnostique, serez-vous de marbre, du même marbre, face à l´amiral de Coligny, à Theodor Herzl, à Léon Gambetta? Face à Jacques Soustelle et à Mohamed Boudiaf? Il n´est de biographie, ?uvre humaine, qu´engagée - en tout cas éclairée d´un point de vue, de quelque chose de cette lumière qu´on appelle la passion. à un jeune auteur venu lui demander de préfacer un livre consacré à je ne sais quel dramaturge, livre qu´il disait épuré de « parti pris », de « préjugé » et qui se gardait bien, disait cet ingénu, de tout point de vue personnel, Sacha Guitry riposta paisiblement : « Eh bien, voilà qui vous permettra de ne pas le signer! »
Pas plus que Michelet face à Danton, que Georges Duby considérant Blanche de Castille, le biographe n´est tout à fait neutre. Il se trouve que, pour ma part, à la différence de mon ami Henri Guillemin, je ne me sens pas à l´aise dans la démolition, le tir à l´arc, et qu´il ne me viendrait pas à l´esprit d´écrire la vie d´un Bazaine, d´un Mussolini - ni même d´un Guy Mollet. Soucieux de garder mon sang-froid, n´y parvenant pas toujours, j´ai préféré traiter Mendès France et, avec plus de circonspection, Mitterrand - le De Gaulle, je l´ai dit, m´ayant été quasiment imposé... pour mon bien!
S´il s´autorise à prendre clairement parti pour ou contre telle démarche de son héros, le biographe que je prétends être se refuse naturellement à tout droit de regard autre qu´esthétique porté par un tiers, ou quelque pouvoir que ce soit, sur son travail avant sa publication. Mais il ne prétend pas, comme tels confrères anglo-saxons, « tout dire ». La biographie n´est ni la psychanalyse - bien qu´elle puisse avoir recours à ses lumières -, ni la police, ni le confessionnal. De quelles pudeurs bourgeoises ou culturelles est tissée cette prudence (minimale!), je ne saurais le dire. Mais il est vrai que le biographe de Marcel Proust a, sur ce point, plus de nécessaires exigences que celui de Jeanne, la très vraisemblable Pucelle.
Tel de mes lecteurs, des plus fidèles en tout cas, a pu observer que, dans mes travaux, il est plus volontiers fait référence à des entretiens qu´à des archives, au parlé qu´à l´écrit. Ce qui me conduit à un aveu, qui ne sera pas pour tous une révélation : j´ai une sainte horreur des archives, et la passion de l´interview, quelque forme qu´elle prenne.
Horreur des archives? Et l´on se prétend « historien »! Je les ai pourtant beaucoup fréquentées, de la préfecture de la Gironde au Quai d´Orsay. Mais pour les plus gros travaux, le De Gaulle notamment, je me suis fait assister, voire remplacer, par une professionnelle tout à fait remarquable sans qui cette énorme machine en trois volumes n´aurait pu voir le jour. Elle s´appelait Catherine Grünblatt, et elle nous a quittés.
Mais l´interview, quel bonheur! Comment, me direz-vous, la substituer aux archives, vos personnages ayant, pour la moitié, dès longtemps disparu? Eh bien, qu´on le croie ou non, la moitié du Montaigne à cheval, le tiers du Montesquieu, les deux tiers du Julie de Lespinasse, beaucoup du Garbo proviennent d´entretiens. On ne peut imaginer ce qu´un génie littéraire ou esthétique suscite de fidélités, de passions, d´érudition. Passer deux heures avec un grand « montaigniste » périgourdin ou une fervente « garbiste » aux bras chargés de coupures de presse est d´un inimaginable profit.
La survie - idées, tics de conversation, correspondances familiales, dossiers partiels ou partiaux - d´un grand personnage à travers ses « fans », exégètes, imitateurs, disciples est d´une intensité incroyable. Si étonnant que cela puisse paraître, rien ne ressemble autant au travail biographique consacré à un vivant que celui que l´on consacre à un disparu, voire à un ancêtre.
Le général de Gaulle ayant toujours refusé de me recevoir (« un collaborateur du Monde, organe du défaitisme! »), le travail que j´ai voué à celui des Français dont la vie, près d´un demi-siècle durant, m´a plus profondément concerné qu´aucune autre aurait pu avoir trait à Gambetta ou à Clemenceau - dont je connais bien le fils de l´un des collaborateurs, le cher Jean-Marcel Jeanneney.
Telle ou telle de mes observations a pu donner à croire que je prends beaucoup de liberté avec ce qu´on est convenu d´appeler les « faits » ou, plus noblement, la « vérité ». Je tiens en tout cas à préciser que, doté d´un respect naturel pour les uns et l´autre, je suis extrêmement conscient des vérifications que feront les critiques, les lecteurs, les témoins non consultés - implacables, ceux-là!
Si je me suis donné un principe très strict, c´est celui de ne jamais avoir recours aux guillemets pour quelque citation que ce soit - à moins qu´elle n´ait été trouvée ainsi encadrée chez un témoin ou provienne d´une source écrite digne de foi : dût-il s´agir d´un « passez-moi mes gants, je vous prie, Yvonne! » du général à sa très discrète moitié (si l´on peut dire). L´avarice en matière de guillemets me paraît être de règle chez le biographe digne de ce nom.
Trop abstrait, votre exposé, allez-vous me dire. Que n´entrez-vous dans plus de détails, que ne donnez-vous quelques exemples, vous référant à ces ouvrages que vous revendiquez mais dont vous ne sauriez camoufler plus longtemps les manques, les partis pris, les faiblesses... On peut bien faire fi de l´objectivité, mais pas de l´honnêteté, qui peut prendre la forme de l´autocritique.
Allons-y. Quelques observations, à propos du De Gaulle, du Mendès France, du Mitterrand, voire du Mauriac ou du Malraux, ne seront pas superflues. Défaut de perspective ici, silence prudent là, opportunisme politique peut-être, incapacité à affronter tel débat, ignorance en tel domaine, insuffisance de vérification, nous allons trouver tout cela à propos de tel ou tel de cette quinzaine de livres qualifiés de biographies que j´ai proposés au public.
Prenons le De Gaulle, tenu pour mon travail de référence. Quatre années de recherche, une centaine d´interviews, y compris celle de l´amiral qui porte le même nom que mon héros - ce qui fut méritoire. Bon. Mais, folklore ou pas, une personnalité de cet ordre comporte des aspérités, et se situe dans un climat, à une altitude peu accessibles à un flâneur gascon comme moi. Cette passion pour la chose militaire, cette hauteur de baron du Nord, cette surdité musicale qui lui faisait préférer le Chant du départ à un quintette de Mozart, voilà bien un étrange animal.
On peut être fidèle au déroulement des faits, sensible à la hauteur des points de vue, fasciné par l´intelligence stratégique, touché par ce qu´il faut bien appeler une générosité humaine qui a sa part dans l´opération décolonisatrice, on peut admirer le déploiement de tant de talents littéraires, oratoires, cette stupéfiante maîtrise de la télévision (à partir de piètres débuts), on peut bien voir en ce personnage l´un des spécimens les plus remarquables de la civilisation européenne, et manquer, dans l´escalade, quelques marches... Affaire de climat ou, mieux, d´altitude? La Garonne prend bien sa source dans les Pyrénées, mais elle débouche sur un à plat maritime... Alors que ce de Gaulle, on a l´impression que les fleuves sur lesquels il a vogué coulaient vers le sommet d´une montagne! Ainsi, comment s´étonner de l´imperfection finale?
Pierre Mendès France... Comme j´ai aimé cet homme, qui ne se refusait pas, tout janséniste qu´il fût, aux témoignages d´affection! La biographie que je ne pouvais manquer de lui consacrer en fut un. à l´excès. Non certes que l´on doive trouver excessifs les éloges que je prodigue au compagnon du de Gaulle de Londres, à celui qui sait rompre avec un libérateur inapte à prendre le pouls du peuple qu´il a libéré, au négociateur de Genève allégeant la France du fardeau indochinois, à l´audacieux voyageur de Carthage - là où il est peut-être le plus grand. Mais ma ferveur de disciple, non par héritage, mais par choix, me retient de dénoncer, chez cet homme public, si grand qu´il fût, l´inaptitude à reconnaître la valeur de la durée; et une tendance regrettable à préférer sa vertu à ce qu´il faut bien appeler l´intérêt national. Sartre ne fait pas l´éloge des « mains sales » - mais donne à penser que les couper est un sacrifice abusif.
Ce n´est pas, on le sait, pour excès de vertu que François Mitterrand, lui, peut être critiqué. Et la longue biographie que j´ai écrite ne manque pas de relever ses écarts de conduite, d´une abusive participation à la honte de Vichy à sa contribution à la répression des combattants algériens, en tant que ministre de la « Justice » de Guy Mollet : comportement dont il reconnut l´indignité devant moi, à la veille de sa mort.
Mais si l´ouvrage que je lui ai consacré - m´étant rallié à lui et ayant soutenu sa démarche vers la présidence et en tant que chef de l´état - ne laisse jamais ignorer la profonde ambiguïté du personnage, il y manque tout de même un coup de projecteur sur un comportement impardonnable de François Mitterrand : la poursuite de ses relations avec René Bousquet. L´élu du peuple français ne devait pas maintenir le moindre lien avec un homme qui, sous l´occupation, avait été le complice de l´assassinat d´une partie de ce peuple...
Des amis communs m´avaient prévenu : poser la question, c´est mettre fin à l´entretien. Le dernier que m´a accordé, moins de deux mois avant sa mort, le président alité, livide, s´est achevé sans que je trouve le courage de formuler ma question. Limites de la biographie. Mais mon livre ne reste pas muet sur ce point.
Les manques que la critique bienveillante n´a guère dénoncés dans mes travaux ne relèvent pas tous de la pudeur, d´un certain respect humain. D´autres sont imputables à des insuffisances culturelles de l´auteur. Ainsi de ma biographie de Malraux, vivante et bien enlevée. Mais à la relire, je suis frappé par la maigreur de la place faite à ces arts plastiques, qui ont une si grande part dans la vie et l´action de l´auteur du Musée imaginaire - du fait de mon incapacité à explorer, à ses côtés, l´?uvre du Tintoret, de Frans Hals, de Donatello.
Et les critiques de mon Mauriac, probablement de mes portraits le plus fouillé, n´ont guère fait observer que le christianisme fondamental de l´auteur du Bloc-Notes n´est pas suffisamment analysé. Quelle part y avait un jansénisme qui aurait dû le tirer vers quelque Port-Royal, ce Gascon amoureux des batailles en un temps où elles n´étaient pas seulement - l´Occupation, la guerre d´Algérie - jeu de mots... C´est là, et non dans quelques déviances sexuelles auxquelles s´attachent des fouilleurs de corbeilles, que réside le mystère Mauriac. Le mystère que porte en lui tout être et auquel se confronte, se heurte, l´opération biographique, mixture d´assassinat posthume, de canonisation, de photo de famille, de rapport de police - et d´enquête journalistique. Opération qui peut, dans le meilleur des cas, déboucher sur la littérature.
Pour ma part, le mieux que je puisse espérer, c´est que l´on cite à mon propos, en substituant au terme « critique » celui de « biographie », le mot de Jacques Rivière : « J´ai introduit dans la critique les m?urs de l´amour. »
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Le thème des rapports conflictuels entre Arabes et Juifs, ou musulmans et juifs, et de leurs liens éventuels avec l´antisémitisme résonne inévitablement avec l´actualité la plus brûlante, celle du Proche-Orient, même quand il est abordé d´un point de vue historique. Aussi est-il toujours potentiellement explosif. Et naturellement propice aux affirmations idéologiques, pour ne pas dire aux manipulations et aux
Travailler moins, vivre mieux
Avec la crise, les repères changent, les discours se modifient et les valeurs s'inversent.
La valeur travail ne fait plus recette, politiquement du moins. Alors qu'en France, la notion avait été au c?ur de la dernière campagne présidentielle, il semble maintenant qu'elle ne soit plus de mise. Il faut croire que le travail « ça eut payé, mais ça ne paye plus » et que les électeurs à qui on avait promis de « travailler plus pour gagner plus » s'en sont rendu compte. On a oublié que Friedrich Nietzsche
Vague coréenne sur l'Asie
Mode Chansons, films, séries télévisées... de Tokyo à Pékin et à Singapour, la jeunesse a les yeux tournés vers Séoul. Elle s'habille, se divertit, mange comme au pays du Matin-Clair.
Au début était Hollywood. Puis vint Bollywood. Aujourd'hui, il y a Hallyuwood. Un véritable temple voué à l'industrialisation et la globalisation de la pop culture coréenne, situé dans la nouvelle ville d'Ilsan, à une quarantaine de kilomètres de Séoul, et la manifestation la plus extravagante d'un phénomène culturel né de l'air du temps à la fin des années 1990, le hallyu. Mot à mot : « vague coréenne ».
Quand les aventuriers sont des aventurières...
La bourlingue, n'est-ce pas, c'est plutôt une affaire d'hommes. C'était. Depuis un siècle, la prouesse physique s'est féminisée, assortie souvent d'un exploit intellectuel ou littéraire.
Certes, il y a eu Alexandra David-Néel : une ancienne chanteuse lyrique, devenue tenancière de casino à Tunis, qui, la cinquantaine venue, se prit de passion pour le bouddhisme, l'Himalaya, et fut
la première Européenne à pénétrer (en 1924) dans Lhassa, la capitale sacrée des Tibétains. Elle consacra de nombreux ouvrages (la plupart en anglais) à ses découvertes, avant de mourir, quelque part en France, à près
Des nazis chez Pinochet
Établie par des expatriés allemands au pied de la cordillère des Andes, la Colonia Dignidad a servi activement la dictature chilienne. Et lui a survécu. Un ancien membre témoigne.
« Sais-tu combien il y a d'étoiles dans la voûte bleue du ciel ? 1 » Cette rengaine, tous les petits Allemands la fredonnent depuis des générations à Noël. À l'école, pour la famille, pour les amis de passage. Mais ce jour-là, Klaus, le gamin de 8 ans en culottes courtes qui chante devant une assemblée recueillie, ignore que le brave oncle Karl Heins qui le récompense d'une tape sur la joue n'est autre que Josef






